Acte II

Jérusalem, la porte de la Vallée. Les murailles sont en ruines.

Scène première

SAMBALLAT – TOBIJA

SAMBALLAT

Alors, Jérusalem ! Voilà ton arrogance !
 Que dis-tu, ô Sion, de ta vaine puissance ?
 Au temps de Salomon, du haut de ta splendeur
 Tu te pavanais fort et jouais les vainqueurs
 Tel un aigle perché si haut sur ta colline.
 Ton nid fortifié n’est cerné que de ruines.
 David y fit construire un orgueilleux palais :
 Y trônent les chacals et les rats désormais.
 Tentures déchirées, colonnes abattues,
 Tapisseries foulées sur la terre battue.
 Et toujours Salomon un temple y fit bâtir.
 Les damans et les chiens sont venus s’y blottir.
 Il dressa des autels à ses noires idoles,
 Statues que vénéraient ses maîtresses frivoles.
 Les degrés que chacun gravissait en tremblant,
 Je les vis délabrés, maculés d’excréments.
 Il a fallu qu’Esdras, – que mes dieux le confondent ! –
 Vint déposer son sac sur ces talus immondes,
 Armé d’un lourd dossier du monarque persan,
 De Cyrus en personne, tyran compatissant
 Surchargé de rouleaux, de cachets, de missives,
 Relève chapiteaux, colonnes et solives.
 Voilà ce monument, prestige d’Israël,
 Demeure d’Adonaï, ce monarque Éternel.
 C’est superbe, vraiment ! Quel joli tas de pierres !
 Un somptueux joyau. La ville en est si fière !
 Il fortifie la foi, la noble piété.
 Il n’en fallait point tant pour la Divinité !
 Ô Vierge de Sion, enlacée par le lierre,
 Je t’ai vue bien vautrée, le nez dans la poussière !
 Ô Sion, je te hais ! Que ces Juifs soient maudits !
 Leurs demeures brûlées, leur repaire détruit,
 J’aimais me promener parmi ses rues désertes,
 Ses maisons éventrées à tous les vents ouvertes,
 Au milieu des gravats je chassais le serpent,
 J’observais le scorpion, ce meurtrier rampant.
 La désolation comblait mon cœur de joie.
 Avec mes deux amis, bien souvent je festoie ;
 Geschem et toi, mon frère, camarades joyeux,
 Nous aimions badiner sur le dos de leur Dieu.
 Ô ville misérable, où est ton opulence ?
 Le Babylonien, dans sa juste vengeance
 De leur miel s’est repu fort copieusement ;
 Il fourra dans ses sacs perles et diamants.
 Son ventre s’est farci de moutons, de volailles
 Et sur ton vilain dos d’orgiaques ripailles.
 Parmi ces Judéens, j’en conviens volontiers,
 Il en est plus de cent, que dis-je ! un bon millier,
 Citoyens obstinés, têtus, irréductibles,
 Menant dans ces taudis existence paisible,
 Au nom de la Patrie ne peuvent consentir
 À quitter leurs foyers qu’ils pensent rebâtir.
 Empilement de pierres au gré de leurs chimères.
 Qu’ils rebâtissent donc ! Ce n’est pas mon affaire.

TOBIJA

Moi, dans leur sanctuaire, établi bien au chaud,
 Le prêtre Éliachib me fit un beau cadeau :
 Il fit aménager dans ce saint édifice
 Où ces pouilleux naguère offraient leurs sacrifices
 Une chambre spacieuse, pour moi, c’est vraiment fort !
 Avec un lit moelleux, le calme et le confort.
 Qui donc pourrait m’en déloger ? Qui donc ? Personne.
 C’est profanation, que leur Dieu me pardonne !
 Quant aux gens du pays, ni merci ni pardon.
 Mais rentrons. Ces cailloux me donnent le bourdon.

(Sort Tobija.)

SAMBALLAT

Tiens ! Qui vois-je avancer sur ce chemin de pierre,
 La tunique éventée, démarche irrégulière ?
 Par tous mes dieux ! Quelle est cette étrange beauté ?
 N’ai-je pas sous les yeux la déesse Astarté ?

