Acte V

Premier tableau

La porte des Eaux. Des tribunes y sont installées.

Scène première

TSADOK – ZACCOUR

TSADOK

N’a-t-on jamais conçu remparts aussi puissants !
 Dieu nous les a bâtis, n’en déplaise aux méchants.
 Quel émerveillement ! L’œuvre enfin terminée !
 Quels moments de bonheur et douce matinée !
 Nous avons mérité quelques jours de repos :
 Soulager nos deux bras, et surtout notre dos.
 Elles sont rebâties, nos murailles si fières !
 Ne sens-tu pas la vie respirer dans ces pierres ?
 Déjà, sur Morija, avec Zorobabel,
 Fut relevé le temple au grand Dieu d’Israël.
 Tant de paix dans les cœurs ! Tant de chants d’allégresse !

ZACCOUR

Tant de joie combinée avec tant de tristesse !
 On chantait dans les rues, on dansait de bonheur ?
 Les cris de joie mêlés de larmes et de pleurs.
 Les juifs les plus âgés, bannissant la liesse,
 Parmi les chants festifs se lamentaient sans cesse,
 Faisaient voler la cendre, déchiraient leurs habits.
 Le nouveau sanctuaire leur semblait si petit !
 Et l’âme lourdement chargée de nostalgie,
 Du temple d’autrefois mesquine parodie…

TSADOK

Les vieux, c’est bien connu, se plaignent constamment,
 Dédaignant de Sion le plus beau monument.
 Tu es trop jeune encore pour être pessimiste.
 Zaccour, mon tendre ami, pourquoi ce regard triste ?

ZACCOUR

Chagrin d’amour.

TSADOK

     Vraiment ?

ZACCOUR

Un cœur ensanglanté,
 Cœur meurtri, piétiné, à jamais tourmenté.
 La perverse, pourtant, n’est digne d’être aimée.
 Pour un démon perfide est mon âme enflammée.
 Que ses yeux de velours soient mille fois maudits !
 Et j’aurais préféré qu’elle me pourfendit.

TSADOK

À ce point ?

ZACCOUR

      Poignardé par l’objet que l’on aime,
 Je désire la mort, ma douleur est extrême.
 Je voudrais m’abîmer du sommet de ces murs
 Que nous avons bâtis.

TSADOK

Que de desseins obscurs !
 Briser ainsi ta vie pour l’amour d’une femme !
 Pour qui sacrifier le salut de ton âme ?

ZACCOUR

Pour qui ? Mais pour un ange aux ailes de démon,
 Prophétesse du diable, une peste, un poison.
 Chacun de nous l’aimait, notre meilleure amie,
 Elle a trahi son peuple et trahi Néhémie.
 Au plus profond de moi je l’aimais en secret,
 Mon cœur à tout jamais enlacé dans ses rets.
 Je voulais l’oublier, je ne puis m’y soustraire.
 Elle m’a déchiré, le comprends-tu mon frère ?
 Ainsi qu’un vieux cloporte écrasé sous son pied.
 Armée d’un long couteau m’a frappé sans pitié.
 M’eut-elle découpé en pièces elle-même,
 Chacun de mes morceaux dirait encor « je t’aime ».
 Et la voir dans les bras de l’impie Samballat…

TSADOK

Tu aimes Noadia ! Pauvre ami, oublie-la !

ZACCOUR

Je ne le puis.

TSADOK

       Alors, que tes vœux s’accomplissent !
 Mais regarde ! Déjà les tribunes s’emplissent.
 La sacrificateur va nous lire la Loi.
 Qu’Esdras, par son discours fortifie notre foi.

(Pendant toute la scène, les gradins se sont remplis. Tsadok et Zaccour y prennent place. Entre Esdras qui s’installe au pupitre.)

Scène II[1]

