Chapitre XIV - Le conseiller de Roboam

Julien avait finalement de bonnes raisons d’être jaloux. À force de travailler pour Lynda et de la côtoyer, Dimitri sentait renaître le sentiment amoureux qu’il avait éprouvé pour elle quelques années auparavant. Il travaillait avec beaucoup de zèle, tant il visait, en priorité, à attirer son attention et gagner ses faveurs.

Le front studieux penché sur ses documents, des livres anciens et modernes ouverts étalés autour de lui, équipé d’un bloc note et d’un stylo, il murmurait avec satisfaction :

« Tiens, tiens ! Très intéressant... Cela devrait lui faire plaisir. J’aurai droit à une petite récompense... »

Il composa un numéro sur son téléphone portable :

« Lynda ? Je ne te dérange pas ? Je voudrais passer te voir, quand tu voudras. J’ai découvert quelque chose qui devrait t’intéresser... Maintenant ?... Dans ton bureau ?... J’arrive. »

 

Portant sous le bras un gros volume, il s’introduisit dans le bureau de la reine, qu’il connaissait bien. Il s’assit près d’elle et ouvrit le livre à une page marquée.

« Alors, qu’en penses-tu ? »

Lynda ne répondit pas. Elle relut à plusieurs reprises l’article de loi, recherchant les éventuels sens cachés. Elle dit enfin :

« Voilà une bonne carte dans notre jeu.

– Ces lois antiques et obsolètes, néanmoins toujours actuelles, te permettent de te débarrasser de beaucoup de gêneurs.

– C’est vrai, grâce à ces décrets poussiéreux, j’aurais pu descendre Miroslav en toute impunité. »

Dimitri sourit. Elle lui avait déjà raconté comment elle avait déjoué le complot du marquis, et ils en avaient bien ri. Il ajouta :

« Il faudra que je trouve une ruse plus subtile si je veux devenir ton amant.

– Quoi ? Oublie tout de suite ce que tu viens de me dire, si tu ne veux pas être obligé de chercher un hôtel dans tes prix pour ce soir.

– Euh... Bon ! Ne te fâche pas... Je disais ça... Mais je voulais dire : tu n’es peut-être pas obligée de le faire brûler vif devant la cathédrale. Ce serait plus spectaculaire, mais un peu démodé. À mon avis, une balle dans la nuque, tranquille, avec un silencieux au bout du canon, cela ferait aussi bien l’affaire : c’est plus discret, et ta victime n’a pas le temps de souffrir. Vite fait, bien fait ! »

Voici en effet ce que dit la loi féodale :

« Tout hérétique est passible de mort. Seul le roi est habilité à déceler l’hérésie et appliquer la sentence, son jugement tient lieu de procès en l’occurrence. »

« Cette trouvaille mériterait une récompense, » susurra Dimitri qui avait rapproché ses lèvres au plus près de celles de Lynda ?

« En effet, tu seras récompensé pour ton excellent travail. Quel dommage, décidément, que tu sois républicain !

– Ah ! Bon ? Pourquoi ? Est-ce que ton offre de me nommer marquis tient toujours ?

– Disons que la charge est toujours vacante.

– Tout bien pesé, on peut très bien être à la fois républicain et marquis. »

Lynda était surexcitée. Sitôt l’entretien terminé, elle sauta dans sa voiture, franchit les grilles en tornade, et se précipita chez Périklès. Le portail de la propriété était ouvert. Arrivée devant la maison, elle pressa brusquement la pédale de frein, laissant une empreinte de dix mètres de long dans le gravier. Courant jusqu’au perron, elle saisit le battant de la cloche de bronze et la fit sonner à toute volée.

« Voilà ! Voilà ! J’arrive ! Une seconde ! »

Hélèna ouvrit.

« Ah ! Bonjour, Ly... »

Sans répondre à la salutation, Lynda pénétra dans le vestibule, bousculant la maîtresse de maison :

« Où est Périklès ?

– Dans le salon, nous étions... »

Elle entra dans le salon, suivie d’Hélèna. Le couple était en train de prendre le thé quand la jeune reine avait fait irruption dans la maison.

« Eh bien ! Lynda, dit l’hôte calmement, en voilà une façon d’entrer chez les gens ! J’espère que tu as une explication. »

Lynda tira un pistolet de sous la veste de son tailleur, et le pointa sur Périklès. Hélèna recula en poussant un cri d’effroi.

« Périklès Andropoulos, vous êtes en état d’arrestation.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

– Je vous arrête pour hérésie.

– Quoi ?

– En raison de la loi du 3 février 1412, qui est toujours en vigueur. Avant l’abolition de la peine de mort, c’était le bûcher. Debout ! Les mains derrière la nuque !

