Sixième tableau

La forge. Côté cour, Mauprat est au travail. Côté jardin, une pièce d’habitation. Michel y est seul.

MICHEL, puis CLAIRE / MAUPRAT

MICHEL

Dieu ! Que j’ai mal dormi !

Allons ! Pauvre fourmi !

Au soufflet tu devras te remettre à l’ouvrage.

MAUPRAT

Que d’agitation par cette nuit d’orage !

Dans ma tête que de bruit !

Le marteau chanta toute la nuit.

À l’enclume il me faut me remettre à l’ouvrage.

Oh Dieu ! J’enrage !

Car le peu de sommeil qu’il m’ait été donné

À ce songe maudit m’a livré.

Je voyais ce gredin, méprisant ma colère,

Lever toute une armée pour me dérober Claire.

MICHEL

En rêve j’ai revu l’homme au paletot noir

Ravir ma sœur. Ô désespoir !

Il reviendra ce matin pour la prendre.

MAUPRAT

Cassagnac reviendra. Hélas ! Plutôt me pendre…

MICHEL

Reste avec nous, Claire, ma sœur…

Quel chant d’amour vibre en mon cœur !

Que de douceur m’as-tu donnée !

Comme une sœur je t’ai aimée.

Aujourd’hui je te sens partir,

Qui donc pourra me secourir ?

Elle est plus qu’une sœur et bien plus qu’une amie.

Sans elle que sera ma vie ?

MAUPRAT

Si seulement… Pauvre de moi !

Ce rêve est insensé, ma foi…

Si ces deux-là, Michel et Claire

Pouvaient s’amouracher, ce serait mon affaire !

Mon fils Michel l’épouserait

Et tous les deux me resteraient.

Allons ! Fol idéal !

À nourrir ces pensées mon cœur me fait trop mal.

v

D’ailleurs, pourquoi n’est-il pas à la forge ? Il dort encore, ce paresseux ! Il faut que je tienne à la fois le soufflet et le marteau.

MICHEL

Mon âme est troublée. Je n’arrive pas à me résigner à entrer dans la forge. Je devrais déjà être à mon soufflet. Mon père doit être fâché.

v

Quelle est cette douce torture

Que pour elle mon âme endure ?

Plus forte que l’affection

Quelle est cette pure émotion ?

Oui, je découvre en moi l’amour pour cette belle.

Ma force dépérit tant je suis épris d’elle.

(Claire est apparue derrière lui, sans se faire voir.)

CLAIRE

Quoi ? Mon frère amoureux, mais de qui parle-t-il ?

MICHEL

Hélas ! Elle est si pure et moi si vil !

Monsieur de Cassagnac veut la faire baronne,

Et moi, Michel Mauprat, la ferais forgeronne ?

Allons ! Fol idéal !

À nourrir ces pensées mon cœur me fait trop mal.

Je perdrais pour toujours cette fleur précieuse,

Je devrais oublier ma perle radieuse.  

Et cette foi !

Dans le livre de Dieu elle lit mieux que moi.

Elle y a découvert la vérité, la vie,

Jamais n’épousera ce marteleur impie.

CLAIRE (sans être entendue)

Ô Michel ! Cette vie désormais t’appartient.

N’hésite pas, mon frère, à sa parole viens.

Ô reçoit son divin message.

MICHEL

Je crois qu’il serait sage

De rechercher de Dieu l’appui.

Mais je ne suis qu’un infidèle, et je ne puis…

MAUPRAT

Non, à m’en séparer je ne puis me contraindre

Et ce maudit cousin ferait mieux de me craindre

Nul jamais ne me la prendra

J’en fais serment, foi de Mauprat.

MICHEL

Dans son livre il me répondra.

Si j’interroge Dieu avec un cœur sincère

Il pourrait consentir à ce que j’aime Claire.

v

(Il ouvre la Bible et commence à lire péniblement.)

« Et si vous ne trouvez pas bon de servir l’Éternel, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir, ou les dieux que servaient vos pères au-delà du fleuve, ou les dieux des Amoréens dans le pays desquels vous habitez. Moi et ma maison, nous servirons l’Éternel. »

v

CLAIRE

Oui, servir l’Éternel avec l’homme qu’on aime !

Lui offrir sa maison et sa famille même !

N’est-ce pas le plus beau des vœux ?

MICHEL

Oui, servir l’Éternel avec femme qu’on aime !

Lui offrir tous ses biens avec ses enfants même !

N’est-ce pas ce qui rend heureux ?

MAUPRAT

Ô Vierge sainte

Entends ma plainte !

Vois mon effroi,

Mon désarroi.

Ne permets pas que ma fille on me prenne !

MICHEL

Se peut-il que Dieu me comprenne ?

Ô Dieu de Claire, Dieu inconnu,

Qui vois des cieux mon cœur à nu,

Manifeste-toi dans ma vie

Comme en Claire tu es venu

Et par ton Esprit l’a ravie.

Oui, rends-moi digne de l’aimer,

Accorde-moi de l’épouser.

CLAIRE

Ô Fils de Dieu qui m’as sauvée,

Qui jusqu’au ciel m’a élevée,

Communique-lui notre foi.

(Claire se retire sans être vue. Michel referme la Bible et va prendre sa place au soufflet. Mauprat bat le fer en scandant au rythme de son marteau :)

MAUPRAT

Elle est à moi ! Elle est à moi !

Et rien qu’à moi !

 

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