Chapitre II - Lynda

Le roi Waldemar avait entrepris des travaux dans son château, qu’il appelait, non sans fierté, « son petit Versailles ». Il y avait arrangé des jardins à la française qui avaient coûté très cher au trésor public, et pour mieux les admirer, s’était fait aménager un grand salon garni d’une large baie panoramique. C’est dans ce salon qu’il vivait le plus clair de son temps, recevait ses amis et ses ministres. C’est là aussi que, le soir, il aimait se retrouver seul. Les murs de ce salon, lorsqu’ils ne sont pas de verre, sont couverts de beaux livres aux reliures de maroquin. Que de livres pour un roi si peu enclin à la lecture ! Je vais vous livrer un petit secret, ne le dites à personne. D’ailleurs, tout le monde le sait : prenez donc le troisième rayonnage en partant de la gauche. Cherchez les œuvres complètes d’Homère et pressez sur le dos de l’Iliade. Ça bascule. Et voilà notre bibliothèque transformée en bar ! Champagne, whisky, vodka… Servez-vous !

Eh oui ! Notre bon roi a une vie cachée. Lorsqu’il se retrouve seul, il essaie d’oublier dans la boisson le chagrin

que lui cause la perte de sa chère Marija. Il n’est aucun domestique du palais qui ignore l’existence de cette buvette occulte, mais personne n’en parle puisque c’est lui le roi, et qu’après tout, il fait ce qu’il veut.

Le roi aime les fêtes et les banquets. Toutes les occasions lui sont bonnes pour organiser, avec sa cour des festins en comparaison desquels les orgies romaines auraient fait figure de repas diététiques. On y consomme sans modération bordeaux millésimés, champagne, caviar et autres douceurs que Fonchau, le traiteur royal, lui facture à grands bénéfices.

Nous l’avons déjà dit : le roi Waldemar avait deux filles. Vous souvenez-vous de leur prénom ?

L’aînée, c’est Éva. C’est elle qui un jour deviendra reine. Une brave fille, polie, gentille, honnête, toujours première de la classe, elle étudie à plaisir. Lectrice infatigable, elle aime passer des heures dans la bibliothèque de son père, mais pas pour les mêmes raisons que lui. Éva n’est pas très sportive, mais elle se rattrape sur le plan intellectuel. Elle écrit aussi des poésies qu’elle illustre de ses dessins comme le faisait Victor Hugo.

Éva est une jeune fille soumise, elle obéit sans discuter aux ordres de son père, lequel se réjouit d’une progéniture si docile.

La plus jeune, c’est Lynda. Ah ! Lynda ! Quelle chipie !

Inutile de la chercher dans la fameuse bibliothèque : c’est un lieu qu’elle ne fréquente jamais. Dirigeons-nous plutôt vers la salle de sport qu’elle s’est fait aménager dans un grenier du château. Ouvrons la porte. Nous entendons d’abord des coups étouffés et de profonds soupirs. Entrons. Nous trouvons au milieu de la pièce une adolescente baignée de sueur, les mains enveloppées de gros gants de boxe, frappant avec fureur un sac rempli de sable qui vole dans tous les sens et qui, pourtant, ne lui a rien fait. Vous n’aimeriez pas vous trouver entre ses poings et le sac ? – Moi non plus.

Lynda est l’opposé de sa sœur et elles ne se supportent pas. C’est une adolescente caractérielle, irritable, toujours en révolte et en désobéissance. Outre la boxe anglaise, elle pratique aussi l’équitation, le judo, le kung-fu, le tir à l’arc et le tir au pistolet. C’est une athlète. Il faut voir avec quelle précision elle transperce sa cible de carton juste entre les deux yeux. Quelquefois, sous le regard furibond de son entraîneur, elle vise, rien que pour son plaisir, le tibia, le nombril, ou encore un peu plus bas, là où cela fait vraiment très mal. C’est une chipie ! Et je ne vous ai pas encore tout dit.

Lynda s’est aussi acoquinée avec Sabine Mac Affrin, la magicienne. Celle-ci ne lui prodigue que de mauvais conseils qui n’arrangent rien à son caractère. Elle l’a initiée à la cartomancie et à la chiromancie, elle lui a appris à communiquer avec les morts en faisant bouger des verres sur une table.

Quitte à sembler contredire ce qui vient d’être présenté, la jeune princesse n’est pourtant pas totalement dépourvue de romantisme et de sensibilité. Consciente de posséder un timbre de voix agréable, elle avait reçu quelques leçons de chant et, lorsqu’elles étaient toutes deux en bonnes dispositions, ce qui était rarement le cas, elle chantait avec sa sœur qui l’accompagnait au piano. Aux Lieder de Schumann, Lynda préférait, et c’est son droit, la chanson francophone : Brel, Brassens, Ferrat… sans oublier les Québécois. Elle avait même acheté une méthode Assimil pour acquérir quelques rudiments de français. Elle s’était également procuré une guitare à cordes nylon sur laquelle elle a appris quelques accords. C’est celui de mi-mineur qu’elle gratifiait de sa préférence et elle s’arrangeait toujours pour transposer en mi tout ce qu’elle chantait. Mi-mineur, accord tranquille : seulement deux doigts sur la même case. Elle avait même trouvé la bonne astuce : faisant l’impasse sur les cordes de la et de , elle n’avait même pas besoin de sa main gauche. Ah ! Si tout était aussi facile ! Après tout, Georges Brassens, lui non plus, ne recherchait pas la difficulté. De plus, il entrait sur scène en tenant sa guitare par le manche. Il attrapait une chaise sur laquelle il posait un pied, plaçant ainsi son genou à la bonne hauteur pour recevoir son instrument, et le voilà parti. Il faut dire que la qualité de ses textes était telle qu’on lui reprochait rarement la pauvreté de l’orchestration et de la mise en scène.

Finalement, derrière cette apparence de petite écervelée, Lynda était aussi intelligente que sa sœur, mais elle n’aimait pas le montrer.

 

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