Chapitre V - Latifa

 

Les Lambert avaient descendu leurs bagages et s’apprêtaient à rendre les clefs de leurs chambres. Le réceptionniste avait l’air de mauvaise humeur.

« Vous savez, les mariés dont nous parlions hier, Vandenaeker, eh bien ! ils sont partis en plein milieu de la nuit, à la cloche de bois !

– Ils étaient vraiment pressés de nous quitter, dit Lynda. Dommage, j’aurais bien aimé leur dire deux mots en particulier. Mais j’ai l’impression que nous allons les revoir. »

Alphonse de Baffagnon, quant à lui, explorait les pages jaunes.

« J’ai trouvé ! » s’écria-t-il enfin.

Le duc venait de dénicher une bonne adresse dans la banlieue d’Arklow :

Pizzeria La Cantina, spécialités italiennes.

« Voilà, dit-il satisfait, j’ai trouvé cette fameuse Cantine des Italiens, il ne reste plus qu’à trouver la fille. »

Le duc ne manqua pas d’inviter la duchesse à la Cantina, ladite duchesse trouvait cette attention tout à fait charmante et inattendue. Aurait-elle trouvé son prince aussi charmant si elle avait su que ce déjeuner n’était rien d’autre qu’une occasion d’observer le terrain ? Ce n’était plus son épouse au front ridé qu’il voyait en face de lui ; il se rêvait déjà auprès de la blonde irrésistible dont il se sentait déjà profondément amoureux, lui noyé dans l’océan de ses yeux, elle dans un océan de chianti qui lui faisait tourner la tête.

Le couple rassasié préféra prendre le café dans l’intimité de leur terrasse. Il restait cependant au duc une autre préoccupation : organiser de longues vacances à la duchesse, chez sa famille, en Crète. Il la trouvait fatiguée, en ce moment.

« Votre Excellence ! Votre Excellence !

– Allons, Katia, qu’est-ce qui vous arrive à crier comme ça ? Et vous êtes tout essoufflée !

– Le bonhomme de l’autre jour. Il est revenu, et il m’a donné une autre enveloppe, comme la première.

– Chut ! Mais taisez-vous donc, idiote ! chuchota le duc. Il ne faut pas que la duchesse le sache !

– Une enveloppe, mon cher ami, dit la duchesse, de quoi s’agit-il ?

– Euh… c’est… rien d’intéressant… C’est le devis que j’attendais pour la réparation de la chaudière.

– Ah ! Mais si, ça me concerne aussi, après tout, je voudrais bien le voir, ce devis.

– C’est que… cela pourrait vous contrarier, mon amour. Vous être si fatiguée en ce moment.

– C’est vous qui devriez prendre des vacances, je vous trouve tout chose, depuis que vous m’avez invitée à ce restaurant italien. Est-ce que la serveuse vous aurait tapé dans l’œil ? »

Alphonse ne répondit pas. Il enfouit la coupable enveloppe au plus profond de sa poche. Il ne put se séparer de sa femme qu’après le dîner.

« Je vais travailler dans mon atelier, j’ai de l’inspiration, ce soir. Surtout, que personne ne vienne me déranger. »

Le voilà enfermé dans ce qu’il appelle son atelier. Il tire l’enveloppe de sa poche, les doigts tremblants, il y trouve une nouvelle photographie : la jeune femme sur une plage, enveloppée d’un voile transparent, chevauche un magnifique pur-sang, le vent soulevant son interminable chevelure. Le duc, qui a de la gaine de frein de vélo dans les coronaires, sent son cœur lui marteler les côtes. Ce genre d’émotion lui est médicalement contre-indiqué.

La belle lui a laissé un nouvel indice :

« Rue Tout-y-faut. »

Alphonse de Baffagnon jura comme un aristocrate :

« Palsambleu, ventrebleu et cornegidouille ! Jamais entendu parler de cette rue-là ! »

Fausse piste ! Il restait peu de temps à notre ami pour trouver cette fameuse cantine s’il voulait honorer son rendez-vous avec cette dame qu’il espérait bien honorer, elle aussi.

Alors, il alluma son smartephon. On peut être un vieil aristocrate et avoir l’esprit ouvert aux nouvelles technologies. Il commença à chercher dans toute la Syldurie, il ne trouva rien. Une publicité attira son attention.

