Chapitre XXIII - Métropolite en révolte

Le choc culturel ne manqua pas de produire l’émotion escomptée par Dimitri. Imaginez un peu la tête de Monseigneur, le dimanche matin, avant même que la presse ait relayé l’information, constatant la disparition de toutes les saintes icônes, et ne trouvant qu’un billet sur l’autel :

« Missiou l’Ivique,

Ji suis bien disouli por toi, mais il n’y aura plis di misse à partir di mintnant. Li Sidi Dimitri, il m’a ichangi ton iglise contre quelques gouttes di pitroule.

Inch’Allah !

Sidi Abdallah Ibn Achmed Saïd Omar Mustapha Ben Kalish Ezab, émir di Khémed. »

« Tant pis ! Dit le métropolite, on se passera des saintes icônes pour aujourd’hui, mais ça ne va pas se passer comme ça ! »

 

 

En dépit de ce désagrément, la messe épiscopale se déroula comme prévu, mais l’homélie portait sur elle un parfum d’improvisation.

« Mes bien chers frères, vous avez pu constater en pénétrant dans ce sanctuaire que les saintes icônes ne sont plus à leur place habituelle, Notre Seigneur est d’ailleurs le seul, avec celui qui les a enlevées, à savoir où elles sont.

Ce que nous savons de source sûre, c’est que notre président Dimitri Plogrov, qui avait pourtant promis, avant d’être élu, de protéger et d’honorer la Sainte Église orthodoxe, nous a trahis et, sans m’avoir demandé mon avis, – vous pensez bien que j’aurais dit non, – s’est autorisé, avec un prince infidèle, l’émir Abdallah ben Moustapha ben Machintruc, une transaction plus que douteuse dans laquelle notre Sainte Église n’a rien à gagner. Ce n’est pas parce qu’il est président qu’il peut tout se permettre, et je vais aller de ce pas lui demander des explications. C’est tout de même un monde ! Il va voir ce qu’il va voir ! Nous n’aurons pas d’eucharistie ce dimanche matin, car cet Abdallah nous a aussi chouravé les coupes et les hosties. Alors, puisqu’il n’y a pas loin d’ici au palais présidentiel, je vous propose d’aller tous ensemble lui rendre une petite visite et lui dire deux mots sur ses façons d’agir. »

Dimitri était bien affairé à faire sauter Judith sur ses genoux quand une clameur, à l’extérieur de sa résidence, l’interrompit dans son activité. Il planta sa concubine comme une jolie fleur et alla interroger les caméras de surveillance.

« Qu’est-ce que c’est encore que ce carnaval ? »

Devant la grille vociféraient le métropolite, les popes, revêtus de leurs habits sacerdotaux, suivis des orthodoxes de base. Dimitri sonna son sous-fifre :

« Miroslav ! Il y a les popes qui font les guignols devant la grille, occupez-vous d’eux.

– Et pourquoi c’est toujours pour moi, les corvées, s’il vous plaît ?

– Parce que vous êtes le grand maître de l’univers, après moi, et comme je suis le grand maître de l’univers, avant vous, vous faites ce que je vous dis, sinon vous retournez cultiver vos salades chez les Incas.

– J’en ai marre de récupérer toutes vos âneries.

– Je me suis coltiné l’émir, vous pouvez bien vous coltiner le métropolite.

– Mais… »

Dimitri interrompit la communication. Il s’empressa de rejoindre sa compagne délaissée qu’il retrouva de mauvaise humeur.

Le Premier ministre dut se résoudre à recevoir le prélat, qui, sans préambule, lui brandit sous le nez le billet de l’émir.

« Qu’est-ce que c’est que ce torchon ?

– Mais je n’en sais rien, moi !

– Donnez-vous au moins la peine de le lire, si vous êtes apte à comprendre ce galimatias. »

Miroslav inspecta le document en fronçant les sourcils.

« C’est l’émir qui vous a écrit cela ?

– Ce n’est pas la signature du roi des Belges.

– Et que voulez-vous que j’y fasse, moi ?

– Vous êtes Premier ministre ou pas ? Qu’on nous rende notre cathédrale, débrouillez-vous comme vous voudrez, sinon, nous, on fait la messe dans votre salle à manger.

– Moi, je n’y suis pour rien. Plogrov, il a décidé ça derrière mon dos et derrière le vôtre. Que voulez-vous ? Les francs-maçons ont de l’argent, les émirs ont du pétrole, mais vous autres, les orthodoxes et les protestants, vous n’avez ni l’un ni l’autre, vous êtes des mendiants, des pouilleux et des édentés, ce n’est pas faute d’avoir racketté le peuple depuis le Moyen-âge. Et ce n’est pas vous qui allez sauver la Syldurie. Alors, le redressement économique, cela mérite bien un petit sacrifice.

– Et qu’est-ce qu’on va faire, nous, maintenant que nous n’avons plus de cathédrale ?

– Eh bien ! Je ne sais pas, moi ! Vous faites comme la bande à Andropoulos, et encore, vous avez de la chance de ne pas être au mitard. Vous vous réunissez dans les bois, dans les grottes, n’importe où, vous baptisez dans les rivières, comme Jean-Baptiste. Ah non ! J’oubliais que j’avais fait interdire les baptêmes. Bref, vous vous débrouillez. Au revoir, Monseigneur. »

Non satisfait, on s’en doute, de cet entretien, le métropolite rejoint ses popes à la grille de la résidence présidentielle.

