Acte V
Premier tableau
La porte des Eaux. Des tribunes y sont installées.
Scène première
TSADOK – ZACCOUR
TSADOK
N’a-t-on jamais conçu remparts aussi puissants !
Dieu nous les a bâtis, n’en déplaise aux méchants.
Quel émerveillement ! L’œuvre enfin terminée !
Quels moments de bonheur et douce matinée !
Nous avons mérité quelques jours de repos :
Soulager nos deux bras, et surtout notre dos.
Elles sont rebâties, nos murailles si fières !
Ne sens-tu pas la vie respirer dans ces pierres ?
Déjà, sur Morija, avec Zorobabel,
Fut relevé le temple au grand Dieu d’Israël.
Tant de paix dans les cœurs ! Tant de chants d’allégresse !
ZACCOUR
Tant de joie combinée avec tant de tristesse !
On chantait dans les rues, on dansait de bonheur ?
Les cris de joie mêlés de larmes et de pleurs.
Les juifs les plus âgés, bannissant la liesse,
Parmi les chants festifs se lamentaient sans cesse,
Faisaient voler la cendre, déchiraient leurs habits.
Le nouveau sanctuaire leur semblait si petit !
Et l’âme lourdement chargée de nostalgie,
Du temple d’autrefois mesquine parodie…
TSADOK
Les vieux, c’est bien connu, se plaignent constamment,
Dédaignant de Sion le plus beau monument.
Tu es trop jeune encore pour être pessimiste.
Zaccour, mon tendre ami, pourquoi ce regard triste ?
ZACCOUR
Chagrin d’amour.
TSADOK
Vraiment ?
ZACCOUR
Un cœur ensanglanté,
Cœur meurtri, piétiné, à jamais tourmenté.
La perverse, pourtant, n’est digne d’être aimée.
Pour un démon perfide est mon âme enflammée.
Que ses yeux de velours soient mille fois maudits !
Et j’aurais préféré qu’elle me pourfendit.
TSADOK
À ce point ?
ZACCOUR
Poignardé par l’objet que l’on aime,
Je désire la mort, ma douleur est extrême.
Je voudrais m’abîmer du sommet de ces murs
Que nous avons bâtis.
TSADOK
Que de desseins obscurs !
Briser ainsi ta vie pour l’amour d’une femme !
Pour qui sacrifier le salut de ton âme ?
ZACCOUR
Pour qui ? Mais pour un ange aux ailes de démon,
Prophétesse du diable, une peste, un poison.
Chacun de nous l’aimait, notre meilleure amie,
Elle a trahi son peuple et trahi Néhémie.
Au plus profond de moi je l’aimais en secret,
Mon cœur à tout jamais enlacé dans ses rets.
Je voulais l’oublier, je ne puis m’y soustraire.
Elle m’a déchiré, le comprends-tu mon frère ?
Ainsi qu’un vieux cloporte écrasé sous son pied.
Armée d’un long couteau m’a frappé sans pitié.
M’eut-elle découpé en pièces elle-même,
Chacun de mes morceaux dirait encor « je t’aime ».
Et la voir dans les bras de l’impie Samballat…
TSADOK
Tu aimes Noadia ! Pauvre ami, oublie-la !
ZACCOUR
Je ne le puis.
TSADOK
Alors, que tes vœux s’accomplissent !
Mais regarde ! Déjà les tribunes s’emplissent.
La sacrificateur va nous lire la Loi.
Qu’Esdras, par son discours fortifie notre foi.
(Pendant toute la scène, les gradins se sont remplis. Tsadok et Zaccour y prennent place. Entre Esdras qui s’installe au pupitre.)
Scène II[1]
TSADOK – ZACCOUR – ESDRAS – figurants
ESDRAS
Prêtez votre attention, précieux auditoire.
Au Dieu d’éternité soient l’honneur et la gloire.
À lui seul pour toujours la bénédiction.
À lui soient la louange et l’adoration.
C’est toi qui fit les cieux et toute leur armée.
Tu choisis Abraham, famille bien-aimée,
Lui promis ce pays au-delà du Jourdain,
Terre des Jébusiens et des Cananéens.
Sur les rives du Nil, réduit en esclavage,
Du cruel Pharaon subissant les outrages,
Brisé par ce tyran impitoyable et sourd,
Le peuple en sa détresse implora ton secours.
