Chapitre XXIV - Lynda enchaînée

Ce n’est que le lendemain que Lynda s’éveilla. Elle ne comprenait pas où elle était. Elle avait passé une nuit de cauchemar. Elle revoyait la verrière exploser sous la pression de son corps. Elle entendait les éclats de rire de Sabine. Elle revoyait ces quatre individus la rouer de coups. Avait-elle rêvé ces effroyables moments ? Elle s’efforça de le croire, mais les marques sur son corps et la douleur dans tous ses membres lui prouvaient qu’elle les avait bien vécus. Enfin, ce sinistre décor lui rappelait qu’elle était vaincue et prisonnière. Seul un rayon de lumière, pénétrant à travers une étroite ouverture, la maintenait en contact avec le jour. Une grille de fer forgé la séparait d’un long couloir. Elle ne disposait pour tout mobilier que d’une planche qui servait de lit, et d’une couverture.

Combien de temps allait-elle rester ici ? Probablement jusqu’à sa mort.

Elle gémit longuement, puis se décida à prier, mais il lui semblait que Dieu restait sourd.

 

Elle pleura.

Chaque jour, un ange lui apportait une miche et un pichet d’eau.

Au bout d’une semaine, une femme lui apporta des habits propres, un bassin, un savon, une serviette et un flacon de parfum.

« Sommes-nous dimanche aujourd’hui ? demanda Lynda étonnée.

– Ce soir, la reine Samantha viendra te rendre visite, alors tâche d’être propre pour te présenter devant elle.

– Je sentirai toujours assez bon pour cette vieille truie. »

La femme envoya, à travers les barreaux, un coup de poing que Lynda esquiva.

« Je le dirai à la reine, grogna-t-elle.

– C’est cela ! Va cafeter ! »

La prisonnière prit toutefois le temps de s’astiquer, beaucoup moins pour Samantha que pour elle-même.

Samantha était apparue devant la grille du cachot.

« Tu vas mourir, Lynda, mais comme je ne veux pas que tu meures idiote, j’ai beaucoup de choses à t’expliquer.

– Je t’écoute.

– Tout d’abord, je pense que tu aimerais avoir quelques nouvelles de ta famille.

– Qu’as-tu fait de Julien et des enfants ?

– Ils sont en bonne santé, si c’est ce qui t’inquiète. D’ailleurs, je sais que ça ne va pas très fort dans ton couple, surtout depuis que tu as balancé une châtaigne au milieu du pif de ton cher et tendre.

– En quoi cela te regarde ?

– Ça me regarde, parce que si tu ne t’entends plus avec ton mari, j’ai encore moins de scrupules à te le piquer.

– Quoi ? Tu m’as piqué Julien ?

– Pas exactement ; disons plutôt que je lui ai donné le choix : soit moi, soit la prison. Il a préféré la prison, l’imbécile ! Mais il est tout de même plus confortablement logé que toi.

– Il n’a pas tant de mérite. Tu es tellement moche !

– Tu t’es vue, avec tes écorchures partout ?

– Et les enfants ? Qu’as-tu fait de mes enfants, misérable ?

– Tes deux choyons ? Ils vont très bien, rassure-toi. Ils sont en pension chez moi ; bien nourris, bien vêtus. Évidemment, ils pleurent après leur mère, mais ça leur passera, surtout quand je les aurai tués.

– Pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

– Ils m’ont fait qu’ils sont à toi. Reprenons tout depuis le début. Tu as bien compris, j’espère, que mon étiquette de Grande Astrologue royale, n’était qu’une couverture. Je n’avais aucun intérêt à servir ton père, misérable roi d’un royaume misérable. Non, je servais, et je sers toujours la Toute-puissance, n’ayons pas peur de l’appeler Satan. Ce que j’attends de lui, en échange de mon âme, c’est la domination du monde.

– Tu tiens la Syldurie, c’est un bon commencement.

– La Syldurie, c’est juste un filet d’amande sur l’énorme gâteau que j’ai l’intention d’avaler.

– Puisses-tu en mourir d’indigestion !

– J’ai demandé à mon Maître quel serait le prix à payer pour ce pouvoir tant convoité. Il m’a répondu qu’il me réclamait en sacrifice le cœur d’une reine vierge. J’étais à moitié abasourdie : des reines, à notre époque, ça ne court plus les rues, mais si en plus il faut qu’elle soit vierge ! Alors, j’ai promené mon pendule sur le planisphère, et il s’est mis à tourbillonner sur un tout petit pays coincé entre la Grèce, la Bulgarie et la Turquie, dirigé par un roi dont l’une des deux filles allait un jour devenir reine. Je me suis donc incrustée en Syldurie. Je n’avais malheureusement pas prévu que ton père allait devenir chrétien et qu’il allait prendre Deutéronome 18.10 au sérieux. Je n’avais pas non plus prévu que c’est toi qui deviendrait reine en place de ta sainte nitouche de sœur. Je dois avouer que cela me contrariait beaucoup, parce que tu n’es pas taillée dans le même bois.

– Tu ne prévois pas grand-chose, pour une devineresse omnisciente.

– Tais-toi, vipère ! Ainsi donc, sachant que tu revenais de Paris après une vie de débauche, je pensais que mon plan tombait à l’eau. Mais le Maître a bien pris soin de nous deux. Tu ne t’es pas ennuyée, en France, petite coquine, mais tu as tout de même réussi à garder ta petite fleur. Je me demande bien comment tu as fait ton compte ! Bien que totalement grillée en Syldurie, j’ai gardé bon espoir jusqu’au jour où tu as épousé ton grand benêt de Julien qui n’a pas mis longtemps à te dévirginiser. Dans mon exil à Heidelberg, j’ai interrogé la Toute-puissance, car j’étais désespérée. Elle m’a beaucoup aidée à monter ma petite affaire spirituelle, qui marche à merveille, et elle m’a révélé la solution : elle réclame toujours ton sacrifice, mais comme il y a dépréciation sur la marchandise, elle exige en plus le sang de tes deux enfants. Après cela je serai la reine du monde.

– Non ! Pitié ! Pas mes enfants ! Pas mes enfants !

– Je ferai élargir le couloir et agrandir le cachot d’en face. Je ferai installer l’électricité pour avoir une belle lumière tamisée. Je ferai aussi construire un bel autel de marbre noir. Et là, devant tes yeux, je les égorgerai tous les deux, et j’offrirai leur cœur à Belzébuth. Ensuite viendra ton tour. Bélial sera pleinement satisfait. Il ne pourra plus rien me refuser. »

Samantha éclata de son rire démoniaque.

Lynda tomba sans connaissance, terrassée par le désespoir.

 

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