Acte Premier
Le palais du roi Artaxerxès
Scène première
HANANI
Qu’il est donc malaisé d’entrer dans ce palais,
Demeure d’un grand roi qui fait ce qu’il lui plaît !
Pour y être introduit, comme il faut de manières !
Face aux hallebardiers au front patibulaire
Il faut vider ses poches, il faut montrer ses mains,
Présenter des cachets au bas de parchemins.
Aussitôt sur les lieux, que faut-il encor faire ?
Décliner tous ses noms, remplir des formulaires,
Se pointer aux guichets, répondre à des questions.
Le royaume de Perse, en administration
Sur le monde alentour a pris mille ans d’avance,
À tel point que d’entrer je perdais l’espérance.
M’y voici parvenu, quel palais somptueux !
Statues de marbre blanc, galbe voluptueux,
Les balcons spacieux aux épaisses tentures.
Voyez ces boiseries, admirables dorures !
Mais on me fait attendre. Ah ! de par le Hadès !
J’ai peu de patience, et cet Artaxerxès
Qu’on dit le plus grand roi, un modèle en sagesse,
Un modèle n’est point quant à la politesse.
Ce n’est pas lui, d’ailleurs que je veux rencontrer ;
Le fameux Néhémie, tastevin attitré
Grand échanson du roi, mon frère, en l’occurrence.
Des royales amphores il a pris l’intendance.
Enfant de la Judée, hébreu tout comme moi,
A fort bien su monter son affaire, ma foi.
Penser que nos parents vivaient chargés de chaînes…
Mais, j’entends résonner sur ce plancher de chêne.
C’est lui, c’est Néhémie, je reconnais son pas.
Mon frère, je pourrai le serrer dans mes bras.
Scène II
HANANI – NÉHÉMIE
NÉHÉMIE
Que pourrais-je, Monsieur, faire à votre service ?
Échanson du grand roi, tel est mon humble office.
HANANI
Quoi ? Le grand sommelier ne me reconnaît point ?
Mais pour le rencontrer je suis venu de loin.
Tant d’années, j’en conviens, sont passées sur nos vies
Et par mon front ridé ma jeunesse est ravie.
Tu ne vois plus en moi ton grand frère Hanani,
Comme toi citoyen du royaume puni ?
Je m’en viens du Juda t’apporter des nouvelles.
Oui, ma jeunesse, hélas ! a fui d’un seul coup d’aile,
Mes cheveux ont blanchi, j’ai perdu quelque poids.
NÉHÉMIE
Quel bon vent te conduit dans la maison du roi ?
HANANI
Un vent d’Euraquilon plutôt que douce brise.
Il faut que du pays je parle avec franchise.
NÉHÉMIE
Mais comment va, dis-moi notre oncle Jonathan ?
Est-il encore en vie ? Cela fait si longtemps !
HANANI
Jonathan, crois-le bien, se porte comme un charme.
À quatre-vingt-six ans ne rendra pas ses armes.
NÉHÉMIE
Que devint la chipie, notre cousine Esther ?
HANANI
Toujours si coléreuse, ferait trembler l’enfer !
NÉHÉMIE
Ta fille Rebecca, toujours aussi jolie ?
HANANI
Ravissante. Elle inspire et l’amour et l’envie.
N’en déplaise aux jaloux, je vais la marier.
Quant à son frère Élie, vous pouvez parier
Qu’il entrera bientôt dans une grande école.
NÉHÉMIE
Mais laissons, s’il te plaît tous ces détails frivoles,
Nous reprendrons plus tard cette discussion.
Quant à Jérusalem, la fière Sion,
Sur la belle partie qu’as-tu donc à me dire ?
HANANI
Jérusalem ! Hélas ! Oui, mon cœur se déchire.
Si tu savais, mon frère… Sion… Ah ! Quel malheur !
NÉHÉMIE
Il nous est interdit de nous montrer en pleurs
En présence du roi. Viens ! Sortons ! Cette porte
Est propre à nous cacher. Que promptement l’on sorte !
Le roi bientôt, céans, avec ses invités
Organise tantôt quelques festivités.
Pendant qu’on s’y prépare et qu’on dresse la table
Pour offrir au monarque un festin délectable
Et lui faire goûter les plus fins aliments
Nous pourrons tous les deux discuter librement.
Profites-en, d’ailleurs, pour visiter ma cave.
Le vin persan, dit-on, fortifie les moins braves.
(Sortent Hanani et Néhémie. Entrent Atarès et Gamir, accompagnés de plusieurs esclaves).
Scène III
ATARÈS – GAMIR – Esclaves
(Pendant toute la scène, les esclaves préparent la salle pour le repas royal.)
