Chapitre IX

Les tribulations d’une petite fille rousse

Deux enfants jouent au bord d’une fontaine, une petite fille rousse aux longs cheveux bouclés, son cousin Maurice s’amuse à lui jeter de l’eau, elle l’éclabousse en retour et se venge en le jetant dans le bassin. Les voici tous deux plongeant et nageant, les vêtements trempés.

« Comme elle est fraîche ! » s’écria Éliséa.

Et l’on patauge et s’éclabousse de plus belle. Puis vient l’heure du goûter, on rentre à la maison. Les deux enfants se feront gronder l’un comme l’autre, ce qui ne les empêchera pas de recommencer le lendemain. Au centre du village d’Engartot, la fontaine limpide est un lieu bien agréable et, dans la chaleur de l’été, tout le monde aime s’y rafraîchir.

La vie n’est pas facile, au village, quand on est une petite fille rousse de dix ans. À part Maurice, personne ne veut jouer avec elle. Elle est pourtant gentille, et studieuse avec ça !

Dans la cour de récréation, c’est toujours la même chose, les prétendues copines forment une ronde autour d’elle et improvisent des chansons sur sa chevelure rouge.

« Elles peuvent toujours se moquer de mes cheveux, pense-t-elle, mais elles aimeraient bien avoir les mêmes. »

La sortie de classe est le moment le plus périlleux de sa journée, non contents de la traiter de sorcière, ses condisciples la poursuivent en lui jetant des pierres et c’est en courant qu’elle rentre à la maison. Maurice fait ce qu’il peut pour la défendre, mais il n’est pas le plus fort. Tout cela parce que les gens du pays se méfient des rouquines !

Éliséa a perdu l’habitude de rentrer de l’école en pleurant. Elle a appris, elle aussi à ramasser les pierres, elle est devenue redoutable, et puisque le maître lui a demandé de pratiquer un sport, elle a choisi le tir à l’arc : ça peut toujours lui devenir utile.

Ses parents, pas plus qu’elle-même, ne prient devant le veau : ils font partie de la « secte du Livre ». Ils ont l’habitude de se réunir chaque soir autour de la table familiale, ils chantent des hymnes à pleine voix. Ils prient de tout leur cœur, le visage caché dans leurs mains, et ils lisent dans un gros livre qu’ils appellent « la Parole » et qui, selon leurs croyances, contient toute la pensée divine. La famille de Maurice a choisi la même voie, ce qui ne leur attire guère la sympathie des villageois.

Cinq ans se sont écoulés depuis la pataugeade. Malgré ses cheveux rouges qui font peur à tout le monde, Éliséa commence à plaire aux jeunes hommes, et d’ailleurs, pas uniquement aux jeunes. Les garçons de son âge qui, autrefois, lui ramassaient des pierres en guise de cadeau, lui ramassent maintenant des fleurs et font la queue pour lui baiser les deux joues à la française.

Notre jeune amie prenait quelquefois la diligence pour aller en ville. Lucas, le cocher se montrait toujours d’une extrême courtoisie à son égard. Or, ce soir-là, en retour d’excursion, elle se trouvait à voyager seule. Le patachon arrêta la voiture dans un lieu désert, pénétra dans l’habitacle et referma la portière.

« Que se passe-t-il, Lucas, un problème avec les chevaux ?

– Rassurez-vous mademoiselle, rien de grave, j’ai pris un peu d’avance sur l’horaire.

– Vous auriez pu vous arrêter à un endroit un peu plus civilisé.

– C’est que j’avais besoin d’être un peu seul avec vous, pour causer.

– Pour causer ? Mais qu’avez-vous donc de si important à me dire, qui ne puisse attendre que nous soyons rentrés à Engartot ?

– Je vous aime.

– Quoi ?

– Je vous aime, vous m’avez bien compris.

– Mais enfin, Lucas ! Soyez sérieux ! J’ai quinze ans et mon père est plus jeune que vous.

– Je vous rendrai heureuse. Laissez-vous faire. »

Le goujat entoura le corps de la jeune fille de ses bras et colla ses lèvres contre les siennes. Il recula aussitôt en hurlant et jurant. Les ongles d’Éliséa avaient creusé dans ses joues huit sillons ensanglantés.

« La prochaine fois que vous me touchez, je vous crève les deux yeux. Maintenant, empoignez vos rennes et conduisez-moi à Engartot. »

Lucas s’épongea le sang puis reprit la place qu’il aurait mieux fait de ne pas quitter. Arrivé au terminus, il se garda d’ouvrir la portière à sa passagère, comme il en avait la coutume. Elle descendit de la voiture et s’éloigna, non sans lui avoir tiré la langue et lui avoir jeté un regard chargé de mépris. Le cocher cacha son visage dans son chapeau à large bord et son manteau à large col, s’acquitta de sa tâche quotidienne envers sa voiture et envers ses chevaux, puis il se pendit dans l’écurie.

 

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