« Tarologie, cartomancie, oniromancie, nécromancie, Latifa répond à toutes vos questions, prix prohibitifs. »

« Elle ne manque pas d’air, celle-là, pensait le duc. Comme si elle ne savait pas que la divination était interdite en Syldurie ! »

Il cliqua, et il prit rendez-vous.

Dans une bicoque isolée au milieu des champs, au bout d’un long chemin pavé, la devineresse qui osait braver la loi attendait son client. Lui aussi avait pris de multiples précautions pour ne pas se faire reconnaître.

Alphonse n’en mène pas large. Au fond d’une cave mal éclairée, la nécromancienne, belle et laide à la fois, maquillée à outrance, siège comme une reine, une peau de léopard sur les genoux. À ses pieds, un guéridon sur lequel repose une planche ouija semble attendre l’infortuné client. Elle lui fait signe de s’accroupir sur le tapis, devant la table basse.

Alphonse regarde la magicienne avec inquiétude, puis il dirige ses yeux vers la porte.

« Elle me fait penser à Jézabel ! Je me demande si j’ai eu raison de venir. »

Latifa se lève pour verrouiller la porte, puis reprend sa place, ce qui augmenta l’angoisse du duc. Elle allume un bâton d’encens, lui laisse le temps de se consumer entièrement et prend enfin la parole :

« Pourquoi êtes-vous venu ? Qu’est-ce que vous voulez savoir ? Je vous écoute. »

« Gracieuse comme la montjoie ! » pense Alphonse. Il dépoche son portefeuille et montre à cette montjoie les deux photographies.

« Qui est cette fille ? »

Elle entre en transe.

« Je vois… Je vois… Je vois… Je vois une femme… une très belle femme blonde, avec les cheveux très longs…

– Oui, moi aussi je la vois.

– Taisez-vous ! Vous êtes amoureux de cette femme au point de vous damner pour elle.

– C’est vrai.

– Mais prenez garde, elle va vous faire souffrir. Elle vous fera beaucoup souffrir.

– Quel est son nom ? »

Latifa ne dit rien. Elle interroge sa planche. Le palet donne la réponse :

« X. »

Alphonse attend la suite. Il ne se passe rien.

« Et alors ?

– Alors quoi ?

– X, et c’est tout ? Elle s’appelle X ? Lady X ? Comme l’ennemie jurée de Buck Danny ?

– Non. X, c’est l’initiale.

– Et en développé, elle s’appelle comment ?

– Je ne sais pas.

– Comment ça, vous ne savez pas ?

– Vous êtes sur la version d’évaluation. Si vous voulez tout savoir, il vous faut acheter la version premium. C’est 600 couronnes par mois. Je vous conseille le forfait annuel à 6000 couronnes, vous réalisez une économie de 1200 couronnes.

– Mais c’est horriblement cher.

– Je vous avais prévenu. Sur ma publicité, c’est écrit : “prix prohibitifs” ; et prohibitif, ça veut dire que c’est trop cher. Figurez-vous que les sorcières sont devenues introuvables en Syldurie, surtout depuis que l’infâme reine Lynda a assassiné notre grande maîtresse. Mais notre vengeance sera effroyable.

– Bon, tant pis. Des prénoms féminins en X, ça ne court pas les rues : Xaviéra, Xenia…

– A moins que ce ne soit Xanthippe, l’irascible épouse d’Aristote, et alors là, quand je dis qu’elle va vous faire souffrir, mon petit coco, c’est un bel euphémisme. Il vous fallait autre chose ?

– Euh… Non… Ah si ! Où se trouve la cantine des Italiens ? »

La planche ouija parle de nouveau :

« B.

– Me voilà bien avancé ! Berlin ? Barcelone ? Buenos Aires ? Bordeaux ?

– Et qui vous dit que c’est une ville ? Le Brésil ? La Biélorussie ? Le Botswana ? Le Bélize ? »

Le duc pousse un profond soupir. Il sort une liasse de son portefeuille.

« C’est bon, Latifa. Vous avez gagné. Voici vos six cents couronnes. Dites-moi tout ce que vous savez sur cette femme et sur cet endroit.

– La fille s’appelle Xanthia. Elle vous aime, et je ne vois vraiment pas ce qu’elle vous trouve. La Cantine des Italiens se trouve en Belgique. L’adresse, vous la connaissez : rue Tout-y-faut, à La Louvière. La belle vous y attend, tachez de passer de bons moments avec elle, mais méfiez-vous de ses ongles. »

 

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