Premier tableau

PREMIER TABLEAU

Les remparts de Tournai, la nuit. 

Scène première

SOLDATS du guet – le VEILLEUR de nuit

Deux heures sonnent au beffroi.

LE VEILLEUR

Il est deux heures et tout est bien.

Calme est la nuit,
 Sans aucun bruit,
 Douce et tranquille.

Votre ange veille sur la ville.
 Dormez en paix, ne craignez rien.

SOLDATS DU GUET

Veillons jusques au matin
 Tous armés de vigilance.
 Observons dans le silence,
 Veillons jusques au matin.

LE VEILLEUR

Il est deux heures et tout est bien.

Calme est la nuit,
 Sans aucun bruit,
 Douce et tranquille.

LE CHEF DU GUET

Vaillants soldats, fouillez chaque ruelle,
 Car cette nuit, faut-il qu’on le rappelle,

Un maudit Allemand, ministre clandestin

Voudrait s’enfuir par-delà les remparts,
 Car de Tournai les portes sont fermées.
 Cette vermine, par le diable animée,
 Cet hérétique, ce vaurien, ce pendard…

SOLDATS DU GUET

À nos archers n’échappera,
 Nous le tiendrons sous bonne garde.
 La lance ou bien la hallebarde
 Le parpaillot transpercera.

LE VEILLEUR

Votre ange veille sur la ville.
 Dormez en paix, ne craignez rien.

Le veilleur et le guet s’éloignent. Un groupe d’hommes sort de l’ombre.

 Scène II

PIERRE BRULLY – JAN – GILLES – ARNOULT – JEAN

Les hommes ensemble

Au milieu de la nuit
 Marchons sans aucun bruit.
 Sur les pavés humides

Fuyards intrépides,

Glissons, discrets comme félins.

Sur le chemin de ronde,

Au cœur des ténèbres profondes,

La garde s’éloigne enfin.

Ne nous amusons pas en chemin.

Ils reviendront, armés de zèle.

Ordre leur est donné de saisir l’infidèle.

JEAN

Nous y sommes enfin parvenus,

Murant Tournai, terrible forteresse !

ARNOULT

Hélas ! Faut-il que l’ennemi nous presse !

Par ces cordages retenu,

Pierre, tu descendras dans la fosse fétide

Au nez des miliciens perfides.

JAN

Au pied du mur la liberté.

PIERRE

Que j’ai de peine à vous quitter !

ARNOULT

Par une ultime prière

Intercédons pour maître Pierre

Imposons sur lui les mains.

Appelons le secours divin.

JAN

Le Rédempteur adorable
 Voit son enfant vulnérable
 Et le garde du malin.

JEAN

Réclamons de Dieu la protection ;
 Sur son serviteur la pleine onction.

Les hommes ensemble

Tout-Puissant Dieu, toujours à notre écoute,

Père d’éternité,

Qui seul contient la vérité,

Garde les pas de Pierre et veille sur sa route.

Délivre-le de la crainte et du doute.

Fortifie-le dans le péril.

Au nom du Christ, ainsi soit-il.

PIERRE

Jan, mon ami, mon frère, tu es le plus jeune d’entre nous, mais l’un de plus dévoués pour la cause de l’Évangile. C’est toi même qui m’as accueilli alors que je venais de Lille, et tant que j’ai pu exercer mon ministère à Tournai, tu m’as toujours assisté et partagé nos périls. Quel garçon courageux tu es ! Je ne t’oublierai jamais.

JAN

Moi non plus, maître Pierre, jamais je ne vous oublierai. Votre prédication et vos encouragements personnels m’ont fortifié dans ma foi naissante.

JEAN

Hélas ! Il faut fuir sans tarder.

ARNOULT

Il aura fallu qu’un faux frère, un prêtre déguisé s’infiltre dans la communauté. À présent, la tête de Pierre Brully, notre berger, est mise à prix.

PIERRE

En demeurant près de vous, nous mettons toute l’église en danger. Chantons un dernier cantique : un chant d’adieu.

Les hommes ensemble

Dieu t’accompagnera nuit et jour,[1]

Mets en lui ta confiance,
 Prends ta force en sa vaillance.

Il est ton bouclier, ton secours.

