Chapitre premier - Périklès

L’étroit sentier s’élevait dans la forêt par-dessus la ville. Les pieds serrés dans ses confortables chaussures de marche, s’aidant d’un bâton de bois verni, les rides de son front drainées de gouttes de sueur limpide et salée, Périklès Andropoulos progressait avec au visage une expression de fatigue mêlée de satisfaction.

Tel une fourmi anonyme au milieu d’une interminable colonne de marcheurs chargés de sacs à dos, il réalisait la pleine signification du mot Wanderer : randonneur, voyageur, ou vagabond, suivant le contexte ou l’humeur du traducteur. Il pensait, le cœur ému, qu’il aurait pu croiser Gœthe, Schiller, Heine, ou quelque poète moins connu, un bouquet de plumes de geai au chapeau et une collection de Stocknägeln clouée sur la canne, et qui l’aurait, au passage, salué d’un « Grüβ Gott! » amical.

Le chemin s’élevait toujours. À travers les feuillages touffus, le promeneur découvrait la ville en forme d’oiseau dont les ailes se déployaient sur la plaine du Rhin. Autour de la Heiligengeistkirche se tassaient les maisons parées d’or, d’ocre et de vermillon tandis que les flots gris-vert de la Neckar se libéraient de l’étreinte des sombres collines de l’Odenwald et se faufilaient entre les jambes roses du Karl-Theodorbrücke, couronné de ses deux tourelles blanches.

Périklès poursuivait l’ascension du Philosophenweg. Il s’arrêta enfin et investit un banc de bois pour reprendre son souffle et admirer face à lui, estompé dans la brume du matin, accroché comme un lierre à la montagne, le château médiéval, lui aussi de grès rose.

Cette demeure chargée d’histoire lui rappelait la Syldurie. Elle lui rappelait aussi la véritable raison de son séjour en Allemagne : Lynda l’avait chargé d’une mission. Il savait qu’il devrait bientôt achever son évasion romantique et assister à plusieurs conférences de Samantha Low.

Il se leva et poursuivit son chemin. La chaleur de cette fin de matinée lui devenait pénible, la faim commençait à lui affaiblir les jambes. Parvenu à la jonction de l’Odenwälderweg, il prit la décision de faire demi-tour.

Au bout d’une demi-heure, il parvint, épuisé, mais heureux, à la Bergstraβe où il avait abandonné sa voiture. Par chance, il trouva justement, à l’angle de la Ladenburgerstraβe un restaurant typique portant, en larges caractères gothiques noir et or, l’inscription : « Zum Hirsch – Gute bürgerliche Kuche » (Au Cerf – Bonne cuisine bourgeoise).

Dans l’atmosphère intime et sombre qui caractérise les auberges allemandes, Périklès se désaltéra de la fraîcheur d’un Heilbronner et dégusta un Jägerschnitzel dont la saveur lui fit oublier la médiocrité de la salade maison, acide et nageant dans l’eau, qui l’accompagnait.

Enfin, il regagna son hôtel. Il lui restait une partie de l’après-midi avant le rassemblement. Confortablement calé dans un fauteuil, il commença à lire et, finalement, s’assoupit.

Âgé de soixante-trois ans, Périklès est le pasteur et fondateur de l’église d’Arklow. Il naquit au Pirée. Son père, médecin renommé, nourrissait des projets pour son fils, le destinant à de longues études et à une brillante carrière dans la science d’Esculape.

Cependant, le jeune garçon développait très tôt sa sensibilité artistique, son goût pour les jolies formes, les ombres et les couleurs, il commença à dessiner et fut convaincu de sa vocation d’artiste-peintre. Voyant ses plans contrariés, son père en eut un vif ressentiment. Les disputes familiales se multipliaient. Finalement, à dix-huit ans, Périklès quitta le foyer où il se sentait incompris et mal aimé.

À peine sorti de l’adolescence et projeté dans le monde cruel des adultes, Périklès s’imaginait que son génie lui aurait apporté immédiatement la richesse et la célébrité.

Hélas ! Le cachet d’un artiste est rarement proportionnel à son talent. Périklès était sans aucun doute un peintre doué, mais ses tableaux n’avaient aucun succès commercial. Renié par sa riche famille, seul et sans ressources, il cherchait du travail, mais n’en trouvait pas. Dans la nécessité de se nourrir, il commença à arrondir ses fins de mois par des combines malhonnêtes. Fréquentant de mauvais garçons, recelant des antiquités volées, il s’engagea rapidement sur le chemin de la délinquance.

Une nuit, au retour d’une fête bien arrosée, le jeune homme prit le volant et, dans l’incapacité de maîtriser son véhicule, manqua un virage et fit plusieurs tonneaux. Hospitalisé dans un état grave, il demeura plusieurs semaines dans le coma. La médecine lui donnait très peu de chances de survivre et aucune de revivre un jour une vie normale.

Il se réveilla pourtant, au grand étonnement du corps médical. Agenouillée au pied de son lit, en pleurs et en prière se trouvait Hélèna, une belle jeune fille avec laquelle il parlait souvent peinture. Hélèna l’aimait, et appréciait son art. Nuit et jour elle demeurait dans sa chambre. Ses amis de débauche l’avaient déjà oublié, mais elle demeurait près de lui, invoquant sans relâche la pitié divine.

