Chapitre XXIII - Fer à repasser

 

Sigur fut chargé de sa première mission : libérer Helmut et lui remettre les titres de Koursasky-Sylduria.

« Quand il aura quitté le centre de détention, tu le suivras discrètement jusqu’à son repaire.

– Le problème, c’est que je n’ai pas le permis. Je vais être obligé de le suivre en scooter.

– C’est aussi bien : c’est plus léger, plus maniable et plus discret. »

Sigur, chevauchant son scooter, quitte donc le château royal par une sortie annexe.

Le voici parvenu au centre de détention. Il tire du coffre la précieuse sacoche et, sûr de lui, muni du laissez-passer signé de la reine, s’introduit dans l’établissement.

« Je viens chercher le détenu Helmut Ulkafä.

– Ulkafä ? Vous avez de la chance, il revient tout juste de chez le dentiste. »

 

En présence du gardien-chef, Sigur remit à Helmut la vieille sacoche de cuir.

« Tâchez de ne pas la perdre, si vous ne voulez pas que la Juju vous tire les oreilles. Elle contient les fameux documents et les clés du fer à repasser.

– Tu fer à repasser ?

– La décapotable. Judith voulait une décapotable, c’est une décapotable. Elle n’a précisé ni la marque, ni le type : c’est une Fiat 500, année 1973, mais vous pouvez rouler tranquille, elle vient de passez au contrôle technique et on vous a mis des pneus neufs à l’avant. »

Les deux hommes se séparèrent devant le portail de la prison, chacun gagnant son véhicule respectif.

« Qu’est ce que c’est que ce tacot ? Ma parole, elle se fiche te moi ! Enfin, che vais me déprouiller afec ce tas te ferraille. »

« Elle en a dans le caillou, Lynda ! Si elle lui avait donné une Lamborghini, je me demande comment j’aurais fait pour le filer avec mon deux-roues… Mais qu’est-ce qu’il attend pour démarrer, cet imbécile ? »

« Mais pourquoi la clé ne tourne pas ? Qu’est-ce que c’est que cette pagnole ? Aprutis t’Italiens. »

Helmut pouvait toujours tordre la clé. Il n’y a pas de barillet de contact sur les Fiat 500 de la première génération. Il faut trouver deux minuscules leviers à droite, bien cachés par le frein à main : le starter et le démarreur. Quand il parvint enfin à mettre le moteur en route, il cala au premier coup d’accélérateur. C’est qu’il faut s’accoutumer à ce véhicule si peu spacieux. Il faut vraiment y mettre de la bonne volonté pour faire un tonneau avec une Fiat 500, tant elle a le centre de gravité au ras du bitume. Un vrai fer à repasser !

« Eh pien ! ça me chanche de la Chaquoir ! »

Helmut parvint enfin à sortir de son créneau. Au bout de quelques kilomètres, il pilotait son bolide à la manière de Choux-ma-chère. Il remarqua enfin, dans son rétroviseur, Sigur qui le suivait discrètement sur son scooter.

« Toi, tu ne fas pas m’empêter longtemps, mon petit ponhomme ! »

La Fiat s’engagea sur l’avenue Stanislas III, une longue ligne droite sans feux rouges, et augmenta sa vitesse. Sans méfiance, Sigur se lança à sa poursuite. Quand il fut à quelques mètres d’elle, Helmut freina. Le scooter heurta la voiture. Sigur s’envola par-dessus le toit. Helmut, spécialiste du jeu de quilles, fit marche arrière pour broyer le deux-roues, puis marche avant pour écraser Sigur. Celui-ci fit rouler son corps dans le caniveau, échappant ainsi à l’attentat.

Helmut s’enfuit, Sigur se releva et se secoua.

« Si je tire, je risque de le tuer, et personne ne saura où il avait rendez-vous. »

Il avisa, à la terrasse d’un café voisin, un groupe de jeunes motocyclistes aux crânes rasés.

« Vite, suivez cette Fiat.

– Eh mec ! C’est quoi ton problème avec ce type ? Nous on y est pour rien dans tes affaires. »

Sigur exhiba son arme.

« J’ai dit : suivez cette Fiat. Au nom de la reine ! 

– On se calme, mec ! D’accord, on y va. »

Les deux hommes enfourchèrent l’une des motocyclettes.

« Eh mec ! Tu peux ranger ton pétard. Je suis prêt à faire n’importe quoi pour les beaux yeux de la reine. »

Le convoi s’éloigna de la ville et poursuivit son équipée jusqu’à une corniche étroite et sinueuse surplombant la mer.

« Mais qu’est-ce qu’il fait ? Il est fou ? »

L’auto venait brusquement de quitter la route et, après avoir percuté une barrière de bois, se précipita du haut du rocher et s’abîma dans les flots bouillonnants.

« Les titres ! s’exclama Sigur. J’espère qu’elle a fait des photocopies.

– Qu’est ce qu’on fait maintenant ? On continue la poursuite ?

– Ce ne serait pas bon pour ta moto. On attend un quart d’heure, voir s’il se passe quelque chose, et on retourne à Arklow.

