Acte premier

Damas, le temple de Rimmon.

Scène première

MALIA – SALIA

SALIA

Malia, si fidèle au temple de Rimmon !

MALIA

Es-tu venue louer ce grimaçant démon ?

SALIA

Salia, sur le plan de la foi je suis nulle,
Et je n’adore pas sa statue ridicule.

MALIA

Du grand prêtre Nazar n’as-tu la moindre peur ?

SALIA

Ni des dieux ni des hommes, ni crainte ni terreur.
Non, c’est un autre dieu que j’attends dans ce temple,
Ni de bois, ni de pierre, mais qu’il soit leur exemple ;
Un homme au bras puissant, au visage charmant,
Un héros merveilleux.

MALIA

                                   Naaman ?

SALIA

                                                    Naaman.
Pour le toucher des yeux, je donnerais ma vie.
Pour mon impiété je puis être punie,
Mais Malia, je l’aime, et suis prête à souffrir,
Et c’est un beau présent que ma vie lui offrir.

MALIA

Crois-tu que pour les yeux de ce monstre d’albâtre
Mes pieds courent si prompts à ce temple idolâtre ?
Je suis venue le voir en ce sinistre endroit.
Naaman va venir, accompagnant le roi.
J’aime le beau guerrier, tout en moi le désire,
Mon cœur est abattu et mes lèvres soupirent.

SALIA

Vois, d’autres courtisanes se rassemblent ici ;
Les filles de Damas, toutes à sa merci,
Pour un fil de ceinture, pour un morceau de laine,
S’arrachent les cheveux dans la rage et la haine.

MALIA

Hélas, que ferons-nous ? Nous taire et l’adorer ?

SALIA

Nous presser près de lui.

MALIA

                                       Il va nous ignorer.

SALIA

Contraignons Naaman de nous prendre pour femme.

MALIA

Farika, son épouse, accapare son âme.

SALIA

Séduisons-le. Peut-être il la répudiera.

MALIA

Tendons-lui maintenant le piège de nos bras.

SALIA

Cesse donc de rêver.

SALIA

                                   Notre rêve est suave.

SALIA

Pour demeurer chez lui, vendons-nous comme esclaves.

MALIA

Une fille déjà occupe sa maison :
Belle enfant du pays du vieux roi Salomon,
Ramenée prisonnière, une humble et pauvre Juive.
On la dit fort aimable.

SALIA

                                   Elle est plutôt naïve.

MALIA

Une innocente fille qui n’avait que douze ans,

Lorsqu’elle fut ravie pour servir Naaman.

MALIA

Mais je vois s’approcher notre vielle rivale.
Plus un mot de ceci, voici la générale.

(Entre Farika.)

Scène II

MALIA – SALIA – FARIKA

FARIKA (à part)

Ces jeunes insensées chaque jour face à moi !
Que je sorte à la ville et partout je les vois !

(à Malia et Salia)

De quoi discutiez-vous, courtisanes légères ?

SALIA

Ceci seul nous concerne, irascible mégère.

FARIKA

Toujours aussi hautaines, et sans aucun respect !

SALIA

Avant votre venue, nous conversions en paix.

FARIKA

Vous parliez de Léa, la jeune prisonnière.

MALIA

Nous vantions sa bonté, ses si pures manières,
Disions du général qu’il était bien servi
Et qu’il avait tout lieu d’être un maître ravi
D’avoir une servante aussi douce et fidèle.

FARIKA

Du maître les affaires vous intéressent-elles ?
Devez-vous chaque jour au temple et au palais
Veiller sur sa personne ? Répondez, s’il vous plaît.

SALIA

Nous sommes ici-bas de modestes suivantes
D’un puissant souverain, dociles et servantes ;
La naissance a permis d’habiter chez le roi,
Nobles filles de cour et rangées sous sa loi.
Souffrez qu’à la Syrie, ses guerres et victoires,
Ses pertes et conquêtes, sa gloire et son histoire
Nous soyons attentives. Et les derniers hauts faits
Du général en chef, et son nouveau succès,
Nous comble de ferveur dans le cœur et dans l’âme,
Et nous ne voulions pas vous offenser, Madame.
Mais pour féliciter le maître Naaman
Vers lui nos pas ici courent innocemment.

