Acte IV
Premier tableau
Décor du tableau précédent.
Scène première
TOBIJA – SAMBALLAT
TOBIJA
D’où viens-tu, Samballat ?
SAMBALLAT
De chez notre ennemie.
TOBIJA
Chez l’ennemie, vraiment ? Quelle est cette infamie ?
SAMBALLAT
C’est bien notre ennemie, cette fille d’Hébreu,
Mais je goûte avec elle un plaisir dangereux.
TOBIJA
Comment cela ? Comment ? Qu’as-tu donc osé faire ?
SAMBALLAT
Rien contre son honneur. Je n’ai fait que lui plaire.
La bataille est gagnée, les dieux sont avec nous,
Ces Juifs seront battus, rampant à nos genoux.
Abandonnant Sion dans la honte et la crainte,
Buvant l’amère coupe de vengeance et d’absinthe,
Aux rives euphratènes se traîneront en pleurs
Et nous boirons tous deux, ivres de leurs malheurs.
TOBIJA
Ces murs que nuit et jour ils montent à grand peine
Redeviendront cailloux dispersés dans la plaine.
Pourquoi tant d’arrogance, à quoi bon tant d’efforts ?
Resteront les regrets, les chagrins, les remords.
SAMBALLAT
Vois-tu dans ce fourreau mon arme redoutable :
Le charme d’une femme. Je l’ai prise à ma table,
Lui parlant galamment, la grisant de bon vin,
Mêlant l’herbe magique au gras de ce festin.
Il fallut qu’à Milcom j'offris un sacrifice.
J’ai mis l’esprit sur elle, un esprit d’artifice,
Maléfique à souhait, démon rusé, méchant.
De Néhémie la belle ensemence le champ
Et, foi de Samballat, cette parole est vraie :
En place du froment alors croîtra l’ivraie.
Son Maître elle trahit par ses vices cachés,
Au péché qui la tient son corps est attaché.
TOBIJA
Heureusement les dieux connaissent nos faiblesses.
SAMBALLAT
Heureusement, le diable aussi, je le confesse.
Sa prière et sa foi ne serviront à rien.
TOBIJA
Mais dissimulons-nous, car je la vois qui vient
Avec son Néhémie, beau couple inséparable.
SAMBALLAT
Voyez cette coquine, si belle et si coupable !
Scène II
TOBIJA et SAMBALLAT (en retrait) – NOADIA – NÉHÉMIE
NÉHÉMIE
Noadia, tu devrais prendre un peu de repos.
Toujours chargée de sacs à te briser le dos !
Portefaix, ce n’est pas le métier d’une fille.
NOADIA
Je ne suis appelée à croiser les aiguilles
Mais à lutter pour Dieu et pour croiser le fer.
Regarde cette épée, comme elle brille au clair.
Je n’étais autrefois qu’une faible bergère
Mais mes bras désormais sont forgés pour la guerre.
Que vienne l’ennemi, je saurai lui parler.
NÉHÉMIE
Noadia, mon amie, comme vous y allez !
NOADIA
Soldat de l’Éternel, par surcroît prophétesse.
NÉHÉMIE
Remets dans son fourreau ta lame vengeresse,
Avant qu’innocemment tu ne blesses quelqu’un.
NOADIA
Vienne ce Samballat, je le change en défunt !
Idem pour Tobija.
TOBIJA
C’est vraiment sympathique !
Je n’y comprends que goutte à ton arithmétique.
Ta fidèle alliée prête à nous découper,
Nous transpercer, mon cher, ou bien nous étriper !
SAMBALLAT
Ne comprends-tu donc pas le jeu de la félonne ?
Médiocre prophétesse, habile comme espionne,
Souple comme félin, rusée comme renard,
Elle est de notre bord et maîtrise son art,
La rusée, d’une main le couvre de caresses,
De câlins, de bisous, de toute sa tendresse,
Tandis que l’autre main serre le long couteau
Qui dans sa grasse épaule se fichera bientôt.
TOBIJA
Et je me confierai dans une telle amie ?
Une fois rassasiée du sang de Néhémie
Prendra quelque infini plaisir à ce jeu-là,
Te plantera son fer en ton dos, Samballat.
Elle est pour l’Éternel. N’oublie pas qu’elle est juive.