D’un arbuste enflammé tu appelas Moïse.
Il brava Pharaon, périlleuse entreprise.
Les eaux de la mer Rouge tu fendis devant eux,
Livra les chars d’Égypte aux flots tumultueux.
Au milieu du désert, durant quarante années,
Tu guidas tes enfants à travers la nuée.
Quarante années de marche, épreuve de la foi.
Au sommet du Sinaï tu leur offrit ta Loi.
Tu servait avec l’eau la manne au goût si tendre.
Les enfants de Jacob ne voulaient rien entendre,
Sans cesse révoltés, jamais obéissants,
Criaient conte Moïse, contre Aaron, menaçants
Répétaient chaque jour la même ritournelle :
« Retournons en Égypte où la vie était belle.
Meilleur était le pain, le vin était si bon !
Cela méritait bien quelques coups de bâton. »
N’était-il suffisant de si mal se conduire,
Au pied de ce saint mont se laissèrent séduire,
Se fondirent un veau, infâme passion,
Idole sanguinaire, abomination,
Criant « Voici ton dieu ! » Irréparable offense,
Mais tu leur pardonnas dans ton amour immense.
Pour les rendre plus sages, tu donnas ton Esprit,
Et durant quarante ans, n’en soyons pas surpris,
Leur habit resta neuf, leurs pieds point ne s’enflèrent.
Og, et le roi Sihon tu vainquis à la guerre.
Leurs cris firent crouler les murs de Jéricho.
Aux peuples du pays leur parvenant l’écho,
Des villes alentour les souverains tremblèrent.
Hélas ! À leurs idoles, ils dirent des prières.
N’était-il pas assez de brûler de l’encens,
Au feu du sacrifice offrirent leurs enfants.
Tu les abandonnas dans ta juste colère,
Mais tu leur pardonnas, ineffable mystère.
Malgré ton grand amour, nous avons fait le mal,
Mais tu voulais sauver ce peuple déloyal.
Ainsi, jour après jour, chaque jour un outrage,
Réduit par Babylone au pénible esclavage.
Pourtant le Tout-Puissant vint à notre secours :
Il nous en libéra, qu’il a fallu d’amour !
Au Dieu qui chaque instant à nos yeux se révèle
Scellons dès aujourd’hui cette alliance nouvelle.
Deuxième tableau
Une chambre aménagée dans une annexe du temple.
Scène III
SAMBALLAT – TOBIJA
TOBIJA
Sois comme à la maison dans mon appartement :
Un agréable nid pour de jeunes amants.
Étends-toi sur ce lit. Comme il est confortable !
J’ai fait porter des mets succulents sur la table,
Car je veux satisfaire à ton moindre désir.
Servir un tel ami : j’y trouve mon plaisir.
Comme on doit bien dormir sous cette large couette !
Vous vous tiendrez au chaud pour une nuit douillette.
SAMBALLAT
Mais ne ressens-tu pas comme un parfum d’encens ?
TOBIJA
De myrrhe ou d’aloès. Qu’y vois-tu d’étonnant ?
On y entreposait à toutes fins utiles
Les baumes et les dîmes, et tous les ustensiles,
Et les amphores d’huile pour le chandelier d’or.
Que de biens amassés pour servir un dieu mort !
SAMBALLAT
Mort ? En es-tu certain ? Les dieux ont la peau dure.
TOBIJA
Du feu de ce Dieu-là je ne crains les brûlures.
SAMBALLAT
Qu’en sais-tu, mon ami ? C’est le Dieu des Hébreux,
On dit qu’il est jaloux. Et toi, tu es peureux.
TOBIJA
Peureux je ne suis point. N’ai-je pas le courage
De provoquer ce dieu et d’attiser sa rage
En profanant ce lieu ? C’est son temple, après tout.
Il devrait me punir : je suis toujours debout.
J’aime le provoquer. Je suis homme de guerre
Et ne me soucie point, ma foi, de lui déplaire.
Nous nous sommes compris.
SAMBALLAT
Point de malentendu.
Nous vivrons notre amour en ce lieu défendu.
TOBIJA
Une telle question semblerait superflue,
Mais dis-moi cependant le nom de ton élue.
SAMBALLAT
Le nom de mon élue ? N’as-tu pas deviné ?
Vraiment, je te croyais plus de flair et de nez.
Nous n’en connaissons qu’une.