FARIKA

N’est-il aucune borne à votre hypocrisie
Et prenez-vous plaisir avec ma jalousie ?
Voulez-vous devant moi provoquer mon époux,
Attirer ma fureur et ma rage sur vous ?
Mais voici Ben-Hadad. Que nos querelles cessent,
Et daignez vous conduire comme dignes princesses.

Scène III

MALIA – SALIA – FARIKA – BEN-HADAD

Jusqu’à l’entrée de Naaman, la scène va se remplir de figurants : courtisans, soldats, prêtres, gens du peuple.

BEN-HADAD (à Malia et Salia)

Bonjour, belle noblesse.

 

 

MALIA

                                        Bonjour, ô notre Roi,
Un si beau compliment nous transporte d’émoi.
Nous mettons notre honneur et notre art à vous plaire.

BEN-HADAD (à Farika)

Ô dame Farika, quel grand plaisir, ma chère,
De vous trouver ici au pied de cet autel
Où nous célébrerons d’un rite solennel
La brillante victoire, qu’au peuple de Syrie,
Rimmon a désiré pour sauver la patrie.
Il a donné un homme, héros fier et vaillant
Qui vous choisit un jour pour femme : Naaman.
Le peuple de Damas en ce temple se presse
Pour l’homme qui brisa la fougue vengeresse
Des soldats ennemis, guerriers forts et cruels.
Homme ardent et divin, héros providentiel,
Nous voulons lui offrir une cérémonie
Et le rétribuer, couronner son génie.

FARIKA

Ô grand maître sublime, souverain merveilleux,
Au nom de Naaman, en ce jour glorieux,
Je dépose à vos pieds toute ma gratitude,
Toute ma loyauté, mon humble servitude.
Mais souffrez qu’à présent je m’engage en chemin,
Rejoindre Naaman et lui tendre ma main.

BEN-HADAD

Ne craignez rien, Madame, rejoignez le bon maître,
Et qu’à son bras ici nous vous voyions paraître.
Mais je vois de Rimmon le noble serviteur
Qui sait de tous les dieux recevoir les faveurs.

 

 

SALIA

Voici venir le prêtre aux sinistres augures.
Composons-nous céans de pieuses figures.

Scène IV

MALIA – SALIA – BEN-HADAD – NAZAR – figurants

NAZAR

Sire, soyez béni.

BEN-HADAD

                            Tout est-il prêt, Nazar ?

NAZAR

Tout. Et je n’ai laissé nulle place au hasard.
Tout sera magnifique, et la cérémonie
Digne de notre roi, en ordre, en harmonie.
Pour rendre hommage à Naaman, le général,
Nous avons préparé un culte magistral.
Rimmon sera content. D’opulentes offrandes
Lui seront dédiées : des pourceaux dont la viande
Rôtira sur l’autel ; agneaux, chèvres, béliers,
Canards, dindes, faisans, chevreuils et sangliers.
Aucun roi, aucun dieu, aucun maître semblable,
Ne s’est vu présenter une aussi belle table :
Légumes colorés, riches et gras épis,
Les fruits les plus sucrés, les vins les plus exquis.

BEN-HADAD

Dis-moi, qui doit payer toute cette abondance ?

NAZAR

Le peuple, évidemment, pourvoit à la dépense.
Je l’exhorte à donner, dans mes brillants sermons,
Pour attirer à lui les grâces de Rimmon.

 

 

BEN-HADAD

La générosité devrait le satisfaire
Et nous manifestons un amour exemplaire.
Des faveurs de ce dieu nous sommes assurés.
Sur Naaman, Rimmon t’aurait-il murmuré
Quelque bénédiction, quelque douce promesse :
La santé, le bonheur, l’amour et la richesse ?
T’a-t-il dit que sur lui ses bienfaits répandus
Devaient récompenser les services rendus ?

NAZAR

Hélas !

BEN-HADAD

            Quoi ?

NAZAR

                       La terreur et l’angoisse me rongent.
Par trois fois le grand dieu m’a parlé dans un songe.
J’ai imploré Rimmon, j’ai pleuré, j’ai jeûné,
Mais, hélas, Naaman est déjà condamné.
Mon dieu l’a révélé dans une liturgie
Et me l’a confirmé par le foie d’une truie.