(Sortent Tobija et Samballat.)
Scène III
NOADIA – NÉHÉMIE
NOADIA (à part)
Revoilà ce démon qui me retient captive !
Ma pauvre Noadia, ennassée comme un rat.
L’ardent Moloch te tient. Qui t’en délivrera ?
Ariel ! Au secours ! J’appelle ta présence.
Fais pénétrer en moi du grand Dieu la puissance.
Il ne me répond pas. Je l’aurais offensé.
Entre le bien, le mal, mon cœur est oppressé.
Que faire ? Ô Dieu, que faire ? La réponse est concise.
Oui, j’entends une voix qui me dit : prophétise,
N’es-tu pas prophétesse ? Est-ce la voix de Dieu
Ou celle du malin ? Quel message odieux !
Soit, j’obéirai donc !
NÉHÉMIE
Eh bien ! La belle, on rêve ?
Voici nos porte-épée qui prendront ta relève
Pour garder la muraille. Il est temps, va dormir,
La fatigue te prend. Je vois ta peau blêmir.
Ma chère Noadia n’est pas dans son assiette.
NOADIA
J’ai deux mots à te dire, à graver dans ta tête :
Ainsi parle la voix de ton Dieu créateur,
Ainsi m’a révélé l’Esprit consolateur :
Qui t’a mis sur le cœur de fuir loin de ton maître,
De l’impérial palais t’échapper comme un traître,
Affrontant le courroux d’Assuérus, ton roi ?
Tu as abandonné ton poste et ton emploi.
L’Esprit Saint te le dit et le redit encore :
Ta place est assignée auprès de tes amphores.
Poussé par son orgueil, Néhémie s’est levé
Mais le Dieu tout-puissant ne t’a pas appelé.
Est-ce à toi que j’ai dit : « Rebâtis cette enceinte. » ?
Mais du Roi des Armées tu as perdu la crainte.
Que fais-tu sur ce mont qu’Adonaï a banni ?
Il n’a point pardonné, Israël est puni.
Pose encore une pierre au pied de la muraille
Et le feu sortira du fond de tes entrailles.
Retourne auprès du roi, implore son pardon.
Il te rétablira car il est juste et bon.
NÉHÉMIE
Eh bien ! Décidément, c’est le jour des prophètes !
Il pleut des prophéties à me rompre la tête.
Prophètes de malheur et découragement :
Les mêmes visions ; les mêmes arguments.
Ils veulent m’effrayer, me prédisant le pire,
Mais l’Éternel ne parle pas pour ne rien dire.
Enfin, j’ai toujours cru qu’il n’était qu’un seul Dieu,
Celui qu’en tous les temps vénéraient nos aïeux
Mais j’aimerais savoir si nous parlons du même.
NOADIA
Tu ne me crois donc pas ? Néhémie, tu blasphèmes !
NÉHÉMIE
Je ne blasphème point. Dieu m’avait averti.
Il parle à ses enfants en rêve dans leur lit.
Je t’avais accordé ma pleine confiance
Et ne m’attendais pas à cette performance.
Je t’ai vu dans le noir parler à Samballat.
Que manigançais-tu avec cet oiseau-là ?
Quel sinistre complot ? Noadia, parle vite.
N’as-tu point de réponse ? Faux oracle ! hypocrite !
Laisse-nous ton épée et reprends ton bâton.
Tu redeviens bergère. Retourne à tes moutons.
Deuxième tableau
Le parvis du Temple
Scène IV
NOADI A – SAMBALLAT
SAMBALLAT
Quel succès, Noadia ! Brillante réussite !
Tu es fort compétente et je t’en félicite.
Pour te justifier as-tu quelque raison ?
NOADIA
Je n’ose plus quitter ma modeste maison
Tant je suis abattue, vaincue, humiliée.
Oui, je me sens salie, comme prostituée,
Traîtresse à mon pays, traîtresse au peuple élu.
Hélas ! Pauvre de moi ! J’ai perdu mon salut.
C’est le temps des remords, le temps des pénitences !
SAMBALLAT
Pénitence ? Allons donc ! C’est ton jour de vengeance.
Cet homme que je hais t’a traitée comme un chien
Mais, pour l’anéantir tu as d’autres moyens.