TSADOK – ZACCOUR – ESDRAS  –  figurants

ESDRAS

 Prêtez votre attention, précieux auditoire.
 Au Dieu d’éternité soient l’honneur et la gloire.
 À lui seul pour toujours la bénédiction.
 À lui soient la louange et l’adoration.
 C’est toi qui fit les cieux et toute leur armée.
 Tu choisis Abraham, famille bien-aimée,
 Lui promis ce pays au-delà du Jourdain,
 Terre des Jébusiens et des Cananéens.
 Sur les rives du Nil, réduit en esclavage,
 Du cruel Pharaon subissant les outrages,
 Brisé par ce tyran impitoyable et sourd,
 Le peuple en sa détresse implora ton secours.
 D’un arbuste enflammé tu appelas Moïse.
 Il brava Pharaon, périlleuse entreprise.
 Les eaux de la mer Rouge tu fendis devant eux,
 Livra les chars d’Égypte aux flots tumultueux.
 Au milieu du désert, durant quarante années,
 Tu guidas tes enfants à travers la nuée.
 Quarante années de marche, épreuve de la foi.
 Au sommet du Sinaï tu leur offrit ta Loi.
 Tu servait avec l’eau la manne au goût si tendre.
 Les enfants de Jacob ne voulaient rien entendre,
 Sans cesse révoltés, jamais obéissants,
 Criaient conte Moïse, contre Aaron, menaçants
 Répétaient chaque jour la même ritournelle :
 « Retournons en Égypte où la vie était belle.
 Meilleur était le pain, le vin était si bon !
 Cela méritait bien quelques coups de bâton. »
 N’était-il suffisant de si mal se conduire,
 Au pied de ce saint mont se laissèrent séduire,
 Se fondirent un veau, infâme passion,
 Idole sanguinaire, abomination,
 Criant « Voici ton dieu ! » Irréparable offense,
 Mais tu leur pardonnas dans ton amour immense.
 Pour les rendre plus sages, tu donnas ton Esprit,
 Et durant quarante ans, n’en soyons pas surpris,
 Leur habit resta neuf, leurs pieds point ne s’enflèrent.
 Og, et le roi Sihon tu vainquis à la guerre.
 Leurs cris firent crouler les murs de Jéricho.
 Aux peuples du pays leur parvenant l’écho,
 Des villes alentour les souverains tremblèrent.
 Hélas ! À leurs idoles, ils dirent des prières.
 N’était-il pas assez de brûler de l’encens,
 Au feu du sacrifice offrirent leurs enfants.
 Tu les abandonnas dans ta juste colère,
 Mais tu leur pardonnas, ineffable mystère.
 Malgré ton grand amour, nous avons fait le mal,
 Mais tu voulais sauver ce peuple déloyal.
 Ainsi, jour après jour, chaque jour un outrage,
 Réduit par Babylone au pénible esclavage.
 Pourtant le Tout-Puissant vint à notre secours :
 Il nous en libéra, qu’il a fallu d’amour !
 Au Dieu qui chaque instant à nos yeux se révèle
 Scellons dès aujourd’hui cette alliance nouvelle.

Deuxième tableau

Une chambre aménagée dans une annexe du temple.

Scène III

SAMBALLAT – TOBIJA

TOBIJA

Sois comme à la maison dans mon appartement :
 Un agréable nid pour de jeunes amants.
 Étends-toi sur ce lit. Comme il est confortable !
 J’ai fait porter des mets succulents sur la table,
 Car je veux satisfaire à ton moindre désir.
 Servir un tel ami : j’y trouve mon plaisir.
 Comme on doit bien dormir sous cette large couette !
 Vous vous tiendrez au chaud pour une nuit douillette.

SAMBALLAT

Mais ne ressens-tu pas comme un parfum d’encens ?

TOBIJA

De myrrhe ou d’aloès. Qu’y vois-tu d’étonnant ?
 On y entreposait à toutes fins utiles
 Les baumes et les dîmes, et tous les ustensiles,
 Et les amphores d’huile pour le chandelier d’or.
 Que de biens amassés pour servir un dieu mort !

SAMBALLAT

Mort ? En es-tu certain ? Les dieux ont la peau dure.

TOBIJA

Du feu de ce Dieu-là je ne crains les brûlures.

SAMBALLAT

Qu’en sais-tu, mon ami ? C’est le Dieu des Hébreux,
 On dit qu’il est jaloux. Et toi, tu es peureux. 

TOBIJA

Peureux je ne suis point. N’ai-je pas le courage
 De provoquer ce dieu et d’attiser sa rage
 En profanant ce lieu ? C’est son temple, après tout.
 Il devrait me punir : je suis toujours debout.
 J’aime le provoquer. Je suis homme de guerre
 Et ne me soucie point, ma foi, de lui déplaire.
 Nous nous sommes compris.

SAMBALLAT

                                     Point de malentendu.
 Nous vivrons notre amour en ce lieu défendu.

TOBIJA

Une telle question semblerait superflue,
 Mais dis-moi cependant le nom de ton élue.

SAMBALLAT

Le nom de mon élue ? N’as-tu pas deviné ?
 Vraiment, je te croyais plus de flair et de nez.
 Nous n’en connaissons qu’une.