ATARÈS
Allons ! Dépêchez-vous ! Nous n’avons pas le temps
De jouer ou dormir, troupeau de fainéants !
Dans moins d’une heure, enfin, le monarque on régale,
Il faut que soit dressée cette table royale.
Et Gamir, mon second, dans mes jambes planté !
Mais qui donc m’a flanqué d’un pareil empoté ?
Je veux qu’incontinent cette salle soit prête.
GAMIR
Je fais ce que je puis, car je n’ai qu’une tête,
Deux jambes et deux bras. Le Créateur divin
Ainsi m’a façonné. Pour la viande…
ATARÈS
Et le vin ?
GAMIR
Rouge, blanc ou rosé, ce n’est pas mon affaire :
Celle de Néhémie.
ATARÈS
Ce gaillard m’exaspère.
GAMIR
Tu ne me sembles pas le porter sur ton cœur.
ATARÈS
En effet, je le hais, ce verseur de liqueur.
GAMIR
Qu’a-t-il fait ?
ATARÈS
Rien, sinon que c’est une vraie peste.
Le roi l’aime un peu trop et moi je le déteste.
Je damnerais mon âme pour le voir en prison.
GAMIR
Pour détester les gens il faut une raison.
ATARÈS
Une raison, Gamir ? Veux-tu que je te dise ?
Il a sur notre maître une fâcheuse emprise.
Un maudit fils d’esclave, un gueux qui n’était rien !
Un étranger ! Engeance ignoble ! Un Juif enfin !
GAMIR
Tu n’aimes point les Juifs.
ATARÈS
Oui, je hais cette race.
Je suis rongé d’envie, je convoite sa place.
Prince des sommeliers, grand échanson du roi ;
Ce long titre pompeux ne revenait qu’à moi.
Par quelles manigances, souterraines intrigues
Est-il parvenu… Bon ! Ce discours me fatigue.
GAMIR
L’amère jalousie te prive de repos.
ATARÈS
Le prince est susceptible, un jour j’aurai sa peau.
GAMIR
Le voilà, justement.
ATARÈS
Ce monsieur se promène,
Accompagné, je vois, de quelque énergumène.
(Entrent Néhémie et Hanani.)
Scène IV
ATARÈS – GAMIR – NÉHÉMIE – HANANI – Esclaves
NÉHÉMIE
Frère, il est temps, je crois de nous quitter ainsi,
C’est un devoir sacré qui me retient ici.
Mon Dieu ! Si je pouvais te rejoindre en Judée !
Mais le roi me réclame, oublions cette idée.
HANANI
Je partirai donc seul avec mon désespoir,
Et rejoindrai la caravane dès ce soir.
(voyant Atarès)
Quel étrange bonhomme, et comme il nous regarde !
NÉHÉMIE
Lui ? C’est un vieux jaloux, mais n’y prenons point garde.
Je lui accorderais ma place volontiers
Car flagorneur du roi n’est pas un bon métier.
ATARÈS
Mais voyez Néhémie, quelle figure étrange !
Une grise nuée sur son visage d’ange.
GAMIR
Je suis prêt à gager que l’homme est amoureux.
En honneurs fortuné, en amour malheureux.
ATARÈS
Afficher près du roi une telle bobine,
Et fronçant les sourcils et traînant les babines !
On le paye assez cher pour la cour divertir
Et c’est le cœur en joie qu’on doit le vin servir.
S’il veut garder la vie, je crois qu’il serait sage
D’accrocher un sourire sur ce grave visage,
Et… Paix ! Voici le roi.
NÉHÉMIE
Par cette porte, va.
J’entends sur le parquet le bruit lourd de ses pas.
Peuvent seuls demeurer les ducs et les esclaves
Et l’échanson, bien sûr, le grand maître des caves.
(Hanani sort, entrent Artaxerxès, la reine Esther, des convives, des musiciens, des danseurs, etc.)
Scène V
ATARÈS – GAMIR – NÉHÉMIE – ARTAXERXÈS –ESTHER – Esclaves, convives, musiciens, danseurs, etc.)
ATARÈS
Place au roi ! Place au roi ! C’est l’heure du festin.
Dans ces coupes vermeilles et dans ces plats d’étain,
Au souverain l’honneur de goûter ces merveilles :
Huîtres et crustacés en gelée de groseille.
Puis la charcuterie, terrines, saucissons.
Pour les agrémenter, toutes sauces y sont.
Pour tartiner, le miel des plus fines abeilles.
Violons et guitares au plaisir de l’oreille.
Pour la solide viande, cerf, bœuf et sanglier,
Comme accompagnement légumes variés.