(Noadia s’approche, conduisant son troupeau.)

Scène II

SAMBALLAT – NOADIA

NOADIA

Hélas ! Quel temps sinistre et que ce jour est sombre !
 Sur ces pierres brisées rampent dans les décombres
 Orvets et scorpions, couleuvres et lézards.
 Porte de la Vallée somptueuse œuvre d’art
 Chapiteaux vermoulus de ses tristes murailles
 Et ce brouillard épais ! Lamentable grisaille !
 Sombre comme aujourd’hui le fond noir de mon cœur.
 Qui lui rendra la joie ? Réponds-moi, doux Seigneur !
 Qui pourra de mon âme enlever la tristesse,
 Ce chagrin langoureux qui m’accable et m’oppresse ?
 Je languis nuit et jour de retrouver enfin
 Ces terrasses fleuries, ces verdoyants jardins
 Exhalant leurs parfums de roses et de myrrhe.
 C’est à ces pures joies que ta servante aspire.
 Ô Seigneur ! à nouveau vivre ces jours heureux,
 Jours bénis d’autrefois, si clairs, si généreux
 Qu’avec un tel amour me contait mon grand-père,
 Mais, Hélas ! l’Éternel en sa juste colère…

SAMBALLAT

Pardonnez, jeune fille au visage si pur
 Au noble front de nacre, aux jolis yeux d’azur,
 Aux lèvres…

NOADIA

         Mais quel est donc cet énergumène ?

SAMBALLAT

Translucide beauté.

NOADIA

        D’où sort ce phénomène ?
 Est-ce ainsi, quand on est garçon bien élevé
 Qu’on aborde une fille ? Oseriez-vous rêver ?
 Je ne suis pas d’humeur à souffrir cette audace.
 Écartez-vous de moi, reprenez votre place.
 Passez votre chemin, laissez-moi vivre en paix
 Si vous ne voulez pas subir quelques soufflets.

SAMBALLAT

Quel fier tempérament, tant féroce que belle !
 Ne vous affolez point, ma farouche gazelle.
 J’ai grand tort, j’en conviens, de vous parler ainsi.
 Je suis un homme dur, assez mal dégrossi,
 Ignorant en tout point de vos bonnes manières,
 Âme sans poésie, main calleuse et grossière.
 Enfin, je suis confus, daignez me pardonner.

NOADIA

Je vous pardonne, soit. Entretien terminé.
 Allez-vous-en !

SAMBALLAT

Je n’aime pas perdre la face,
 Par une juive, en plus ! Inénarrable race !
 Je suis humilié, je me vengerai donc.
 Pour la belle effrontée, ni grâce ni pardon.

(Samballat s’éloigne, apparaît l’ange Ariel.)

Scène III

NOADIA – ARIEL

ARIEL

Tu lui as bien remis à l’heure ses pendules.
 Il s’en est retourné tout penaud dans sa bulle.
 Tu déjoues les galants avec maestria
 Et défends ton honneur, petite Noadia.

NOADIA

Comment sais-tu mon nom ?

ARIEL

J’ai la science infuse.

NOADIA (à part)

Quel est cet homme-là ? Quelle est donc cette ruse ?

ARIEL

Ô chère Noadia, ne vous effrayez point.
 Je suis un messager, un oracle, un témoin,
 De la part du grand Dieu j’ai deux mots à vous dire.

NOADIA

Alors, je suis à vous toute oreille, Messire.

ARIEL

Ce félon qui vous quitte s’appelle Samballat.

NOADIA

Samballat ! Que trouver d’anormal à cela ?

ARIEL

Samballat, ai-je dit, de famille horonite.

NOADIA

Horonite ! Je crois puisque vous me le dites.

ARIEL

Et son âme damnée se nomme Tobija.

NOADIA

Ça, c’est un nom hébreu.

ARIEL

  L’avez-vous vu déjà ?

NOADIA

Cela ne me dit rien.

ARIEL

Tobija, l’Ammonite.
 Et Gueschem, un Arabe, dangereux acolyte.