TOBIJA

   Noadia ?

SAMBALLAT

     En personne.

TOBIJA

Jeune et dévergondée, la peste, la friponne !

SAMBALLAT

La voilà justement. Qu’on parle du lion
 On en voit la crinière.

TOBIJA

     Douce tentation.
 Mais elle n’est pas seule ! Quel est donc ce jeune homme ?
 Un rival ?

SAMBALLAT

Je le crains. Qu’il vienne et je l’assomme.

(Tobija se retire. Ariel et Noadia paraissent et se tiennent à l’écart.)

Scène IV

SAMBALLAT – ARIEL – NOADIA

ARIEL

Que viens-tu faire ici, Noadia ?

NOADIA

Tu le sais.

ARIEL

Je connais tes desseins. Accomplis sans délai
 Ce qui te semble juste, innocente bergère.
 Vautre-toi dans la fange, impudique, adultère.
 Patauge dans la boue, n’y prends pas de repos.

NOADIA

Je devrais m’indigner de tes méchants propos !

ARIEL

Allons ! L’amour t’attend. Il faut que je te quitte.

NOADIA

Je t’en prie, parle-moi ! Ne t’en vas pas si vite !

SAMBALLAT

Cet homme est un athlète. En face l’affronter,
 Me battre contre lui, il n’y faut point compter.
 Je sens monter en moi la colère et la haine.
 Elle l’amène ici pour aviver ma peine.
 Peste de la sournoise ! Les femmes sont ainsi.

NOADIA

Un esprit de luxure me tient à sa merci.
 Il guide tout mon corps au bord de la géhenne.
 Quelle force ont mes bras pour en briser les chaînes ?

ARIEL

Pour être délivrée as-tu prié ton Dieu ?

NOADIA

Nuit et jour, j’ai prié, les larmes dans les yeux.
 Il ne m’écoute pas. Il m’a déjà punie.
 Je l’ai découragé par mes œuvres impies.
 Aujourd’hui, j’ai franchi le point de non-retour.

ARIEL

N’oublie pas ton Sauveur, sa douleur, son amour.

NOADIA

Mon Sauveur ? Celui-ci pourrait sauver mon âme
 Du châtiment divin, de l’éternelle flamme ?

ARIEL

Lui seul de ton fardeau saura te délivrer.
 Mais vois donc ! Ton amant commence à s’énerver.
 À ses désirs impurs il faudra que tu cèdes.
 Je ne m’écarte pas : je te vois, j’intercède.
 Ne fais pas davantage attendre ton ribaud.

(Ariel disparait. Noadia s’approche de Samballat.)

Scène V

SAMBALLAT – NOADIA

SAMBALLAT (à part)

Le bellâtre s’en va, mais ce n’est pas trop tôt !

(à Noadia)

Ne puis-je point savoir qui était ce bel homme
 Qui te tenait la jambe ?

NOADIA

Ariel on le nomme.
 Un homme ce n’est point : c’est mon ange gardien.

SAMBALLAT

Te moques-tu de moi ?

NOADIA

Oui, je persifle bien.

SAMBALLAT

Nous en reparlerons. À l’écart de la ville
 Voici mon nid d’amour. Nous y serons tranquilles.
 Un merveilleux écrin pour un noble cadeau.
 Viens, verrouillons la porte et tirons les rideaux.

NOADIA

Samballat, j’ai trop peur !

SAMBALLAT

                                          Tourterelle farouche
 Tremblant à la pensée que mes doigts ne te touchent.

NOADIA

Cet endroit me fait peur. C’est le temple de Dieu.
 Provoquer sa colère en souillant ce saint lieu !

SAMBALLAT

Ma bergère chérie, que voilà de scrupules !
 Que faisons-nous de mal ? Ne sois pas ridicule !

NOADIA

Il a dit : « Je suis saint, vous aussi soyez saints. »
 Nous pénétrons chez lui. Quel sinistre dessein !
 Je ne puis. Je ressens sa divine présence,
 Son regard, son Esprit, Samballat, sa puissance,
 Sa justice implacable, céleste jugement.
 Il m’appelle infidèle. Oh ! Mon Dieu ! Quel tourment !

SAMBALLAT

L’antre de Tobija n’est pas un sanctuaire.
 Un débarras. Le prêtre y rangeait ses affaires.
 Qu’y vois-tu de sacré ?