Des fruits pour le dessert : raisins des vignes grecques
Gorgés d’un jus doré, melons, figues, pastèques.
Riche gastronomie pour Votre Majesté,
À la langue royale, extase et volupté.
Quant aux pâtisseries, à la pièce montée,
Œuvre d’un boulanger à la main réputée.
Vous en serez ravi et sans discussion
Vous finirez au lit avec indigestion.
ARTAXERXÈS
Je ne demande pas de me briser le foie
Mais je veux néanmoins festoyer dans la joie.
J’ai fort bel appétit, fidèle panetier
Mais j’attends les avis de mon grand sommelier,
Car il faut du bon vin pour nous griser la fête,
Des vins des meilleurs crus, point immonde piquette.
Où donc est Néhémie, homme de bon conseil
Qui si bien sait tenir papilles en éveil ?
NÉHÉMIE
Présent pour vous servir, ô, Majesté Royale.
ARTAXERXÈS
Quel fin nectar verser au fond de ma timbale ?
NÉHÉMIE
Pour l’habitant des mers, coquilles, crustacés,
Je parle en connaisseur, il faut boire glacé,
Langoustes et homards, aiglefins et dorades,
Pour les huîtres surtout, du vin blanc en cascades.
Un « Côtes de l’Indus » les mettrait en valeur
Des mollusques aussi accroîtrait la saveur.
C’est un doux vin fruité, un plaisir, un délice.
ARTAXERXÈS
Qu’on serve du vin blanc jusqu’au bord du calice !
Pour les viandes aussi, du vin blanc ?
NÉHÉMIE
Majesté,
Vous êtes gastronome, loin de moi d’en douter,
Mais sur ce point précis, permettez, noble Sire,
Au servant de parler et de vous contredire.
Avec les viandes grasses il nous faut un vin gras,
Bien gouleyant, qu’il ait de la cuisse et du bras.
J’ai quelque sauvignon qui fera votre affaire[1]
Un grave succulent, son bouquet doit vous plaire,
Mais si vous préférez la Pelure d’Oignon…
ARTAXERXÈS
Vous savez ce qu’il faut, va pour le sauvignon.
Pour le dessert, ami, qu’avez-vous en réserve ?
Avec les entremets, que faut-il que l’on serve ?
NÉHÉMIE
Un vin blanc savoureux, bien frappé, pétillant
Qui remplit de gaîté et rend les cœurs vaillants,
En parfaite harmonie avec les sucreries,
Offrira du relief à vos pâtisseries.
ARTAXERXÈS
Faites comme il convient, tout me semble parfait.
Nos invités ont faim, qu’on ouvre le buffet !
(Le repas commence, Atarès et Gamir servent les plats. Néhémie sert le vin.)
ATARÈS
Que tous les dieux de Perse et tous ceux de Médie,
Comblent Ta Majesté, qu’elle se rassasie,
Remplissant vos entrailles ainsi que votre cœur
D’un plaisir infini.
ARTAXERXÈS
Panetier, que d’honneurs !
Vous avez du flatteur toute la panoplie.
ATARÈS
N’avez-vous constaté aucune anomalie ?
ARTAXERXÈS
Anomalie ? Non point. Félicitations.
Vous avez tout mené à la perfection.
ATARÈS
Notre tout-puissant roi fait preuve d’indulgence,
Car je ne puis souffrir pareille outrecuidance,
Une telle attitude à la table du roi.
ARTAXERXÈS
Attitude, vraiment ? Je ne vois rien, ma foi
Qui me mette en colère ou qui me contrarie.
Atarès, dites-moi ce qui tant vous marrie.
ATARÈS
Ce qui tant me marrie ? Néhémie, l’échanson.
Le trouvez-vous d’humeur à chanter des chansons ?
ARTAXERXÈS
Je n’ai aucun reproche à notre Néhémie.
ATARÈS
Moi je trouve un outrage en sa physionomie.
Dans ta divine loi n’est-il pas bien écrit
Que nul ne peut entrer l’air sinistre et contrit,
Nul ne peut, ai-je dit, entrer dans ta présence ?
Voyez donc ce laquais, voyez ! Quelle indécence !
Telle face convient pour un enterrement,
Comme s’il désirait ton trépas vivement.
Il est temps de sévir envers ce personnage.
ARTAXERXÈS
Je ne l’ai jamais vu montrer un tel visage.
Étrange contenance, alors je veux savoir
Quel sentiment lui rend ce sombre regard noir.
Le voilà justement venu remplir ma flûte.
Sommelier, s’il vous plaît, restez une minute.
Ensemble nous devons quelques points éclaircir :
Un mystère entre nous qu’il faut approfondir.