 

Nous nous séparons dès aujourd’hui

Mais nos cœurs en harmonie,
 Nos âmes restent unies

Au divin berger qui te conduit.

 

Quand t’oppressera ton ennemi

Dans la peine et la misère,

Quand tu souffres sur la terre,

Pense au paradis qu’il t’a promis.

 

Oui, nous nous retrouverons là-haut,

Nous le verrons face à face.

Il nous prépare une place.

Sois en paix, Jésus revient bientôt.

ARNOULT

Il est temps de partir, maintenant. Le guet va bientôt revenir. Si nous ne nous revoyons pas ici-bas, nous nous retrouverons dans le ciel, et nous aurons toute l’éternité pour nous étreindre.

(Les hommes font descendre Pierre en bas des remparts au moyen de cordes.)

JEAN

Tout va-t-il bien, maître Pierre ?

PIERRE

Mes pieds reposent sur la terre.

Je garde la corde avec moi

Car j’en aurai besoin mille fois.

Je vous la renverrai sans faute

Mais mon Dieu que la muraille est haute !

J’aurais pu me rompre les os.

ARNOULT

Quittez ce pays au plus tôt.

Le jour va poindre et le prévôt

Retournera toute la ville.

PIERRE

Je serai loin, partez tranquilles

C’est en vain que ces gueux chercheront dans le noir.

JAN

Bien-aimé, de mon cœur un dernier au revoir.

(Jan se penche pour saluer Pierre. Une pierre se détache.)

PIERRE

Ma jambe ! Elle est brisée. Quelle souffrance !

La pierre, en un clin d’œil, me prive d’espérance.

Dans le fossé bourbeux

Je périrai. Quel jour affreux !

JAN

Qu’as-tu fait, Jan ? Maudite soit ta maladresse ! 

Maudite la pierre traîtresse !

Tel que Judas, par un baiser

Sa trahison met en lumière,

Tel Judas je trahis mon frère :

Par un geste amical je viens de le briser.

ARNOULT

Qu’allons-nous faire maintenant ? Nous ne pouvons pas l’abandonner ainsi.

JEAN

Rejoignons-le au pied du mur, et nous verrons ensuite.

ARNOULT

Comment faire ? Nous n’avons plus de corde.

JEAN

Contournons les remparts. Je n’entrevois pas d’autre solution.

ARNOULT

Toutes les portes de la ville sont surveillées. Nous serions immédiatement arrêtés.

JEAN

Que faire ? Mon Dieu ! Seigneur aide-nous !

ARNOULT

Trop tard. Voici la réponse du Père. Nous n’avons plus le choix.

(Les huguenots se dispersent. Le guet paraît.) 

Scène III

SOLDATS du guet – le VEILLEUR de nuit

SOLDATS DU GUET

Veillons jusques au matin
 Tous armés de vigilance.
 Observons dans le silence,
 Veillons jusques au matin.

LE VEILLEUR

Il est quatre heures et tout est bien.

Calme est la nuit,
 Sans aucun bruit,
 Douce et tranquille.

SOLDATS DU GUET

Veillons jusques au matin
 Tous armés de vigilance.

LE CHEF DU GUET

Silence ! N’entendez-vous rien ?

SOLDATS DU GUET

Observons dans le silence,
 Veillons jusques au matin.

LE CHEF DU GUET

Taisez-vous donc ! Au pied de cette enceinte

N’entendez-vous pas de plainte ?

SOLDAT

En effet, j’entends quelqu’un gémir.

SOLDAT

Combien cet homme doit souffrir !

SOLDAT

Mais que faisait-il donc à traîner dans la fange ?

SOLDAT

Sans aucun doute un malandrin, mais, c’est étrange…

LE CHEF DU GUET

Il faut aller le secourir

Sinon le gaillard va mourir.

Toi, Desmet, va chercher du renfort à la ville.

SOLDAT

Chacun dort et c’est difficile.

LE CHEF DU GUET

À la taverne on est toujours ouvert.

Allez ! Mobilisez ces ivrognes pervers.

(Le guet s’éloigne, le jour commence à poindre. Le coq chante.)

LE VEILLEUR

Il est cinq et tout est bien.

Sans aucun bruit
 Finit la nuit
 Douce et tranquille.

 

 

[1] Suggestion de mélodie JEM 96

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