BEN-HADAD

Que va-t-il arriver ?

NAZAR

                              La mort le rongera.
Un mal qui n’a pitié sa chair ravagera.

BEN-HADAD

N’avons-nous de recours que subir en silence ?

NAZAR

Notre maître a déjà prononcé sa sentence.

 

 

BEN-HADAD

Nazar, pour son salut ne pourrions-nous souffrir ?
Quelque pieuse action ferait Rimmon fléchir ?

NAZAR

Une nouvelle offrande, un dévot sacrifice
Pour Naaman rendra l’excellent dieu propice.
Rimmon a soif d’argent, il réclame de l’or.
Donne-lui sans peser, donne-lui plus encor :
Le cœur tout palpitant d’une vierge innocente,
D’une fille au cœur pur, victime consentante,
Une enfant dont le corps ne s’est point débauché,
Et que jamais les mains d’un homme n’aient touché.

SALIA

Entends-tu comme moi ces funestes paroles ?
Pour sauver Naaman une fille on immole.

MALIA

L’aimerais-tu au point de mourir sur l’autel ?

SALIA

Jusqu’à mourir, je l’aime. L’amour est éternel.
Pour le beau Naaman, je sacrifie ma vie.

MALIA

Mais la gorge tranchée ! Je n’en ai point envie.

SALIA

Je vais trouver Nazar.

(à Nazar)

                                   Ô maître vénéré,
N’as-tu pas à l’instant par tes mots assuré
Que le sang immolé d’une fille pieuse
Rendrait à Naaman une vie bienheureuse ?
Or nous craignons Rimmon et voulons le servir,
Et pour notre héros mon corps je veux offrir.
Qu’il accepte aujourd’hui mon sang, ô grand apôtre !

NAZAR

L’ultime condition vous exclut l’une et l’autre.

Scène V

MALIA – SALIA – BEN-HADAD – NAZAR – NAAMAN – FARIKA – LÉA – figurants

(Entre Naaman, Farika à son bras, Léa les suit.)

BEN-HADAD

Le général en chef : Naaman, le vaillant,
Le glorieux soldat qui vainquit l’assaillant,
Le héros de Damas, sauveur de la Syrie,
Valeureux protecteur de la terre chérie.
Acclamons Naaman.

(Applaudissements.)

VOIX DU PEUPLE

                                Naaman ! Naaman !

SALIA

C’est lui ! C’est Naaman ! Ma chère, quel tourment !

MALIA

Je vais m’évanouir. Je péris. Je trépasse.

SALIA

M’abandonne la vie ! Malia, tant qu’il passe,
Regarde à ses côtés sa femme Farika,
Soumise, les suivant, leur esclave, Léa.

NAAMAN

Mes soldats courageux, au cours de mes batailles,
De la ville ennemie ont forcé les murailles.
Le bélier en brisa la porte avec fracas,
Nos glaives ont tranché des têtes et des bras,
Nos flèches ont forcé les soldats à se rendre.
De la cité rebelle il n’est que flamme et cendre.
Oui, de cette campagne au succès glorieux
Nous rapportons pour toi un butin généreux :
Or, argent, fer et bronze, topazes et sardoines,
Nous avons des vaincus pillé le patrimoine,
Vases et diadèmes de rubis incrustés,
Dagues aux longs fourreaux dans l’ivoire sculptés,
Boucliers d’or, tapis de peau, manteaux de soie,
Chevaux d’ébène, paons bigarrés, oiseaux de proie.
Le trésor envié que tenaient ces vauriens,
Gage de ma victoire, aujourd’hui t’appartient.
Les chevilles ferrées de solides entraves,
Voici venir à toi de forts et beaux esclaves,
Enfants aux doux visages, hommes aux bras musclés,
Filles à la peau douce, femmes au front voilé.
Puissent ces beaux garçons, ces femmes gracieuses
Te servir avec zèle, rendre ton âme heureuse.
Que ces simples présents à tes pieds rassemblés
Fassent de Ben-Hadad un monarque comblé.

BEN-HADAD

Nous t’accordons, ami, notre reconnaissance
Pour l’or et pour l’argent et pour notre défense.
Il est temps maintenant d’honorer le sauveur
Véritable, et louer, au pied de sa splendeur
Celui qui, du méchant brisa le glaive infâme.
Celui qui la louange à son peuple réclame.
À Rimmon, le Seigneur du soleil et du vent,
Proclamons notre foi dans un culte fervent.

