Chapitre VIII - Séparation

 

Le cœur serré, Aïcha empoigna ses deux valises et les posa dans la cour, elle jeta un regard d’adieu à la vielle ferme qui avait à présent quelque chose de lugubre. Les autres occupants qui s’apprêtaient à partir, avec dans le cœur la tristesse de la séparation mêlée à la joie de pénétrer dans une nouvelle aventure, terminaient leurs préparatifs en silence. Après les incidents dramatiques qui venaient d’animer cette grande maison par cette triste journée d’automne, le calme lui était devenu insupportable.

« Quittons vite cet endroit, se dit-elle, il me donne vraiment le bourdon. »

Le séjour d’Aïcha à Romilly-sur-Aigre avait été aussi court que celui d’Émile Zola, mais il avait marqué sa vie d’un souvenir inaltérable. La ferme beauceronne s’était à jamais incrustée dans son cœur, elle ne supportait pas l’idée de la voir bientôt vide et morte. Elle ouvrit le coffre de sa Clio bleu nuit et y précipita ses bagages. Installée sur le siège du conducteur,

 

elle introduisit la clé de contact, se sentit incapable de la faire tourner.

Ce n’est pas tant qu’elle regrettait cette maison, mais elle comprenait que ses amis, qui la lui avaient partagée, la quittaient pour ne plus revenir.

Elle sortit de sa voiture, adressa un dernier signe de la main à ses amis et se décida à partir. Lorsqu’elle vit dans son rétroviseur s’éloigner les dernières maisons de Romilly, elle fondit en sanglots. Décidément, elle se serait crue plus courageuse !

« Et si je faisais demi-tour ? Je devrais croiser l’autocaravane du commissaire. Peut-être même est-elle encore dans la cour. »

Elle se gara sur le bas-côté, se mit à réfléchir.

« Je vais leur dire que j’ai changé d’avis : je pars avec eux… Non, ce n’est vraiment pas raisonnable. Et mon travail ? Et mes garçons ? Il n’y a pas d’alternative : il faut que je rentre à Paris. »

Elle démarra, la tête ailleurs. Son véhicule s’engagea sur la nationale 10. Elle n’avait roulé que quelques kilomètres quand elle s’arrêta sur l’aire de repos de Cloyes sur le Loir, afin de contenir son émotion. Elle y resta longtemps.

Un moteur d’avion ronronna au-dessus de sa tête, la tirant de sa tristesse. Elle sortit du véhicule pour regarder vers le ciel. Elle agita vigoureusement les bras. Lynda était peut-être aux commandes de ce bimoteur, en vol vers la Syldurie. L’avion s’éloigna, elle reprit la route. Elle voulut se changer les idées en écoutant un peu de raï et un peu de Berlioz, mais la musique l’énervait.

La route défilait.

Elle parvint à Paris à nuit noire et gravit à pas lent, ses deux valises en main, les escaliers du 6 rue Myrha. Il lui semblait avoir passé minuit quand elle pénétra dans son appartement, mais il était à peine vingt heures. Elle réussit à manger. Elle se coucha avec son chagrin et dormit d’un sommeil agité.

Il lui restait encore quelques jours de congé. Elle en profita pour découvrir le Paris des vacanciers : musées, bords de Seine et bateau-mouche.

Elle se dégagea une heure pour retirer à la mairie son formulaire de demande de mutation. Elle appréhendait, à son retour, ses rapports avec le commissaire divisionnaire. Celui-ci finirait bien par découvrir sa part de responsabilité dans l’arrestation manquée de Lynda. Elle s’en inquiétait d’autant plus qu’elle connaissait les ambitions politiques d’Yssouvrez. S’il venait à être élu maire, il deviendrait son patron, et lui ferait mener une vie détestable.