ATARÈS
Le voici démasqué, je vois son front pâlir.
NÉHÉMIE
Sire, interrogez-moi, je suis à votre écoute.
ARTAXERXÈS
Ma question peut sembler indiscrète, sans doute :
Dévoué serviteur, seriez-vous amoureux,
Un refus, un chagrin, un espoir malheureux ?
NÉHÉMIE
Amoureux, Sire, moi ?
ARTAXERXÈS
Ou seriez-vous malade ?
Une fièvre, une angine qui rend le cœur maussade ?
NÉHÉMIE
Souffrant je ne suis point.
ARTAXERXÈS
Rien pour justifier
Un pareil manquement ?
ATARÈS
Qui pourrait le nier ?
Votre échanson mérite une peine exemplaire :
Le fouet ou le cachot lui serait salutaire.
ESTHER
Vous seriez trop heureux de le voir en prison.
Vous n’êtes qu’un jaloux ! Écoutons ses raisons.
Sans doute il nous faudra pardonner sa faiblesse.
ARTAXERXÈS
Mon Esther parle peu, mais c’est avec sagesse.
Dites-nous, Néhémie, qu’avez-vous dans le cœur ?
Sans crainte confessez vos chagrins et vos peurs.
NÉHÉMIE
Soit, je suis amoureux, mais non point d’une belle.
Je suis malade aussi, point de fièvre mortelle.
ESTHER
Je ne vous comprends pas, soyez un peu plus clair.
NÉHÉMIE
J’ai mal à ma patrie, ce royaume si cher.
De Sion m’est venue la terrible nouvelle :
Jérusalem ! hélas ! fière cité rebelle !
Comment pourrais-je au cœur chanter un air joyeux
Quand ma ville chérie, dévorée par le feu,
Des serpents, des chacals, est devenue repaire ?
Ses hauts murs dévastés croulent sous la misère.
Quand la ronce et le lierre ont ses flancs pénétré,
Je passerai des jours et des nuits à pleurer.
Oh ! revoir mon pays, patrie de mon enfance !
Partager son malheur, revivre sa souffrance !
Qui pourra sous le ciel mon peuple consoler ?
Qui pourra de ses murs les ruines relever ?
Éternel ! Prête-moi ton oreille attentive.
La terreur m’envahit, ma douleur est trop vive.
Je dépose à tes pieds, Maître, mon désarroi.
Daigne parler, Seigneur, au cœur de mon grand roi.
Que le prince Persan, d’un esprit magnanime,
Prenne dans sa pitié le fardeau qui m’opprime.
ARTAXERXÈS
Mon âme compatit, je te ferai du bien.
Parle donc, je t’écoute. Que veux-tu pour soutien ?
NÉHÉMIE
Donne-moi, par amour, des lettres nécessaires
Auprès du gouverneur et des grands commissaires.
Pour un si long voyage il faudrait des chameaux,
Des réserves de pain et maintes outres d’eau.
De l’Euphrate au Jourdain, les plaines sont arides,
Rares les oasis et le soleil torride.
ARTAXERXÈS
Abandonnerais-tu ton poste et ton métier
Privant mon beau palais d’un si bon sommelier.
Qui pourrait, hormis toi, bien servir à ma table ?
Ton savoir-faire ici te rend irremplaçable.
Ta place est près du roi, tu ne partiras pas.
ESTHER
Quand tout un peuple a faim tu rêves de repas !
Tu es bien assez grand pour te servir toi-même
Le nectar en ta coupe. Où donc est le dilemme ?
Mon époux, j’en appelle a ta compassion
Car en mon cœur aussi je pleure pour Sion.
Ne suis-je pas, dit-on, fameuse cuisinière ?
Je sais verser le vin, comme lui, dans ton verre.
ARTAXERXÈS
Ma reine, il faut le dire, a très souvent raison.
Qui mieux qu’elle saurait diriger ma maison ?
Mais je dois tout peser, que je ne me prononce.
Avant la fin du mois tu auras ma réponse.
ESTHER
À ta femme chérie veux-tu faire plaisir ?
Libère cet esclave et laisse-le partir.
ARTAXERXÈS
Mon amie, vous savez si bien vous faire entendre !
Mon échanson est libre. Qu’il parte sans attendre !
Dès ce jour, Néhémie, avec empressement,
Après dîner j’irai signer vos documents.
Quant a mon panetier, mélangeur de farine
Son esprit malfaisant me sort par les narines.
Qu’on mème séjourner au cachot ce larron.
Je le ferai peut-être pendre, nous verrons.
[1] L’auteur n’y connaît rien en œnologie.
La suite
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