NAZAR

À Rimmon, le pouvoir et la toute-puissance,
À l’homme soit la foi et soit l’obéissance.
Adorons sa statue dans un élan pieux
Car en elle se plaît l’âme de notre dieu.
À l’homme n’appartient ni force ni courage.
Tout lui vient de Rimmon dont seul il est l’ouvrage.

LÉA

Ce qu’il nous faut entendre !

FARIKA

                                          Tais-toi, Léa !

LÉA

                                                              Pardon.

NAZAR

Implorons à présent le grand maître Rimmon.

LÉA

Je ne sers pas Rimmon.

FARIKA

                                   Léa, veux-tu te taire ?

NAZAR

Que chacun, désormais, le genou contre terre,
Accorde à sa statue son adoration.

LÉA

À la pierre muette, point de dévotion.

FARIKA

Te tairas-tu, Léa ?

NAZAR

                             Ici dans son saint temple,
Chantons à ce grand roi des cieux qui nous contemple.

LÉA

Il n’y a qu’un seul Dieu sur terre et dans le ciel :
Rimmon n’est pas son nom. Son nom est l’Éternel.

FARIKA

Léa, par tous les dieux !

NAZAR

                                   À genoux, chair mortelle.

(Tous s’agenouillent, sauf Léa.)

 

 

LÉA

Je ne sers pas Rimmon.

NAZAR

                                   Dis-moi, fille rebelle,
Du dieu qui place en nous la crainte et la terreur
Sur ta tête oses-tu attirer la fureur ?

LÉA

Je ne sers pas Rimmon.

NAZAR

                                   Écoute, je te prie
Mon conseil, jeune fille, ne joue pas sur ta vie,
Du dieu de la Syrie détourne le courroux :
Au pied de sa statue rampe sur tes genoux.

LÉA

Je ne sers pas Rimmon.

FARIKA

                                     Léa, fille insensée,
Implore le pardon de l’idole offensée.

LÉA

Je ne sers pas Rimmon.

NAZAR

                                   À genoux, je le veux,
Avant que sur ta tête il abatte son feu.

LÉA

Je ne sers pas Rimmon.

NAZAR

                                     À genoux, juive impie.
Ou bien je châtierai ton ignoble hérésie.

LÉA

Je ne sers pas Rimmon.

 

 

NAZAR

                                   Très bien, je vais sévir,
Impénitente esclave, je saurai te punir.

LÉA

Je ne sers pas Rimmon. Que Nazar me pardonne !

MALIA

Quelle forte leçon de courage elle donne !
Je ne crains pas Rimmon, mais Nazar me fait peur.
Me voici prosternée sans aucune ferveur.
La juive méprisable, sans crainte pour sa vie
Résiste à l’irascible prêtre et le défie.

NAZAR

Pour la dernière fois : Te prosterneras-tu ?

LÉA

Je ne sers pas Rimmon. Longtemps mon cœur s’est tu,
Mais aujourd’hui, mon Dieu m’interdit le silence,
Et de plaider pour lui mon désir est immense.
Le vrai Dieu, le Dieu fort, est le Dieu d’Israël.
Je ne sers que lui seul. Oui, je n’adore qu’El.
Il m’a donné la vie, bien haut je le proclame.
Il a formé mon corps, lui a donné une âme.
Il a créé les lacs, les fleuves et les monts.
Il a créé le roc dont vous fîtes Rimmon.

NAZAR

Paroles sacrilèges ! Te tairas-tu, vipère ?

LÉA

L’Éternel est mon maître, il est aussi mon Père.

NAZAR

Rimmon te détruira.

LÉA

                              Quoi ? Ce produit humain ?
Dieu le renversera du revers de la main.
Un jour, les Philistins capturèrent son arche.[1]
Au temple de Dagon, ridicule démarche,
En quête d’autre objet pour leur dévotion
Et de divinité pour leur collection,
Le mirent en Asdod au pied du dieu de pierre.
Tel un fauve dressé, cette idole altière,
Tel un maître en ce lieu paraissant dominer
Et le coffre de cèdre il voulait contempler.
La nuit vint assombrir la cité philistine.
À l’aube, les servants, exerçant la routine,
Trouvèrent contre terre le visage tourné
Devant l’arche le dieu de marbre prosterné.