« Je savais que Dieu te guérirait, lui dit-elle à son réveil. »

En effet, Périklès ne ressentait aucune souffrance, ses os brisés et ses organes écrasés s’étaient spontanément restaurés. Médecins et chirurgiens durent reconnaître qu’en dehors d’un miracle, leur science n’avait aucune explication à fournir.

Depuis son accident et sa guérison, la vie du jeune Grec avait changé. Il renonça à la drogue, à la boisson et aux mauvaises fréquentations qui, comme chacun sait, corrompent les bonnes mœurs. Sa camarde lui parlait de sa foi, et, fort des expériences qu’il venait de vivre. Il se laissa facilement convaincre de devenir chrétien, il reçut donc le baptême et, peu de temps après, épousa Hélèna.

Quelques années passèrent et le jeune couple reçut dans le cœur la conviction profonde de quitter la sécurité d’un emploi régulier pour s’engager dans un ministère à plein temps.

Ils avaient peu d’argent et l’aventure se révélait périlleuse. Par chance, la peinture de Périklès commençait à trouver des amateurs. Elle était loin de lui apporter richesse et notoriété, mais leur permettait au moins de payer leur formation et de vivre modestement. Il faut reconnaître que sa foi nouvelle avait aussi contaminé ses pinceaux. Autrefois, ses croûtes grises et sinistres comme la plaine de Beauce sous les brouillards d’hiver, reflétaient l’état de son âme. Maintenant le soleil était entré dans son cœur et sur sa palette. Les couleurs vives et joyeuses se répandaient harmonieusement sur la trame blanche.

Hélèna et Périklès entreprirent donc quatre ans d’études théologiques, d’abord à Athènes, puis à Paris.

De retour à Athènes, ils commencèrent à travailler sous la férule d’un vieux routier, c’est à cette époque que leur naquirent leurs deux enfants, puis, officiellement reconnus aptes au service pastoral, ils se virent confier la direction d’une église d’une cinquantaine de membres, à Corinthe, puis à Thessalonique.

À Thessalonique, justement, où il avait séjourné deux bonnes décennies, son sacerdoce s’était installé dans une routine confortable. Il avait eu la joie de voir doubler, puis tripler la fréquentation de son église. Mais, au bout de tant d’années, la croissance s’est stabilisée, et bientôt, elle a commencé à régresser. Le pasteur Andropoulos voyait dans ce déclin comme un avertissement divin. Son église avait besoin de sang plus jeune, il était temps pour lui de donner à son ministère une nouvelle direction. Il s’agenouilla et pria.

La réponse du Maître se manifesta quand un homme à la stature élégante et la barbe bien taillée apparut lors d’un culte dominical, s’assit au fond de la salle et, à l’issue de la célébration, se retira sans un mot.

« J’ai déjà vu ce visage, pensait le prédicateur, et pourtant, je ne me souviens pas qu’il soit déjà venu. »

Le dimanche suivant, il vint de nouveau s’asseoir au dernier rang, mais prit le temps, après la réunion, de saluer les participants et de converser avec quelques-uns.

Le troisième dimanche enfin, il sollicita un entretien avec le responsable de la communauté. Périklès reconnut enfin l’homme qui ne pouvait d’ailleurs plus lui cacher son identité. Il avait dans son bureau, face à lui, Waldemar, le roi de Syldurie en personne.

Le roi raconta au pasteur comment il avait dirigé son pays en potentat égoïste et tyrannique, comment il avait découvert dans les Saintes Écritures l’histoire de Manassé et comment ce récit avait touché son cœur.

Périklès écouta attentivement son interlocuteur, et ne manqua pas de lui demander pourquoi il ne s’était pas tourné vers une église plus proche, dans son pays.

« C’est bien la difficulté, répondit Waldemar. J’ai cherché dans toute la Syldurie une église où l’on m’en apprendrait davantage sur la nécessité de naître de nouveau, comme le disait le Christ. Un pope de mes amis m’a finalement expliqué la différence entre une église multitudiniste et une église professante. “Malheureusement, m’a-t-il dit, la loi interdit en Syldurie l’existence d’autres églises que l’Église Orthodoxe. – Il est temps de changer cette loi, lui ai-je répondu.’’ Le pope se contenta d’une grimace discrète. Il m’a semblé qu’il ne souhaitait pas l’ouverture à la concurrence. Toujours est-il qu’il m’a fourni l’adresse de votre communauté. »

Après une longue conversation, Périklès lui proposa de laisser la conduite de son église aux anciens pendant quelques semaines, et de le rejoindre à Arklow, le temps de lui communiquer les bases de la foi.

Périklès prit donc ses quartiers dans la résidence royale. En baptisant le souverain dans la mer Égée, il avait fondé la première église professante de Syldurie. Plusieurs courtisans reçurent un baptême de complaisance, mais un nombre de plus en plus important de gens du peuple, sincèrement interpelés par la vie transformée du roi, vinrent renflouer les rangs de cette communauté en devenir.

Périklès laissa donc son église de Thessalonique entre les mains d’une jeune équipe pastorale qui lui ouvrit de nouveaux horizons, et se consacra totalement à l’œuvre missionnaire commencée à Arklow. Son église compte actuellement presque cinq cents membres et autant de sympathisants.

 

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