NOADIA

Laisse-moi m’en aller !
 Je ne veux plus de toi. L’Éternel m’a parlé,
 Me décharge à l’instant de tous tes sortilèges,
 Écarte de ses mains les barreaux de ton piège.

SAMBALLAT

Comment crois-tu cela ?

NOADIA

   Mon cœur s’emplit de paix.
 Je suis purifiée. Aujourd’hui je renais.
 Moi, la pauvre bergère et brebis égarée,
 Il entendit mes cris. Joie ! Je suis libérée.

SAMBALLAT

La folie te saisit mais tu seras à moi.
 Tu seras ma bergère et je serai ton roi.
 Je te forcerai bien, ma gazelle, à me suive.

NOADIA

Je ne te suivrai pas en enfer. Je veux vivre.

SAMBALLAT

Mais revoilà ton ange, tombant à point nommé.
 Je crains de rencontrer son regard enflammé.

NOADIA

C’est donc toi qui a peur, lamentable cloporte !

SAMBALLAT

Tu gagnes cette fois. Que les démons t’emportent.

(Il prend la fuite.)

Scène VI

NOADIA – ARIEL

ARIEL

Tu reviens vers ton Dieu. C’est un excellent choix.
 Tu gagnes ta bataille en réponse à ta foi.

NOADIA

Hélas ! Je suis confuse. Qu’ai-je fait, misérable ?
 Je n’ose te parler tant je me sens coupable.
 Qui pourra pardonner mes ignobles forfaits ?
 Pourrai-je réparer tout le mal que j’ai fait ?
 Pourrai-je supporter tout le poids de ma honte,
 Autant de trahisons s’ajoutant sur mon compte.

ARIEL

Amie, ne sens-tu pas du pardon le pouvoir ?
 Chasse au loin toute peur et retrouve l’espoir.
 Dieu reconnaît en toi l’innocente bergère,
 Il relève ton front, rend ton âme légère.

NOADIA

C’est vrai. Je sens la paix se poser sur mon cœur.
 La paix ! Don merveilleux du divin créateur.
 J’étais dans les tourments, j’ai retrouvé la joie.
 Guidée par son Esprit je veux suivre ses voies.
 Me tenir à ses pieds, attentive à sa voix,
 Marcher dans sa lumière, obéir à sa loi.
 Je n’ai que trop détruit. Il est temps de construire,
 Mais quant à Néhémie, que devrai-je lui dire ?
 Il ne me croira pas. Cet homme-là me hait.
 Sa haine se comprend. Je lui en ai tant fait !

ARIEL

Te haïr ? Tant s’en faut. Le soir en sa prière
 Il évoque ton nom. Il t’aime comme un frère.
 D’autre part, je voudrais te parler sans détour :
 Tu te crois, Noadia, malheureuse en amour,
 Aigrie, découragée par cette expérience,
 Sur le terrain du cœur te vois vaincue d’avance.

NOADIA

Tu sais lire ma vie comme un vieux parchemin.
 Tu lis dans ma tristesse et lis dans mon chagrin.

ARIEL

Mais tout proche est celui qui veut te rendre heureuse.
 Ne le repousse pas, car son âme amoureuse
 N’a de vie que pour toi. Il soupire en secret.

NOADIA

S’il s’approche de moi, je le reconnaîtrai ?

ARIEL

J’en ai déjà trop dit. J’aurais bien dû me taire.
 Mais tenons-nous cachés, voici le locataire.

(Entre Tobija. Ariel et Noadia se tiennent à l’écart.)

Scène VII

NOADIA – ARIEL – TOBIJA

TOBIJA

Par ce beau jour d’été je me suis mis au vert.
 Il est temps de gagner mes pénates si chers,
 Car il est déjà tard, le temps court, et j’espère
 Que ces deux ont fini leurs petites affaires.
 Sans doute, en mon absence ils se sont amusés,
 De l’hospitalité usé sans abuser.
 Pourvu qu’ils n’aient pas mis ma maison en désordre,
 Car s’ils ont tout cassé, je les pourrai bien mordre.
 D’ailleurs, tout résident doit verser son loyer.
 Pour occuper ma chambre, il leur faudra payer.
 Voyons ! Il serait temps d’être un peu raisonnable
 Et de me libérer ce foyer confortable.

(Il frappe.)

Hola ! Quelqu’un ? Hola ! Noadia ! Samballat !
 Je viens prendre ma clé. Hé ! Ho ! Êtes-vous là ?

NOADIA

Il peut toujours frapper. C’est en vain qu’il appelle.
 Si c’est moi que tu cherches, elle est partie, la belle.