TOBIJA
Noadia ?
SAMBALLAT
En personne.
TOBIJA
Jeune et dévergondée, la peste, la friponne !
SAMBALLAT
La voilà justement. Qu’on parle du lion
On en voit la crinière.
TOBIJA
Douce tentation.
Mais elle n’est pas seule ! Quel est donc ce jeune homme ?
Un rival ?
SAMBALLAT
Je le crains. Qu’il vienne et je l’assomme.
(Tobija se retire. Ariel et Noadia paraissent et se tiennent à l’écart.)
Scène IV
SAMBALLAT – ARIEL – NOADIA
ARIEL
Que viens-tu faire ici, Noadia ?
NOADIA
Tu le sais.
ARIEL
Je connais tes desseins. Accomplis sans délai
Ce qui te semble juste, innocente bergère.
Vautre-toi dans la fange, impudique, adultère.
Patauge dans la boue, n’y prends pas de repos.
NOADIA
Je devrais m’indigner de tes méchants propos !
ARIEL
Allons ! L’amour t’attend. Il faut que je te quitte.
NOADIA
Je t’en prie, parle-moi ! Ne t’en vas pas si vite !
SAMBALLAT
Cet homme est un athlète. En face l’affronter,
Me battre contre lui, il n’y faut point compter.
Je sens monter en moi la colère et la haine.
Elle l’amène ici pour aviver ma peine.
Peste de la sournoise ! Les femmes sont ainsi.
NOADIA
Un esprit de luxure me tient à sa merci.
Il guide tout mon corps au bord de la géhenne.
Quelle force ont mes bras pour en briser les chaînes ?
ARIEL
Pour être délivrée as-tu prié ton Dieu ?
NOADIA
Nuit et jour, j’ai prié, les larmes dans les yeux.
Il ne m’écoute pas. Il m’a déjà punie.
Je l’ai découragé par mes œuvres impies.
Aujourd’hui, j’ai franchi le point de non-retour.
ARIEL
N’oublie pas ton Sauveur, sa douleur, son amour.
NOADIA
Mon Sauveur ? Celui-ci pourrait sauver mon âme
Du châtiment divin, de l’éternelle flamme ?
ARIEL
Lui seul de ton fardeau saura te délivrer.
Mais vois donc ! Ton amant commence à s’énerver.
À ses désirs impurs il faudra que tu cèdes.
Je ne m’écarte pas : je te vois, j’intercède.
Ne fais pas davantage attendre ton ribaud.
(Ariel disparait. Noadia s’approche de Samballat.)
Scène V
SAMBALLAT – NOADIA
SAMBALLAT (à part)
Le bellâtre s’en va, mais ce n’est pas trop tôt !
(à Noadia)
Ne puis-je point savoir qui était ce bel homme
Qui te tenait la jambe ?
NOADIA
Ariel on le nomme.
Un homme ce n’est point : c’est mon ange gardien.
SAMBALLAT
Te moques-tu de moi ?
NOADIA
Oui, je persifle bien.
SAMBALLAT
Nous en reparlerons. À l’écart de la ville
Voici mon nid d’amour. Nous y serons tranquilles.
Un merveilleux écrin pour un noble cadeau.
Viens, verrouillons la porte et tirons les rideaux.
NOADIA
Samballat, j’ai trop peur !
SAMBALLAT
Tourterelle farouche
Tremblant à la pensée que mes doigts ne te touchent.
NOADIA
Cet endroit me fait peur. C’est le temple de Dieu.
Provoquer sa colère en souillant ce saint lieu !
SAMBALLAT
Ma bergère chérie, que voilà de scrupules !
Que faisons-nous de mal ? Ne sois pas ridicule !
NOADIA
Il a dit : « Je suis saint, vous aussi soyez saints. »
Nous pénétrons chez lui. Quel sinistre dessein !
Je ne puis. Je ressens sa divine présence,
Son regard, son Esprit, Samballat, sa puissance,
Sa justice implacable, céleste jugement.
Il m’appelle infidèle. Oh ! Mon Dieu ! Quel tourment !
SAMBALLAT
L’antre de Tobija n’est pas un sanctuaire.
Un débarras. Le prêtre y rangeait ses affaires.
Qu’y vois-tu de sacré ?
NOADIA
Laisse-moi m’en aller !