« Vous avez de la chance, lui dit le directeur des ressources humaines, il existe deux postes à pourvoir : l’un à Bobigny, l’autre à Dreux. En raison de votre excellente notation, votre candidature sera accueillie favorablement. Je vous ferai un bon rapport. Entre nous, ajouta-t-il à voix basse, avec un petit sourire complice, je passerai sous silence votre caractère rebelle envers l’autorité policière. »

Pendant la journée, Aïcha parvenait à se distraire, mais le soir venu, sa mélancolie lui revenait. Elle n’aimait pas la télévision. Elle lisait. Elle pensait surtout.

Elle pensait à ses amis qui, en si peu de temps avaient marqué le cours de sa vie. Elle pensait à Mohamed et à Mamadou qui avaient décidé de reconstruire leur vie.

Elle pensait au commissaire Mansinque, à Fabienne et Fabien qui avaient manqué à leur devoir de policiers par idéologie.

Elle pensait à Yakouba et son jeune enfant que la France avait rejetés, mais que la Syldurie avait accueillis.

Elle pensait surtout à Lynda, cette belle aventurière, devenue vagabonde, puis devenue reine. Elle se remémorait son combat contre l’injustice et l’exclusion, se souvenant de la façon dont elle avait démonté sa théorie de la trinité. Aïcha lui avait promis d’y réfléchir…

Lynda n’avait pas essayé de la convaincre de devenir chrétienne. Elle savait user de tolérance et de respect, mais elle avait de solides convictions.

« Je ne parviendrai jamais à la convaincre que sa Bible est falsifiée, mais elle ne pourra pas me faire croire que mon Coran n’est pas inspiré. »

En développant cette pensée, elle se sentit envahie d’un sentiment de culpabilité. Elle avait fait preuve de relâchement dans ses pratiques. Elle privilégiait sa vie professionnelle au détriment de sa vie religieuse, maintenant qu’elle était en vacances, elle ne pratiquait pas davantage.

« Si je m’étais acharnée à la lecture du saint livre, j’aurais eu le dernier mot sur cette histoire de trinité : un dieu à la fois au four, au moulin et à la boulangerie, c’est tout de même un peu trop facile ! »

Elle soupira. Elle jeta sur le canapé le magazine qui dormait sur ses genoux et se dirigea vers un guéridon à tiroir sur lequel était posé un livre à reliure verte orné d’un titre doré en calligraphie arabe : le Coran. Elle l’ouvrit avec une précaution mêlée de crainte.

Pour Aïcha, le Coran est un livre sacré, le livre entier, non seulement le texte et la pensée, mais aussi l’encre et le papier, le carton qui compose la couverture et le fil qui en relie les cahiers. On ne pose pas le Coran sur une chaise, encore moins à même le sol. On ne l’enterre pas sous une pile de journaux. Il occupe une place privilégiée dans la maison. Aïcha lui avait choisi un beau meuble. Elle ouvrit le tiroir dont elle sortit un cahier de brouillon et un stylo à bille. Elle ne se serait pas autorisée à souligner les versets importants ou difficiles, ni d’annoter les marges. Elle avait consigné sur son cahier toutes ses observations et ses interrogations dans l’ordre où elles lui venaient.

Elle se mit à lire, à la lumière de ses notes personnelles :

« Jésus est aux yeux de Dieu ce qu’est Adam. Dieu le forma de la poussière, puis il dit : Sois ! Et il fut. Ces paroles sont la vérité qui vient de ton Seigneur. Garde-toi d’en douter. »[1]

« Est-il permis d’associer la créature à son créateur ? Allah ! Pardonne-moi d’avoir douté ! »

Elle se sentit rassurée par ces paroles.

La Bible des Juifs et des chrétiens condamne fermement l’idolâtrie, c’est-à-dire le fait de servir une ou plusieurs autres divinités que le Créateur. Le Coran confirme cette condamnation, mais en insistant sur la notion d’association : adjoindre une autre divinité au Dieu véritable. Nous comprenons pourquoi l’idée d’un Dieu qui serait à la fois présent dans le Père, le Fils et l’Esprit-Saint est inacceptable pour un musulman.