– Lynda ! Si c’est une plaisanterie, je la trouve de fort mauvais goût.

– Tu vas voir si je plaisante ! Avance, Andropoulos ! »

Sentant l’extrémité de l’arme de Lynda lui presser les dorsales, Périklès descendit jusqu’à la voiture abandonnée dans la cour en dérapage incontrôlé.

« Tu sais conduire ?

– Oui.

– Alors, tu vas conduire. J’ai besoin de mes mains pour te tenir au bout de mon canon. Et tâche de ne pas cabosser ma caisse !

– Ton petit jeu ne m’amuse pas du tout.

– Moi non plus ! »

L’auto démarra pour s’arrêter au poste de garde du palais. Lynda en sortit avec Périklès, toujours sous la menace de son arme. Elle le livra entre les mains du Sous-lieutenant Borowitch, qui avait réussi le concours d’officier.

« Conduisez cet individu au Centre de Détention royal. Méfiez-vous, il est dangereux. »

Hélèna, terrorisée, alla en pleurant se réfugier chez Félix.

Lynda s’était conduite comme Roboam, qui causa la division irréversible de son royaume. Délaissant le juste conseil des anciens, sous la férule de Félix Houareau, elle préféra celui de Dimitri, son ancien compagnon de boîte de nuit. Celui-ci, dont le républicanisme devenait de plus en plus nominal, rêvait en secret de voir la reine reconquérir le pouvoir absolu et de gagner ses faveurs. Elle ne devait pas s’attendre à autre chose qu’à la révolte et au schisme.

La fin de semaine s’avéra difficile pour le couple Houareau et pour Hélèna qui se posaient chacun beaucoup de questions. Félix envisageait avec inquiétude le prochain culte, où il devrait évidemment aborder la question de l’incarcération du pasteur et sa nomination à son poste, par ordonnance royale.

Il passa de longues heures à prier, en compagnie d’Hélèna et de sa femme. Ils priaient bien sûr pour Périklès, pour l’église menacée de scission, mais ils priaient également pour la Syldurie, et pour la reine Lynda qui, elle aussi, faisait fausse route.

Le dimanche arriva. Malgré l’inconfort de sa situation, Félix sentait la paix monter en lui quand il s’installa au pupitre.

« Notre pasteur, le Révérend Périklès Andropoulos, ne peut être présent ce matin, pour des raisons indépendantes de sa volonté. »

Un silence glacial succéda à cette phrase.

« Je tiens à manifester ma peine et mon désarroi face aux événements de cette semaine. Je confirme ne pas adhérer au mouvement de réveil que défend notre frère Périklès, toutefois, quelle que soit la position de chacun, je vous aime dans le Seigneur comme Jésus nous a aimés. Il ne lui est pas agréable de voir des questions de doctrine amener entre nous la rivalité, et je prie pour que la paix revienne dans notre communauté. »

Il resta un long moment silencieux pour reprendre sa respiration, comme hésitant à plonger dans une piscine d’eau froide, puis il dit enfin :

« Je tiens à affirmer clairement, et quelles que soient les conséquences de mes paroles sur mon ministère et sur ma liberté, que je n’approuve en aucune façon l’initiative de notre reine en politique et sœur dans la foi qui, faisant fi de nos recommandations, a jeté elle-même notre cher frère Périklès en prison... »

Le cœur de Félix battait très fort, il s’attendait à sortir de l’église menottes aux poignets, mais il ne lui était pas permis de se taire. Il poursuivit son allocution en regardant Lynda, assise au premier rang. Elle baissait la tête, les joues rouges de honte. Elle savait qu’elle venait de commettre une faute grave. Elle savait aussi qu’il ne tenait qu’à elle de la réparer en se levant, demandant pardon et en rendant sa liberté à Périklès, cette idée lui traversa l’esprit, mais elle se ressaisit :

« Non, se dit-elle, Félix est bien impertinent de me dénigrer ainsi en face. De quel droit me donne-t-il des leçons ? »

Qu’est-ce qui n’allait pas avec elle ? Quel esprit était entré dans sa vie, qui transformait son humilité en orgueil, son amour en haine, sa patience en colère, sa sagesse en folie, sa foi en méchanceté ? Après avoir suivi le modèle de son père repenti, suivra-t-elle celui des despotes d’autrefois ?

Elle quitta la salle, avec sa petite famille, dix minutes avant la fin du rassemblement, le cœur amer, se sentant déjà bannie de cette assemblée.

Elle constata au retour que la garde du palais avait été renforcée. Une centaine de personnes se pressaient contre les grilles, scandant des slogans et dressant pancartes et banderoles :

« À bas la tyrannie ! Libérez Andropoulos ! »

 

La suite

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