Je ne veux plus de toi. L’Éternel m’a parlé,
Me décharge à l’instant de tous tes sortilèges,
Écarte de ses mains les barreaux de ton piège.
SAMBALLAT
Comment crois-tu cela ?
NOADIA
Mon cœur s’emplit de paix.
Je suis purifiée. Aujourd’hui je renais.
Moi, la pauvre bergère et brebis égarée,
Il entendit mes cris. Joie ! Je suis libérée.
SAMBALLAT
La folie te saisit mais tu seras à moi.
Tu seras ma bergère et je serai ton roi.
Je te forcerai bien, ma gazelle, à me suive.
NOADIA
Je ne te suivrai pas en enfer. Je veux vivre.
SAMBALLAT
Mais revoilà ton ange, tombant à point nommé.
Je crains de rencontrer son regard enflammé.
NOADIA
C’est donc toi qui a peur, lamentable cloporte !
SAMBALLAT
Tu gagnes cette fois. Que les démons t’emportent.
(Il prend la fuite.)
Scène VI
NOADIA – ARIEL
ARIEL
Tu reviens vers ton Dieu. C’est un excellent choix.
Tu gagnes ta bataille en réponse à ta foi.
NOADIA
Hélas ! Je suis confuse. Qu’ai-je fait, misérable ?
Je n’ose te parler tant je me sens coupable.
Qui pourra pardonner mes ignobles forfaits ?
Pourrai-je réparer tout le mal que j’ai fait ?
Pourrai-je supporter tout le poids de ma honte,
Autant de trahisons s’ajoutant sur mon compte.
ARIEL
Amie, ne sens-tu pas du pardon le pouvoir ?
Chasse au loin toute peur et retrouve l’espoir.
Dieu reconnaît en toi l’innocente bergère,
Il relève ton front, rend ton âme légère.
NOADIA
C’est vrai. Je sens la paix se poser sur mon cœur.
La paix ! Don merveilleux du divin créateur.
J’étais dans les tourments, j’ai retrouvé la joie.
Guidée par son Esprit je veux suivre ses voies.
Me tenir à ses pieds, attentive à sa voix,
Marcher dans sa lumière, obéir à sa loi.
Je n’ai que trop détruit. Il est temps de construire,
Mais quant à Néhémie, que devrai-je lui dire ?
Il ne me croira pas. Cet homme-là me hait.
Sa haine se comprend. Je lui en ai tant fait !
ARIEL
Te haïr ? Tant s’en faut. Le soir en sa prière
Il évoque ton nom. Il t’aime comme un frère.
D’autre part, je voudrais te parler sans détour :
Tu te crois, Noadia, malheureuse en amour,
Aigrie, découragée par cette expérience,
Sur le terrain du cœur te vois vaincue d’avance.
NOADIA
Tu sais lire ma vie comme un vieux parchemin.
Tu lis dans ma tristesse et lis dans mon chagrin.
ARIEL
Mais tout proche est celui qui veut te rendre heureuse.
Ne le repousse pas, car son âme amoureuse
N’a de vie que pour toi. Il soupire en secret.
NOADIA
S’il s’approche de moi, je le reconnaîtrai ?
ARIEL
J’en ai déjà trop dit. J’aurais bien dû me taire.
Mais tenons-nous cachés, voici le locataire.
(Entre Tobija. Ariel et Noadia se tiennent à l’écart.)
Scène VII
NOADIA – ARIEL – TOBIJA
TOBIJA
Par ce beau jour d’été je me suis mis au vert.
Il est temps de gagner mes pénates si chers,
Car il est déjà tard, le temps court, et j’espère
Que ces deux ont fini leurs petites affaires.
Sans doute, en mon absence ils se sont amusés,
De l’hospitalité usé sans abuser.
Pourvu qu’ils n’aient pas mis ma maison en désordre,
Car s’ils ont tout cassé, je les pourrai bien mordre.
D’ailleurs, tout résident doit verser son loyer.
Pour occuper ma chambre, il leur faudra payer.
Voyons ! Il serait temps d’être un peu raisonnable
Et de me libérer ce foyer confortable.
(Il frappe.)
Hola ! Quelqu’un ? Hola ! Noadia ! Samballat !
Je viens prendre ma clé. Hé ! Ho ! Êtes-vous là ?
NOADIA
Il peut toujours frapper. C’est en vain qu’il appelle.