Une femme a toujours des armes redoutables :
Un dard empoisonné bien caché sous la table.
NOADIA
Le séduirais-je ? Allons ! Il n’y faut point rêver.
Si je reviens vers lui, que va-t-il arriver ?
SAMBALLAT
La ruse ne vaut rien, alors, tue-le, ma belle.
Transperce-lui le corps d’une lame mortelle.
Étends-le de ton bras sans attendre demain.
NOADIA
Du sang de Néhémie rougir mes jolies mains ?
SAMBALLAT
Mérite-t-il de vivre, t’ayant humiliée ?
Venge-toi sur-le-champ, femme répudiée.
NOADIA
Au sicaire brutal le glaive et le poignard !
J’emploierai contre lui la ruse du renard.
Je suis bien informée des règles de Moïse.
Mon piège est ficelé.
SAMBALLAT
Agis selon ta guise.
Allons ! Séparons-nous. Voici le roi des gueux.
Il ne vaudrait mieux pas que l’on nous voie tous deux.
(Noadia et Samballat se séparent. Entre Néhémie.)
Scène V
NÉHÉMIE
Seigneur ! Que tes fardeaux sont lourds et difficiles !
Soldats découragés, serviteurs indociles !
Les pierres écrasant le dos de nos tailleurs !
Que ton joug est pénible et rude le labeur !
« Repartons pour l’Égypte où la vie était belle
Tant pis si l’on nous frappe ou si l’on nous flagelle.
Nous y vivions en paix, c’était le bon vieux temps !
Nous irions de nouveau travailler en chantant. »
Toujours agit ainsi le peuple israélite :
Il est plein de courage et se dégonfle vite.
Je suis environné de prophètes sans cœur,
Puant la trahison, prophétisent en chœur
Des malédictions, de funestes oracles.
Pour en venir à bout je réclame un miracle.
Prétendant me servir au nom du Dieu vivant
Ils paissent les brebis dans les sables mouvants.
Quant à cette bergère qui me semblait si pure,
Saurai-je pardonner son ignoble parjure ?
Celle qui m’inspirait une sainte amitié…
Il le faudra pourtant. Bon Seigneur, prends pitié !
Souviens-toi des voyants aux paroles traîtresses.
N’oublie pas Noadia, la fausse prophétesse.
(Entre Ariel)
Scène VI
NÉHÉMIE – ARIEL
ARIEL
Eh bien ! Mon serviteur va-t-il baisser les bras ?
Quelle contrariété te laisse en embarras ?
NÉHÉMIE
Les forces m’abandonnent et je perds mon courage.
À quoi m’aura servi cet épuisant voyage,
Et ces privations, cette œuvre de fourmi,
Et vivre chaque instant pressé par l’ennemi ?
Mon cœur est fatigué, je veux rentrer à Suse,
Loin de ces mécréants méchants, remplis de ruse.
J’étais bien plus tranquille dans le palais du roi,
Je mangeais à ma faim et dormais sous un toit.
Assez de Tobija et de ses railleries !
De la perverse augure avec ses roueries !
Le coup qu’elle m’a fait je n’ai point digéré.
ARIEL
Ce sont tes sentiments qu’il te faudra gérer.
La modération n’est pas dans ta nature.
Comme elle t’a blessé, perfide créature !
La belle Noadia te plaisait à ce point ?
NÉHÉMIE
Tout le monde l’aimait, nous ne comprenons point.
ARIEL
Il te faudra l’aimer et l’aimer davantage.
Qu’elle soit libérée de son dévergondage.
Jusqu’à sa délivrance il te faudra prier
Car le diable la tient, ses deux bras sont liés.
NÉHÉMIE
Pour elle j’ai déjà fait monter ma prière.
ARIEL
Il est bon de prier. Comment pries-tu, mon frère ?
NÉHÉMIE
Comment je prie ?
ARIEL
Oui.
NÉHÉMIE
Mais…
ARIEL
Quand tu dis : « Souviens-toi
De Noadia, la prophétesse. »
NÉHÉMIE
Avec ma foi.
ARIEL
Tu pries avec ferveur, avec persévérance,
Demandant au Grand Dieu d’assouvir ta vengeance.
Avant toute parole il faudra pardonner
Car, ne le dénie pas, tu l’as bien dans le nez.