NAZAR

Qu’on la force à se taire ! Cette folle délire.

LÉA

Les prêtres, tout confus, sans en oser rien dire,
Replacèrent Dagon sur le socle scellé,
Puis à leurs liturgies se laissèrent aller.
Une autre nuit passa, pour l’idole funeste,
Laquelle s’abattit dans une chute leste.
La tête et les deux bras de ce pauvre Dagon
Se brisèrent au sol, ne laissant que le tronc.

NAZAR

J’interdis d’écouter de pareilles sottises.

LÉA

Ô prêtre vénéré, souffrez que je le dise :
Je ne sers pas Rimmon, ni Dagon, ni Baal.
Ces dieux faits de main d’homme se défendent trop mal
Face au Dieu des Armées, celui que mon cœur aime.

 

 

NAZAR

Par l’enfer ! vous venez d’entendre ce blasphème.
Je réclame vengeance et Rimmon veut du sang.
L’insensée a brisé son cœur en l’outrageant.
Son amour infini s’est transformé en haine,
En malédiction au peuple damascène.
Le dieu m’avait en songe averti d’un malheur,
Sa vision m’a comblé d’angoisse et de terreur.
Qu’à l’instant, sur l’autel, en un flot se déversent
Les ondes cramoisies de la juive perverse.
Alors, rasséréné, le maître écartera
Peste, famine, lèpre, misère et choléra.
Oui, le dieu vénéré nous réclame justice ;
Offrons-lui cette vierge en vivant sacrifice.

Saisissez-la !

(Deux soldats la saisissent chacun par un bras, elle les repousse.)

LÉA

                     Ne posez pas sur moi vos mains.
Votre autel est tout près, je connais le chemin.

(Elle va se placer devant l’idole.)

Je ne veux pas m’offrir à ce dieu ridicule,
Mais pour le seul vrai Dieu qu’on m’égorge ou me brûle,
C’est mourir en témoin, glorifiant son nom.

NAZAR

Que meure en se taisant cet enfant du démon !

(Des prêtres forcent Léa à s’agenouiller, l’un d’eux lui place un couteau sur la gorge. Elle n’oppose aucune résistance.)

FARIKA

À me servir, Léa déploie son plus beau zèle
Et je ne veux pas perdre une esclave fidèle.
Interviens, Naaman.

 

 

NAAMAN (à Ben-Hadad)

                               Mon Seigneur et mon roi,
De ton humble servant daigne écouter la voix.
Nous ne voulons pas perdre une enfant précieuse
Qui par tant de bonté rend ma famille heureuse.
Au retour de campagne, au pays d’Israël,
J’arrachai la fillette au foyer paternel,
Je l’offris en présent à mon épouse aimée ;
L’âme de Farika s’y est fort attachée.
Hélas ! Nous la perdons, qui nous consolera ?

NAZAR

Il nous faut tout donner à Rimmon.

NAAMAN

                                                         Pas Léa.

BEN-HADAD

Nous devons châtier cette juive rebelle.
Allons ! Je t’offrirai deux esclaves comme elle.

NAAMAN

Je ne veux que Léa.

BEN-HADAD

                              N’as-tu pas entendu
Les paroles du prêtre ? Un sacrifice est dû.
Et ta jeune servante, pour sa parole impie,
Rimmon l’a décidé, ne peut qu’être punie.
Au courroux de mon dieu livrez-la sans sursis.

NAAMAN

Je ne veux que Léa.

NAZAR

                               Rimmon la veut aussi.

 

 

NAAMAN

Agis, roi magnanime. J’ai servi la patrie.
De la main du bourreau sauve l’enfant chérie.
En échange, à Rimmon, je donne de l’argent,
De l’or et des rubis, saphirs et diamants.
Pour mes actes de guerre, unique récompense,
J’implore sur Léa ta royale clémence.

BEN-HADAD

Pour avoir terrassé le prédateur maudit,
J’accède à ta demande. Ainsi, le roi l’a dit :
Qu’on libère à l’instant cette esclave insoumise !
Mais nous n’acceptons pas qu’elle pèche à sa guise.
Qu’un fouet lourd et cruel lui lacère la peau !
Qu’on épargne sa gorge et déchire son dos !