ARIEL

Le temple du Seigneur t’a trop longtemps logé.
 Mon petit Tobija, tu vas déménager.

NOADIA

Mais voici Néhémie, sans velours ni dentelle.
 La rencontre, crois-moi, fera des étincelles.

(Entrent Néhémie avec ses compagnons.)

Scène VIII

NOADIA – ARIEL – TOBIJA – NÉHÉMIE – HANANI – ZACCOUR – Hommes de Néhémie

NÉHÉMIE

Que fait cet Ammonite en ce temple sacré ?
 Aucun incirconcis ne doit y pénétrer,
 Mais je sais que le bougre y vit tout à son aise.
 Le prêtre Éliachib, ce petit homme obèse
 Lui offrit par amour l’appartement gratuit
 Dans ce lieu de prière, il fait comme chez lui,
 Sans crainte et sans vergogne y verse la souillure.
 Qu’on ôte de ma vue ce tas de viande impure !

TOBIJA

Je ne m’en irai pas.

NÉHÉMIE

   Disparais sur-le-champ.
 Qu’on m’échauffe la bile et je deviens méchant.
 Je suis chauffé à point car ce peuple rebelle
 Aux jours de notre exil nous en a fait de belles !

HANANI

Mon frère, il serait bon de calmer ton esprit,
 De colère et de feu le cœur est mal nourri.

NÉHÉMIE

N’avais-je pas raison de me mettre en colère ?
 Jacob est retourné aux péchés de ses pères.
 Le jour saint du sabbat viole-t-on sans péril
 En laissant par ses murs pénétrer des barils,
 Des gerbes et du vin et diverses denrées,
 Et même des jambons, provisions abhorrées ?
 Je tançai ces marchands et, sans ménagement
 Leur fit plier bagages et fuir incontinent.
 Leur avarice aussi dépasse les limites,
 Car ils ne donnent plus les portions aux Lévites.
 Les servants de l’autel auraient péri de faim
 Si nous n’y avions pas mis bon ordre. Et enfin,
 Dieu n’a-t-il proclamé – Dites que j’exagère – :
 Vous n’épouserez pas des femmes étrangères.
 À servir leurs idoles elles vous forceront,
 Fondront des dieux d’argent, des veaux d’or forgeront.
 Vous leur sacrifierez vos garçons et vos filles.
 L’enfer et ses démons brûleront vos familles.
 Cheminant dans la rue, j’entends dans les parages
 Des enfants partageant un étrange langage.
 Ces chérubins entre eux parlaient asdodien
 Mais ne savaient un traître mot d’araméen.
 Leurs pères avaient pris des femmes philistines,
 Au mépris de nos lois et de la discipline.
 J’allai vers leurs parents pour leur dire deux mots
 Sur l’éducation donnée à ces marmots.
 À certains j’arrachai la sombre chevelure,
 Pour me décolérer leur cassai la figure.
 C’était nécessité pour calmer mon humeur.
 Je brisai quelques dents.

NOADIA

Eh bien ! Pour un pasteur !

NÉHÉMIE

Je vous dispense, vous, du moindre commentaire.
 Traîtresse invétérée ferait mieux de se taire !
 Votre présence ici ne me plaît pas beaucoup ;
 Je freine mon ardeur à vous charger de coup.
 Je ne puis digérer votre infâme conduite.

NOADIA

Battez-moi, tuez-moi. C’est ce que je mérite.

NÉHÉMIE

Je m’étonne, il est vrai, de ce que vous me dites.

TOBIJA

Par tous les dieux, cet homme a l’esprit mal en point
 Et j’encaisse sans joie gifles et coups de poing.
 Je le sens fort habile à me gonfler la tête.
 Allons-nous-en d’ici sans clairon ni trompette.
 L’air se fait menaçant et le ciel orageux.

(Il sort précipitamment.)

Scène IX

NOADIA – ARIEL – NÉHÉMIE – HANANI – ZACCOUR – Hommes de Néhémie

NOADIA

Notre homme est téméraire, mais pas très courageux.

NÉHÉMIE

Me séparer de lui, ma douleur est immense !
 (à Noadia)
 Coquine, que fais-tu toujours en ma présence ?
 Ardente est ma colère et tu devrais courir.

NOADIA

Pour expier mes fautes il me faudrait mourir.
 Je ne m’enfuirai pas. Je veux que tu m’écoutes.