– Mais il faut appeler la police ! Et le problème, avec la police, c’est qu’ils me connaissent un peu trop.

– On n’appelle pas la police, Karel. Cet homme est un bandit, et la vie d’une petite fille est en jeu. J’avertis la reine, et je lui parlerai de toi par la même occasion.

– Ça, c’est vraiment sympa, mec ! »

Pendant que nos amis, leur mission achevée, regagnaient la capitale, Helmut demeurait abasourdi, assommé par la structure trop étroite de son habitacle que l’eau envahissait progressivement.

Il fit enfin surface (de son évanouissement, pas de son engloutissement) au bout de quelques minutes. Il vit se dessiner dans l’eau trouble la silhouette d’une sirène. C’était Judith, en combinaison de plongée, qui s’approchait de l’épave.

« Ah ! Tout de même ! Il n’aurait pas valu qu’elle me pose un lapin ! »

Judith dégaina le couteau fixé le long de sa jambe et découpa la capote. Elle transportait un petit appareil respiratoire dont elle équipa son complice, qu’elle fit sortir à grand-peine de l’étroite voiture. Elle en profita pour récupérer la précieuse sacoche. Puis les deux nageurs s’éloignèrent, abandonnant le fer à repasser aux poissons curieux.

Lynda avait convoqué son équipe pour le débrifingue.

« Je ne crois pas que Helmut se soit noyé. Il a certainement un plan qui nous échappe. Retournez-y et essayez de trouver quelques indices.

– J’y vais, dit Félixérie. Je viens de faire un stage de plongée, c’est le moment de pratiquer ce que j’ai appris.

– Tu es sûre que tu ne veux pas d’arme ?

– J’ai mon arbalète. Ça devrait tirer sous l’eau. »

Karel et sa petite bande conduisirent sur leurs montures Sigur et Félixérie, l’arbalète et le carquois à l’épaule, l’équipement de plongée dans un grand sac. Sur le conseil de ses amis, Félixérie avait d’ailleurs troqué son arme médiévale contre une arbalète moderne, plus petite, plus précise, plus puissante. Ils parvinrent rapidement sur les lieux de l’accident.

Félixérie plongea, l’arme en main.

Elle repéra facilement l’épave de la helmutmobile, inspecta l’extérieur, puis s’introduisit dans le minuscule habitacle, fouillant chaque détail.

Qu’était devenu le conducteur ? Il s’était extrait du véhicule par le toit ouvrant déchiré. S’il était remonté à la surface, Sigur l’aurait vu. Où était-il allé ?

Une pression sur sa trachée-artère mit fin à sa réflexion. Sans se faire voir, Judith s’était glissée derrière elle et l’étranglait de son bras. En se débattant, Félixérie lâcha son arme. Elle parvint à se dégager. Face à son adversaire, elle la saisit par la gorge. Judith tira son couteau et trancha ses tuyaux d’arrivée d’air. Félixérie combattait vaillamment. Son ennemie brandit sa lame. Elle lui saisit le poignet, mais le bras de Judith était plus fort. La pointe de la lame touchait presque le cou de sa victime. La peur envahit Félixérie, qui pensait à la souffrance que provoquerait l’eau de mer dans sa plaie. Cette peur multiplia sa force. Elle emprisonna la taille de Judith entre ses cuisses et resserra l’étau. Judith poussa un cri inaudible, la douleur déformant le visage sous le masque. Félixérie serrait avec la force que lui donnait le désespoir. Son ennemie se cramponna à elle, puis perdit connaissance. La jeune Française lâcha sa prise et s’élança vers la surface. Parvenue à l’air libre, elle reprit une profonde inspiration. Sigur l’attendait sur le rocher le pistolet au poing, enfin rassuré de revoir son amie.

« Ça va ?

– Ça peut aller, à part qu’une fille a essayé de me tuer.

– C’est sûrement cette Judith.

– Je redescends, je lui fais sa fête, et je la remonte. Elle doit avoir des tas de choses à nous dire.

– Fais gaffe tout de même. »

Félixérie remplit ses poumons et plongea de nouveau. Judith avait repris ses esprits et s’éloignait de l’épave. Félixérie ramassa son arbalète et se redressa. Son ennemie était de nouveau en face d’elle.

« Je vais lui planter un carreau dans la jambe, ça lui fera les pieds. »

Puis elle se ressaisit aussitôt :

« Pas de cruauté inutile. Essayons plutôt de savoir où elle va. »

Elle tira une flèche qui perfora un tuyau d’arrivée d’air.

« Œil pour œil ! »

Une deuxième flèche perça l’autre.

« Dent pour dent ! »

Judith s’enfuit vers la rive escarpée, puis Félixérie ne la vit plus.

« Allons donc ! Où est-elle passée ? Elle ne s’est tout de même pas dissoute. »

Déjà à court d’oxygène, elle refit surface et reprit pied sur le rocher.

« Elle a disparu comme par magie. Nous avons fait tout cela pour rien, et en plus, j’ai failli passer un mauvais quart d’heure. »

 

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