NÉHÉMIE
Mon cœur est déchiré du tranchant de sa lame.
Il suffit d’y penser, ma colère s’enflamme.
ARIEL
Dans la divine Loi n’est-il donc pas écrit
Cette règle inspirée de par le Saint-Esprit :
« Aimez votre prochain aussi bien que vous-même ;
Haïssez l’ennemi, celui qui ne vous aime. »
NÉHÉMIE
Dans la Loi de Moïse, en effet, c’est écrit.
Je ne conteste point.
ARIEL
Aujourd’hui, Dieu te dit :
« Intercède en pleurant pour ceux qui te haïssent
Et qui te persécutent, que ta voix les bénisse. »
Si tu n’aimes que ceux qui te comblent de bien,
N’est-ce pareillement qu’agissent les païens ?
NÉHÉMIE
J’aurai compassion de cette femme impie,
Me forcerai d’aimer la pendarde chipie.
ARIEL
Tu fais bien. Elle porte au fond de son carquois
L’ultime flèche. De cette archère méfie-toi.
Elle t’achoppera d’une étrange manière.
Tu lui résisteras car sa ruse est grossière.
La voilà. Je m’en vais. N’oublie pas mes conseils.
Garde ton âme en paix, ton esprit en éveil.
(Ariel sort, entre Noadia)
Scène VII
NÉHÉMIE – NOADIA
NÉHÉMIE
Quoi ? Tu reviens vers moi, aurais-je la berlue ?
Je t’avais pourtant dit de t’ôter de ma vue.
Est-ce nouveau forfait, nouvelle trahison ?
De ta bouche vermeille s’écoule le poison !
NOADIA
L’objet de mon retour n’est pas ce que tu penses.
Je viens le cœur contrit, chargé de repentance.
Mon âme, elle est au diable et je suis toute à lui.
J’ai perdu mon salut, cheminant dans la nuit.
Le malin m’a séduite, sans peine il m’a ravie,
Mais je veux te sauver, je tremble pour ta vie.
Par Samballat manipulée comme un pantin
Et j’ai peur de l’enfer. Quel horrible destin !
NÉHÉMIE
Tu trembles pour ma vie. Je tremble pour ton âme,
Mais l’amour de ton Dieu peut ranimer ta flamme.
Seule au pied de ton lit, demande-lui pardon.
Lui seul t’accordera la pleine guérison.
Il chasse le démon, l’Éternel te délivre.
NOADIA
Je veux abandonner ce vilain art de vivre.
Écoute ta servante, elle veut t’avertir :
On cherche à te tuer, frère, tu dois partir.
NÉHÉMIE
Ce discours-là, déjà, tu m’as bien fait entendre.
Dans ce filet grossier encor veux-tu me prendre ?
NOADIA
Crois-moi, je t’en supplie. L’ignoble Samballat
Ainsi que Tobija, – beau duo que voilà ! –
Furieux de voir presque achevée la muraille
Ont résolu ta mort, ces gredins, ces canailles !
Cache-toi n’importe où, ils te retrouveront.
NÉHÉMIE
Qu’ils viennent me chercher ! C’est ce que nous verrons.
NOADIA
Tu n’échapperas pas, te dis-je, à leur colère.
Il n’est pour te sauver qu’un seul abri, mon frère,
Refuge où nul païen n’osera pénétrer :
Rocher de ton salut, c’est le temple sacré.
NÉHÉMIE
Le temple ! Du grand Dieu n’as-tu la moindre crainte ?
Qui poserait ses pieds dans la demeure sainte ?
La vie en est le prix. Ignores-tu la Loi ?
Quel pécheur peut tenir en présence du Roi ?
Uzza fut foudroyé pour avoir touché l’Arche,
Craignant qu’il ne bascule, malheureuse démarche !
Souviens-toi d’Ozias, soudain rendu lépreux.
Il croyait dans ce temple être agréable à Dieu.
Il a voulu lui-même offrir un sacrifice
Au mépris du grand prêtre, usurpant son office.
Avec la sainteté l’on ne badine point
Et j’en prends devant toi le Seigneur à témoin :
Cette ruse à me perdre était trop bien ourdie.
Tes larmes de regret n’étaient que comédie.
La suite
Créez votre propre site internet avec Webador