Piques 51 à 60

51. Un train peut en cacher un autre

J’habitais à Châteaudun le long de la ligne de chemin de fer. Il y a eu sur cette ligne des travaux qui ont duré tout l’été. Pendant trois mois, plusieurs fois par jour, un train partait de la gare sans voyageurs. Il s’arrêtait juste sous ma fenêtre, il donnait un coup de trompette et faisait marche arrière. J’ai écrit à la SNCF, leur demandant de m’expliquer la raison de tout ce bronx. Ils ne m’ont jamais répondu.

Le Rieu de Condé, 6 septembre 2016

52. Toponymie

En Eure-et-Loir, il y a Unverre, Unpeau, Abondant, Bû et Buglou.

Le Rieu de Condé, 15 septembre 2016

53. Pâte à modeler

J’ai l’impression que l’église est une grosse boule de pâte à modeler. Et toi, tu es une petite boule jaune, une petite boule bleue, une petite boule violette. Et voilà qu’une grosse main t’empoigne, elle te pétrit, elle te colle à la grosse boule, elle pétrit la grosse boule, et, grâce à toi et à tes copines, la grosse boule prend du volume, pour le plus grand bonheur de celui qui t’a malaxée, mais toi, maintenant, tu fais partie d’un gros machin couleur caca d’oie.

Alors que faut-il faire ? Refuser de faire partie de l’église pour garder sa belle couleur jaune, ou bleue, ou violette ? Moi, j’ai une meilleure idée.

Si seulement…

Si seulement tu laissais le Saint-Esprit te prendre entre ses doigts, petite boule jaune ! Il te pétrirait, il te donnerait une forme, arrondie ou allongée, peut-être qu’il te mêlerait à une petite boule bleue pour faire une petite boule verte. Il composerait un tableau multicolore.

Comme ce serait beau !

Les hommes sont des bourrins, le Saint-Esprit est un artiste.

Le Rieu de Condé, 18 septembre 2016

54. De bonne guerre

Vous prenez une bonne histoire belge, vous y remplacez les termes « pourquoi les Belges » par « pourquoi les Français » et « frites » par « camembert », et vous avez une bonne histoire française. Retour à l’envoyeur :

Pourquoi les Français rasent-ils les murs ? – Parce que les murs s’écamembertent.

Ah ! Tiens ! Ça ne marche pas à tous les coups.

Le Rieu de Condé, 25 novembre 2016

55. Politiquement correct

En français, le mot « nègre » n’est pas intrinsèquement injurieux, il faut pour cela que le contexte lui-même soit injurieux. Malheureusement, nos contemporains sont devenus tellement bêtes qu’ils ont perdu la notion de contexte. Heureusement, les élites bien-pensantes qui pensent pour nous et veulent nous forcer à penser comme eux ont décidé de bannir ce mot du vocabulaire, même quand il s’agit de pâtisserie. Comme ça, pas d’histoire !

Ami Antillais ou Africain, si quelqu’un te traite un jour de « sale personne de couleur », ce ne sera ni raciste ni injurieux, ne le prends pas mal.

Politiquement correct !

Jemappes, 16 décembre 2016, deux-cent-quarante-sixième

56. Ça s'est passé comme ça.

J’ai une écriture de phacochère, ça fait plus de cinquante ans qu’on me le dit.

C’est pourtant grâce à ma vilaine écriture que j’ai pu rencontrer la femme de ma vie.

C’était en 1983, à l’occasion d’une rencontre d’anciens élèves du Centre de Formation Biblique qui, à cette époque siégeait à Bièvres. Je venais de vivre une expérience désastreuse sur le plan sentimental et la plaie n’était pas tout à fait guérie. Mes anciens condisciples qui l’avaient connue ne parlaient d’elle qu’en bien. La voilà qui arrive. Ils ne m’avaient jamais dit qu’elle était aussi jolie.

Je la regarde, et je me dis : « Elle me plait bien, cette fille. À tous les coups, je vais en tomber amoureux et je vais encore me prendre un râteau. Ça suffit comme ça ! »

Alors, je me suis dit : « Voilà ce que je vais faire : je vais lui tirer une tête de cochon, comme ça, si jamais ça marche entrer nous deux, je ne pourrais pas dire qu’il n’y a pas miracle. »

« Bonjour, je m’appelle Josiane.

– André. »

Et je tourne les talons.

Entre temps, elle discute un peu avec ses copines.

« Il me manque un cours sur l’Épître aux Éphésiens, tu ne sais pas qui pourrait me le passer ?

– Demande à André, il est doué pour prendre des notes.

– Qui ? Cet ours, là ? Pas question ! »

Et la jeune fille est rentrée chez elle, mais elle voulait tellement avoir ce cours qu’au bout de quelques jours, elle s’est décidée à m’écrire. Cette fois, je lui ai répondu très gentiment, joignant à ma lettre une photocopie de mes notes manuscrites.

Elle ne tarda pas à m’envoyer une réponse embarrassée :

« Je suis désolée, ce n’est pas que tu écris mal, mais il y a plusieurs mots que je n’ai pas compris.

– Tu n’as pas à t’excuser, je reconnais que j’ai des difficultés à écrire lisiblement, etc. »

Nous avons continué à échanger des correspondances, j’habitais à Vernon, elle à Vichy, cela ne nous a pas empêchés de nous revoir.

C’est ainsi que tout a commencé.

Le Rieu de Condé, 29 décembre 2016

57. On a le droit de rêver

Mon pire cauchemar, en tant qu’auteur, c’est de finir en tête de gondole à la FNAC. Mon plus beau rêve, c’est de finir au goulag, comme Soljenitsyne.

Le Rieu de Condé, 10 janvier 2017

58. Calembour éméché

On ne dit pas : Jemappes ou Havré ; on doit dire : Jemesuippes ou Havré.

Le Rieu de Condé, 10 janvier 2017

59. L'inspiration

L’art de la plume, c’est comme Youtube. Sous le cadre, il y a une bande grise qui défile, suivie d’une bande rouge. La bande grise, c’est l’inspiration, la bande rouge, c’est l’écriture. Quand l’écriture rattrape l’inspiration, je suis obligé de m’arrêter jusqu’à ce que la bande grise ait repris de l’avance.

Havré, 15 février 2017

60. Sacré Jefeke

Quand j’étais lycéen à Paris, j’avais fait la connaissance d’une brave grand-mère bruxelloise qui m’avait raconté une histoire que je vais essayer de vous narrer. Le problème, avec cette histoire, c’est qu’elle n’est drôle que si on la raconte avec l’accent bruxellois, et parler bruxellois, ça je ne sé pas fére, hein ! En tout cas, je me souviens qu’elle m’a bien fait rire, non pas parce qu’elle est drôle, mais parce que c’était la première fois de ma vie que j’entendais parler avec cet accent-là.

C’est Jefeke qui se promène dans Bruxelles à vélo et qui descend la rue Lepic à fond de train.

Ah non ! Pardon, la rue Lepic, c’est à Montmartre, mais à Bruxelles aussi, il y a une rue qui descend à pic, je ne me souviens plus de son nom, la rue Vandenieuwenkerkenvelden-groenengrachtenbeek, enfin, un nom comme ça ! Arrivé en bas, il manque de culbuter une mamie.

« Et alors, jeune homme, vous ne savez pas tinter ?

– Tinter, je sais, c’est freiner que je ne sais pas. »

Elle n’est pas drôle, hein ? À moins que ce soit un vrai Bruxellois qui vous la raconte. Et je vous renvoie à l’excellent comédien Jacques Lippe.

Le Rieu de Condé, 13 mars 2017

Piques 61 à 70