Si c’est moi que tu cherches, elle est partie, la belle.
ARIEL
Le temple du Seigneur t’a trop longtemps logé.
Mon petit Tobija, tu vas déménager.
NOADIA
Mais voici Néhémie, sans velours ni dentelle.
La rencontre, crois-moi, fera des étincelles.
(Entrent Néhémie avec ses compagnons.)
Scène VIII
NOADIA – ARIEL – TOBIJA – NÉHÉMIE – HANANI – ZACCOUR – Hommes de Néhémie
NÉHÉMIE
Que fait cet Ammonite en ce temple sacré ?
Aucun incirconcis ne doit y pénétrer,
Mais je sais que le bougre y vit tout à son aise.
Le prêtre Éliachib, ce petit homme obèse
Lui offrit par amour l’appartement gratuit
Dans ce lieu de prière, il fait comme chez lui,
Sans crainte et sans vergogne y verse la souillure.
Qu’on ôte de ma vue ce tas de viande impure !
TOBIJA
Je ne m’en irai pas.
NÉHÉMIE
Disparais sur-le-champ.
Qu’on m’échauffe la bile et je deviens méchant.
Je suis chauffé à point car ce peuple rebelle
Aux jours de notre exil nous en a fait de belles !
HANANI
Mon frère, il serait bon de calmer ton esprit,
De colère et de feu le cœur est mal nourri.
NÉHÉMIE
N’avais-je pas raison de me mettre en colère ?
Jacob est retourné aux péchés de ses pères.
Le jour saint du sabbat viole-t-on sans péril
En laissant par ses murs pénétrer des barils,
Des gerbes et du vin et diverses denrées,
Et même des jambons, provisions abhorrées ?
Je tançai ces marchands et, sans ménagement
Leur fit plier bagages et fuir incontinent.
Leur avarice aussi dépasse les limites,
Car ils ne donnent plus les portions aux Lévites.
Les servants de l’autel auraient péri de faim
Si nous n’y avions pas mis bon ordre. Et enfin,
Dieu n’a-t-il proclamé – Dites que j’exagère – :
Vous n’épouserez pas des femmes étrangères.
À servir leurs idoles elles vous forceront,
Fondront des dieux d’argent, des veaux d’or forgeront.
Vous leur sacrifierez vos garçons et vos filles.
L’enfer et ses démons brûleront vos familles.
Cheminant dans la rue, j’entends dans les parages
Des enfants partageant un étrange langage.
Ces chérubins entre eux parlaient asdodien
Mais ne savaient un traître mot d’araméen.
Leurs pères avaient pris des femmes philistines,
Au mépris de nos lois et de la discipline.
J’allai vers leurs parents pour leur dire deux mots
Sur l’éducation donnée à ces marmots.
À certains j’arrachai la sombre chevelure,
Pour me décolérer leur cassai la figure.
C’était nécessité pour calmer mon humeur.
Je brisai quelques dents.
NOADIA
Eh bien ! Pour un pasteur !
NÉHÉMIE
Je vous dispense, vous, du moindre commentaire.
Traîtresse invétérée ferait mieux de se taire !
Votre présence ici ne me plaît pas beaucoup ;
Je freine mon ardeur à vous charger de coup.
Je ne puis digérer votre infâme conduite.
NOADIA
Battez-moi, tuez-moi. C’est ce que je mérite.
NÉHÉMIE
Je m’étonne, il est vrai, de ce que vous me dites.
TOBIJA
Par tous les dieux, cet homme a l’esprit mal en point
Et j’encaisse sans joie gifles et coups de poing.
Je le sens fort habile à me gonfler la tête.
Allons-nous-en d’ici sans clairon ni trompette.
L’air se fait menaçant et le ciel orageux.
(Il sort précipitamment.)
Scène IX
NOADIA – ARIEL – NÉHÉMIE – HANANI – ZACCOUR – Hommes de Néhémie
NOADIA
Notre homme est téméraire, mais pas très courageux.
NÉHÉMIE
Me séparer de lui, ma douleur est immense !
(à Noadia)
Coquine, que fais-tu toujours en ma présence ?
Ardente est ma colère et tu devrais courir.
NOADIA
Pour expier mes fautes il me faudrait mourir.
Je ne m’enfuirai pas. Je veux que tu m’écoutes.
NÉHÉMIE
Madame a des raisons qu’il faut croire, sans doute.