« Je vais étudier tout cela de plus près, et je trouverai bien mille raisons à fournir à Lynda pour lui démontrer que c’est moi qui suis dans la vérité. Cela ne portera pas préjudice à notre amitié. C’est une fille intelligente, et qui aime qu’on lui parle avec franchise. »

Aïcha avait donc pris la décision de rester musulmane, ce qui est son droit. Ses trois derniers jours de vacances étaient froids et pluvieux. Elle en profita pour sonder et collecter des versets à l’encontre du christianisme et de la crédibilité de la Bible.

Elle reprit enfin son travail à la mairie du XVIIIe arrondis-sement. On la trouvait rarement assise à son bureau, tant elle préférait l’action et le dialogue. Mais il fallait bien qu’elle consacrât un peu de temps à la sainte administration et qu’elle tapât ses rapports.

Elle était justement affairée à son clavier quand la porte s’ouvrit.

« On frappe avant d’entrer, Monsieur Haji ! »

Le jeune homme ressortit, jurant en arabe.

« Et sans rouspéter », répondit-elle dans leur langue commune.

Il frappa.

« Entrez ! »

Il entra :

« Wo qu’est-ce c’est s’tistoire ?

– Bonjour, Mademoiselle Belkadri !

– Bonjour, m’zelle Belkadri. Qu’est-ce c’est s’tistoire ?

– Bonjour, Monsieur Haji. Je vous écoute.

– Wo qu’est-ce c’est s’tistoire ? Y paraît k Mouhamed

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il semblerait que Monsieur Bendjellabah…

– Wo tu m’embrouilles là, avec ton français d’la Sourbonne !

– Vous me compliquez la vie avec votre français académique. Je ne me souviens pas de vous avoir autorisé à me tutoyer. Je vous ai appris le respect, et le vouvoiement fait partie des règles. »

Kamal Haji était bien connu d’Aïcha, connu également des services de police. Il était en quelque sorte l’adjudant de Mohamed dans la hiérarchie de la drogue. C’était un grand garçon à la forte musculature et son interlocutrice n’était pas de taille à l’affronter physiquement, mais il se mit à baisser la tête comme un enfant grondé par la maîtresse d’école.

« C’est vrai que vous nous respectez, m’zelle. Vous n’êtes pas comme Yssouvrez avec sa bande de keufs. Ils nous tutoient, ils nous manipulent comme des sacs de couscous, ils nous traitent de kounards.

– J’ai toujours réprouvé ses méthodes, mais je suis obligée de composer avec ce personnage. Alors ? Qu’est-ce qui vous chagrine, au sujet de Monsieur Bendjellabah ?

– Y paraît k Mouhamed… pardon… Il semblerait, dit-il en soulignant ce mot, que mon ami ait quitté la France sans dire au revoir à personne. Paraît même qu’il est parti avec deux flics et l’autre, là, qui dit toujours “c’est exact’’.

– C’est exact… Pardon… C’est juste. Messieurs Bendjellabah et Djembé ont pris la décision de quitter le milieu de la drogue et de se livrer à la justice, mais ils n’avaient pas confiance à celle d’Yssouvrez, je peux les comprendre. Ils ont donc été jugés à l’étranger. Ils se sont engagés à mener une vie honnête, et je ne cesse de vous encourager à suivre leur exemple. Par ailleurs, ils sont tous les deux devenus chrétiens. C’est un choix personnel que je n’approuve pas de manière inconditionnelle, mais qui a le mérite de les avoir influencés dans la bonne direction.

– Ça veut dire quoi : “indictionnelle’’ ?

– Ça veut dire que ça le regarde. Au fait, en quoi cette affaire vous concerne-t-elle ?

– C’est que… Y’m’doit du pougon.

– De l’argent ? Ne vous faites pas de souci : c’est un chrétien, il vous le rendra. D’ailleurs, pour vous rassurer complètement, je me chargerai de le lui rappeler. Nous demeurons en contact, à titre amical. Il vous fallait autre chose ?

– Oui… euh… Non. Merci m’zelle. »

 

[1] Sourate III versets 52/53

 

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