NÉHÉMIE

Madame a des raisons qu’il faut croire, sans doute.
 Au Ciel j’ai demandé ta malédiction,
 Sur ton chef appelé la condamnation.

NOADIA

J’ai attiré sur moi ta vengeance et ta haine.
 Ne m’accable donc point. Aie pitié de mes chaînes.
 J’étais environnée des liens de la mort,
 Aux démons j’ai livré mon âme avec mon corps,
 Mais j’implorai ce jour du Seigneur la clémence.
 Je dépose à tes pieds ma franche repentance.
 Ne me rejette pas. Je me traîne à genoux.
 Maître, délivre-moi du poids de ton courroux.
 Mon Dieu m’a pardonné toutes mes infamies.
 Ne m’abandonne pas. Secours-moi, Néhémie !
 J’implore ton pardon pour mes iniquités.

NÉHÉMIE

Pourrai-je croire encore à ta sincérité ?
 Ta langue est trop habile en art de tromperie.
 Tu me décocheras quelque autre fourberie !
 J’aimerais bien me rendre et te croire pourtant,
 Mais…

ARIEL

Ne refuse pas à ce cœur repentant
 La grâce imméritée. C’est d’une foi sincère,
 C’est d’une âme meurtrie qu’est montée sa prière.
 Avec des flots de larmes elle a fait l’abandon
 De ses vices nombreux et reçu le pardon.
 Ne pardonnes-tu pas ? La jeune pécheresse
 A déchiré son cœur. Vois comme elle te presse !
 Dieu sauve Noadia. Tu dois l’aimer aussi.

NÉHÉMIE

Soit, je pardonne donc, et qu’il en soit ainsi.

NOADIA

Ce fardeau m’est ôté, je me sens si légère.
 Noadia redevient l’innocente bergère.
 Quel bonheur ! Néhémie ! Tout va recommencer.
 Je suis née de nouveau. Laisse-moi t’embrasser !
 Guerrière de Dieu, je reprends mon service
 Car sa parole dit : « Fais de lui tes délices. »

NÉHÉMIE

Comme un père éploré, privé de tout espoir
 Retrouve son enfant qui marchait dans le noir,
 Une fille perdue. Te voilà retrouvée,
 Arrachée aux pourceaux, de sa fange lavée,
 Au sein de ce bourbier cueille une jolie fleur.
 Tu reviens, Noadia, quelle joie dans nos cœurs !

ARIEL

Une ombre de tristesse voile ta jeune vie :
 Tu étais amoureuse et l’amant t’a trahie,
 Personne, penses-tu, ne saura plus m’aimer.

NOADIA

J’ai cette peine en moi, qui pourrait m’en blâmer.

ARIEL

Pour une vie nouvelle, espérance nouvelle.
 Regarde près de toi, l’avenir se révèle.
 Il t’aime d’amour pur. L’entends-tu soupirer ?
 Entends les battements de son cœur déchiré.

ZACCOUR

Ah ! Noadia !

NOADIA

Zaccour, est-ce donc toi ?

ZACCOUR

      Moi-même.
 Je suis ce cœur brisé qui soupire et qui t’aime.
 J’ai si longtemps caché mon inclination !

NOADIA

Ô ciel ! En un seul jour, combien d’émotions !
 Accorde-moi, veux-tu, quelques longues secondes,
 Que loin de tout émoi mes sentiments je sonde.
 Je ne puis à l’instant t’offrir mon cœur entier
 Mais t’accorde avec joie ma profonde amitié.

ZACCOUR

Ton accord, Noadia, me comble d’espérance,
 Du mal qui me brisait voici la délivrance.

ARIEL

L’affaire se dénoue. J’ai fini de parler.
 Je n’ai plus rien à dire, et je puis m’en aller.

(Il sort.)

Scène X

NOADIA –  NÉHÉMIE – HANANI – ZACCOUR – Hommes de Néhémie

 NÉHÉMIE

La chose étant réglée, armons-nous de courage.
 Nous devons, chers amis, faire un peu de ménage.
 Allons ! Purifions ce temple profané,
 Ce logis par le prêtre injustement donné
 Aux Lévites revient. Allez ! Qu’on déménage
 Tous ces meubles souillés qui l’Éternel outragent.

NOADIA

Laissez-moi vous aider. J’ai toujours de bons bras.
 Je vais vous arracher ces rideaux et ces draps.
 Ce lit dans la maison n’a pas de raison d’être
 Et tous ces bibelots passons par la fenêtre.

 

 

[1] D’après Néhémie, chapitre 9.

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