Au Ciel j’ai demandé ta malédiction,
Sur ton chef appelé la condamnation.
NOADIA
J’ai attiré sur moi ta vengeance et ta haine.
Ne m’accable donc point. Aie pitié de mes chaînes.
J’étais environnée des liens de la mort,
Aux démons j’ai livré mon âme avec mon corps,
Mais j’implorai ce jour du Seigneur la clémence.
Je dépose à tes pieds ma franche repentance.
Ne me rejette pas. Je me traîne à genoux.
Maître, délivre-moi du poids de ton courroux.
Mon Dieu m’a pardonné toutes mes infamies.
Ne m’abandonne pas. Secours-moi, Néhémie !
J’implore ton pardon pour mes iniquités.
NÉHÉMIE
Pourrai-je croire encore à ta sincérité ?
Ta langue est trop habile en art de tromperie.
Tu me décocheras quelque autre fourberie !
J’aimerais bien me rendre et te croire pourtant,
Mais…
ARIEL
Ne refuse pas à ce cœur repentant
La grâce imméritée. C’est d’une foi sincère,
C’est d’une âme meurtrie qu’est montée sa prière.
Avec des flots de larmes elle a fait l’abandon
De ses vices nombreux et reçu le pardon.
Ne pardonnes-tu pas ? La jeune pécheresse
A déchiré son cœur. Vois comme elle te presse !
Dieu sauve Noadia. Tu dois l’aimer aussi.
NÉHÉMIE
Soit, je pardonne donc, et qu’il en soit ainsi.
NOADIA
Ce fardeau m’est ôté, je me sens si légère.
Noadia redevient l’innocente bergère.
Quel bonheur ! Néhémie ! Tout va recommencer.
Je suis née de nouveau. Laisse-moi t’embrasser !
Guerrière de Dieu, je reprends mon service
Car sa parole dit : « Fais de lui tes délices. »
NÉHÉMIE
Comme un père éploré, privé de tout espoir
Retrouve son enfant qui marchait dans le noir,
Une fille perdue. Te voilà retrouvée,
Arrachée aux pourceaux, de sa fange lavée,
Au sein de ce bourbier cueille une jolie fleur.
Tu reviens, Noadia, quelle joie dans nos cœurs !
ARIEL
Une ombre de tristesse voile ta jeune vie :
Tu étais amoureuse et l’amant t’a trahie,
Personne, penses-tu, ne saura plus m’aimer.
NOADIA
J’ai cette peine en moi, qui pourrait m’en blâmer.
ARIEL
Pour une vie nouvelle, espérance nouvelle.
Regarde près de toi, l’avenir se révèle.
Il t’aime d’amour pur. L’entends-tu soupirer ?
Entends les battements de son cœur déchiré.
ZACCOUR
Ah ! Noadia !
NOADIA
Zaccour, est-ce donc toi ?
ZACCOUR
Moi-même.
Je suis ce cœur brisé qui soupire et qui t’aime.
J’ai si longtemps caché mon inclination !
NOADIA
Ô ciel ! En un seul jour, combien d’émotions !
Accorde-moi, veux-tu, quelques longues secondes,
Que loin de tout émoi mes sentiments je sonde.
Je ne puis à l’instant t’offrir mon cœur entier
Mais t’accorde avec joie ma profonde amitié.
ZACCOUR
Ton accord, Noadia, me comble d’espérance,
Du mal qui me brisait voici la délivrance.
ARIEL
L’affaire se dénoue. J’ai fini de parler.
Je n’ai plus rien à dire, et je puis m’en aller.
(Il sort.)
Scène X
NOADIA – NÉHÉMIE – HANANI – ZACCOUR – Hommes de Néhémie
NÉHÉMIE
La chose étant réglée, armons-nous de courage.
Nous devons, chers amis, faire un peu de ménage.
Allons ! Purifions ce temple profané,
Ce logis par le prêtre injustement donné
Aux Lévites revient. Allez ! Qu’on déménage
Tous ces meubles souillés qui l’Éternel outragent.
NOADIA
Laissez-moi vous aider. J’ai toujours de bons bras.
Je vais vous arracher ces rideaux et ces draps.
Ce lit dans la maison n’a pas de raison d’être
Et tous ces bibelots passons par la fenêtre.
[1] D’après Néhémie, chapitre 9.
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