NOADIA

Vous aimez bien, je vois, médire des absents.
 Langue trop bien pendue, fol esprit mal pensant !

ARIEL

Je ne dirai plus rien. Vous serez prévenue.

NOADIA

Le voilà qui s’en va ! Quelle déconvenue !

ARIEL

Insolentes paroles, et j’en suis offensé.
 Pourtant, je parlerai sans point me courroucer :
 Un homme franchira les lignes ennemies
 Armé du sceau royal, un certain Néhémie,
 De la Suse lointaine, mandaté par le roi.
 N’oublie pas : Néhémie. Il viendra jusqu’à toi.
 Opprimé par la soif, harassé par la route.

NOADIA

Il me demandera en mariage, sans doute !

ARIEL

Ne dis pas de sottise ! Telle est sa mission :
 Reconstruire les murs et portes de Sion.
 Tu seras son soutien, mais non pas sa maîtresse.
 L’Éternel des Armées t’appelle prophétesse.

NOADIA

Prophétesse ! Vraiment ! Mandatée par les Cieux !
 Quelle bouffonnerie ! Vous moquez-vous ?

ARIEL

Adieu !

(Ariel disparaît.)

NOADIA

Envolé ! Un moineau ! Quelle aventure étrange !
 Ma foi, c’est un bel homme. Et si c’était un ange ?

(Entrent Tobija et Gueschem.)

Scène IV

NOADIA – TOBIJA – GUESCHEM

TOBIJA

Elle est là ! Samballat ne nous a pas menti.
 Son visage voilé m’excite l’appétit.
 Une jeune rebelle, ainsi qu’elles me plaisent.
 Cette taille sublime et ce regard de braise !
 Un merveilleux morceau de fille à conquérir ?
 Je gagnerai son petit cœur sans coup férir.

GUESCHEM

Tu perds toute raison quand tu vois une femme.
 Pour la moindre Rachel, tu maudirais ton âme.
 C’est une juive, enfin, une juive ! Et crois-tu
 Par des mots tout en miel érafler sa vertu ?

TOBIJA

Regarde ! Je prendrai d’assaut sa forteresse.
 Qu’elle le veuille ou non, j’en ferai ma maîtresse.
 (à Noadia)

Ô céleste beauté dont j’ignore le nom…

NOADIA

Encore un beau parleur ! Je lui répondrai « non » !

GUESCHEM

Souffrez qu’à vos attraits nous rendions nos hommages.

NOADIA

Assez de vains propos. Bridez votre langage !

GUESCHEM

Je m’appelle Gueschem.

TOBIJA

Et je suis Tobija
 Pour servir ta beauté.

NOADIA

Je le savais déjà.
 Un bizarre  étranger m’en avait avertie,
 Mais vous ne m’inspirez aucune sympathie.

GUESCHEM

Je suis votre servant, fidèle comme un chien.

NOADIA

D’un amoureux canin je me passerai bien.
 Je ne suis, malgré moi, qu’une pauvre bergère,
 Comme autrefois David, qui fut presque mon frère.
 Tel que lui, je saurais, d’un seul coup de bâton,
 Comme à l’ours, au lion, menaçant ses moutons,
 Vous fracasser le crâne. Pour venger un affront,
 D’une pierre en ma fronde vous éclater le front.
 Ma beauté n’a que faire de votre valetaille.

TOBIJA

Vous m’offensez, madame. Mieux vaut que je m’en aille.

GUESCHEM

Moi aussi, je m’en vais. Nous nous retrouverons.

NOADIA

Je vous ai tant fait peur ? Vaniteux et poltrons !

(Sortent Tobija et Gueschem.)