NAZAR

Le dieu que jour et nuit je sers sans un murmure
Est frustré de l’esclave aux croyances impures.
Elle aime un autre dieu et vénère un rival.
Ainsi parle Rimmon sur son trône impérial ;
Ainsi parle Rimmon dans sa juste colère :
Faible roi Ben-Hadad, tremble et te désespère,
Car aujourd’hui ton dieu ne te protège plus.
Et pour toi, Naaman, il n’est point de salut.
Rimmon n’accordera ni faveur ni clémence,
Il s’éloigne de toi, trop grave est ton offense :
Ta peau deviendra blanche et se morcellera,
Tout ongle et tout cheveu, toute dent tombera,
La force s’enfuira de ta musculature,
Le mal rendra hideux les traits de ta figure.
Comme un sceau, comme un fer, il marquera ton front.
Tes mains perdront leurs doigts qui s’en détacheront.
Par ta propre famille, épave abandonnée,
Errant de grotte en grotte, larve désespérée,
Tu fuiras dans la honte et mourras dans l’oubli.
Craignant toujours les hommes tu mourras dans la nuit.
Ainsi parle Rimmon : ton audace est punie.
Ainsi s’achève ici notre cérémonie.

(Les participants se retirent les uns après les autres. Naaman reste seul. Puis Léa le rejoint.)

Scène VI

NAAMAN – LÉA

NAAMAN

Hélas ! Je suis perdu, le prêtre m’a maudit.
La terreur est mon lot. L’espoir m’est interdit.

LÉA

Ne perds pas ton courage. Relève-toi, mon maître,
Et regarde la vie.

NAAMAN

                            Il m’a maudit, ce prêtre.

LÉA

Il t’a maudit, la belle affaire !

NAAMAN

                                          L’horrible mal
Souille déjà mon sang. Je meurs !

LÉA

                                                   Mon général,
N’as-tu pas asservi le monde entier, ou presque ?
Et te voici vaincu par ce vieillard grotesque !

NAAMAN

Le prêtre de Rimmon ! Ne parle pas ainsi,
Ou ce mal effrayant va te détruire aussi.

LÉA

Ô superstition ! humanité crédule !
Que pourrait contre toi ce caillou ridicule ?

NAAMAN

Rimmon est bien vivant, et plus puissant que moi.
Aussi bien qu’un mortel il parle, mange et boit.

LÉA

Il boit ! S’enivre-t-il, ce coquin véritable,
Lorsque dans sa cuisine Rimmon se met à table ?

NAAMAN

N’insulte pas Rimmon, tu en as assez fait !

LÉA

J’aimerais trop le voir assécher d’un seul trait
Ces amphores de terre à ses pieds entassées.

NAAMAN

Laisse ton ironie, jeune juive insensée !
Des offrandes du peuple est notre dieu nourri.

LÉA

Il mange tout cela ? Quel féroce appétit !

NAAMAN

Oies et poules farcies jamais ne rassasient
Le dieu qui cette nuit les aura dégluties.

LÉA

Le roc ne mange pas.

NAAMAN

                                 Rimmon mange, et demain,
De tous ces vivres-là il ne restera rien.

LÉA

La pierre n’a pas faim. Le vieux Nazar vous berne,
Et je vais sur-le-champ éclairer ta lanterne.

(Elle va chercher un sac de farine parmi les offrandes.)

NAAMAN

Mais que fais-tu, Léa ?

 

 

LÉA

                                   Je confonds ce lascar !
Observe bien ceci : prête-moi ton poignard.

NAAMAN

Ne va pas te blesser. C’est une arme de guerre.

LÉA

J’ai connu ce matin menaces plus sévères.

(Elle crève le sac et répand la farine autour de l’idole.)

NAAMAN

Que signifie ce jeu ? Explique-moi, Léa.

LÉA

Au milieu de la nuit, ton dieu se servira.
Au matin tu verras les marques, ô scandale,
Des prêtres de Rimmon des augustes sandales.[2]

 

[1] 1 Samuel 5.1/4

[2] On trouve une semblable anecdote dans un chapitre apocryphe du livre de Daniel.

 

la suite

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