« Et alors ?

– Alors ? On met le feu à la Syldurie. On crame tout. Vive la révolution ! À bas les mécréants ! Vive la reine ! »

Et voilà ! À la foule des nostalgiques, des chômeurs, des sans-abri, des royalistes, des paysans, des ouvriers, des syndicats, des familles, et de ceux qui, de toute façon, ne sont jamais contents, se joint le flot des orthodoxes, large affluent qui ne fait qu’augmenter la puissance du fleuve de la révolte.

Devant l’ampleur du mouvement, le président Plogrov s’est exprimé à la télévision :

« Mes chers compatriotes,

Notre pays traverse une phase difficile et je comprends votre inquiétude, mais je vous promets qu’avant la fin de l’année, la Syldurie aura retrouvé sa prospérité aussi rapidement qu’elle l’a perdue. En attendant, je vous demande de me faire confiance. Il ne sert à rien de se révolter, ce n’est pas bien. Il faut arrêter de continuer.

Par ailleurs, je vous informe que les quatre cents premiers étages de ma tour de Babel, qui en comptera huit cents, sont maintenant fonctionnels et prêts à vous accueillir. Devenez propriétaires à des prix défiant toute concurrence, du studio au cinq pièces. La vie est belle à la tour de Babel !

Vive la République ! vive la Syldurie ! »

L’appel au calme, tout comme l’annonce publicitaire, ne fut suivi d’aucun effet, le peuple continue à se révolter, et personne ne veut habiter la tour.

« Ces gens me désespèrent, se lamente Dimitri auprès de ses collaborateurs, on se décarcasse pour les rendre heureux, et tout ce qu’ils trouvent à faire, c’est de me lancer des pavés. Ils pourraient faire un petit effort, tout de même, je ne leur demande pas grand-chose. La construction de ma tour ne nous coûte rien, puisqu’il n’y a pas de main d’œuvre et que les matériaux nous tombent du ciel.

– Dis plutôt qu’ils nous remontent de l’enfer, interrompit Judith.

− Qu’importe ! Il y aura la place pour loger toute la capitale, en se serrant un peu, et comme nous ne payons rien, tout le monde pourra se loger à bas coût.

– Mais que voulez-vous qu’ils aillent faire à Bakou ?

– Mais non, Miroslav, pas à Bakou, à bas coût. Tout le monde y trouve son compte : le peuple qui n’a plus d’argent et qui paiera moins, nous qui n’en avons pas non plus et qui allons en gagner. 

– À bas coût ! s’exclama Miroslav qui venait d’avoir une lueur d’intelligence.

− Mais, mon chou, proposa Judith, qu’est-ce qui t’empêche d’appliquer la méthode Ceausescu ?

– Qu’est-ce qui est haut et qui secoue ? Les montagnes russes ?

– Miroslav, tu nous agaces, à la fin ! C’est simple, nous rasons Arklow, sauf la cathédrale, pour ne pas fâcher l’émir Abdallah, et les gens n’ont plus le choix, ils sont obligés d’aller habiter dans ton château de cartes.

– Ah oui ! Ceausescu ! »

Dure journée pour le président ! Se retrouvant seul dans son bureau, il réfléchissait. La proposition de Judith lui semblait intéressante. Et puis, bien avant Ceausescu, Néron n’avait-il pas eu la bonne idée de brûler la vieille Rome pour construire la nouvelle ? Ce serait génial, pensait-il, si nous pouvions détruire Arklow et nous arranger pour que Lynda et sa secte en soient tenues responsables. D’ailleurs, c’est elle qui agite le peuple.

Et justement, le peuple s’agite de plus en plus, troublant le calme du palais présidentiel, malgré le double vitrage, perturbant l’intense réflexion du chef d’État.

« Cette fois, j’en ai assez ! Ils vont se calmer ! C’est moi qui vous le dis ! Allez me chercher le général ! »

Sans traîner, le général Dubrun d’Andellocq est convoqué, toutes affaires cessantes, dans le bureau présidentiel.

« Général, je commence vraiment à en avoir plein les narines de tous ces braillards. Dispersez-les-moi une bonne fois pour toutes.

– Ce n’est pas mon travail, c’est celui de la police. Si la police ne sait pas faire son boulot, ça les regarde.

– Ne faites pas l’insolent, si vous ne voulez pas passer caporal-chef ! Je l’ai bien remarqué, que la police ne s’en sort pas, c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de faire appel à l’Armée, alors vous rassemblez tous les moyens dont vous disposez et vous vous arrangez pour me disperser tout ça.

– Comment voulez-vous que je m’y prenne ?

– Envoyez-leur les blindés, ça les calmera.

– Les blindés ? Ah non alors ! La dernière fois que je les ai sortis, les blindés, je me suis fait avoiner à mort par Lynda.

– Ce n’est plus Lynda, la patronne, c’est moi. »

Il n’a pas fallu plus d’une heure pour que trois chars d’assaut se déploient sur la place de la République, dispersant rapidement la foule. Seuls quelques courageux faisaient face au redoutable ennemi, parmi eux, un jeune homme armé d’une fronde : c’était Sigur.

 

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