Scène V

NOADIA

De gros bœufs sans esprit ! De vraies bêtes de somme !
 Qu’ai-je donc fait à Dieu pour attirer les hommes ?
 Je ne pourrai sortir par les rues, par les champs
 Sans me faire aborder par ces galants méchants ?
 J’ai beau les menacer de ma juste colère,
 Leur montrer les gros yeux ? Ces gens n’en ont que faire.
 À leurs désirs impurs il me faut résister,
 J’ai beau montrer les dents et j’ai beau souffleter,
 Ils reviennent encore, toujours ils en réclament.
 Il faut toujours lutter pour mon corps et mon âme.
 Je leur semble tranchante et rude comme fer
 Mais je livre sans trêve un combat dans ma chair.
 En ton cœur, Noadia, se querellent deux femmes ;
 L’une toute en pudeur et l’autre qui s’enflamme.
 Je m’épuise à lutter contre mes vains désirs,
 Je voudrais être sainte, mais j’aime les plaisirs.
 Pourquoi mon créateur m’a-t-il ainsi formée,
 Aspirant à lui plaire, mais d’ardeur animée ?
 Je crains le châtiment et les feux de l’enfer.
 Je trouve des excuses à mes instincts pervers.
 Ô, Seigneur, prends pitié, toi qui vois ma faiblesse !
 Pour couronner le tout, me voilà prophétesse !
 Pourquoi moi, mon grand Dieu ? Tu connais la raison.
 Mais il est déjà tard ; rentrons à la maison.
 Seule, comme toujours, le cœur gris, l’âme triste.
 De la visite, encore ! Qui sont ces méharistes ?

(Un groupe de méharistes s’approche, ayant à leur tête Néhémie.)

Scène VI

NOADIA – NÉHÉMIE

NOADIA

Curieux accoutrements ! Ce sont des étrangers.
 Corps brisés de fatigue, visages ravagés.
 Que pourrai-je apporter pour apaiser leur peine ?
 Du lait de mes brebis dont je suis souveraine ?

NÉHÉMIE

Nous avons fort souffert, courage, ô compagnons !
 Voici Jérusalem ! Nous entrons dans Sion.
 De la ville sacrée pour nous s’ouvrent les portes.
 Il est temps de laisser reposer mon escorte.
 Mais d’abord, il faudra monter le campement.
 Voilà de quoi nous prendre encore un bon moment.
 Mais cette jeune fille vient à notre rencontre.
 Voyez-vous quel visage agréable elle montre ?
 Juive sans aucun doute, native de ces lieux,
 Pour nous bien accueillir, messagère des cieux,
 Une pauvre bergère, qui la trouverait laide ?

NOADIA

Ô nobles voyageurs, acceptez-vous mon aide ?

NÉHÉMIE

Vous êtes fort aimable et pratiquez le bien.
 Nos chameaux sont chargés, nous ne manquons de rien.

NOADIA

Laissez-moi vous offrir de ce lait quelques gouttes.
 Le soleil est brûlant, assommant sur la route.

NÉHÉMIE

C’est vrai, nous avons soif. Nous avons traversé
 L’Euphrate, chère amie. Il fallait avancer
 Dans ce fleuve bourbeux. Quel pénible voyage !

NOADIA

Vous auriez pu franchir le Jourdain à la nage !
 Quelle belle aventure ! Livrez-moi, s’il vous plaît,
 Pour me faire plaisir votre récit complet.

NÉHÉMIE

Une autre fois, promis. Nous partîmes de Suse…

NOADIA

De si loin ? C’est ainsi que les sabots on use.
 De Suse, dites-vous ? C’est fort intéressant.
 Seriez-vous mandaté de l’empire persan ?

NÉHÉMIE

Du prince Assuérus et de sa noble reine.

NOADIA

Il faut donc obéir à votre souveraine.

NÉHÉMIE

Je ne suis pas venu en simple visiteur.
 Ma mission est rude et j’en sais la hauteur.
 Je ne suis appelé à livrer des batailles.
 Il faut me mettre à l’œuvre et dresser la muraille,
 Réparer les linteaux et remparts crénelés.

NOADIA (à part)

C’est l’homme, j’en suis sûr, dont l’ange m’a parlé.

(à Néhémie)

Quoi ? Relever ces murs ?

NÉHÉMIE

J’y tiens, ma bonne amie.

NOADIA

Quel homme êtes-vous donc ? Votre nom ?

NÉHÉMIE

Néhémie.

La suite

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