Deuxième tableau
DEUXIÈME TABLEAU
Maison de l’échevin Abel de Moncheaux. Des hommes amènent Pierre sur une civière. La pièce se remplit progressivement de curieux, parmi lesquels Marie et Valérie.
Scène première
ABEL – PIERRE – MARIE – VALÉRIE – Gens du peuple.
ABEL
Vous voici chez moi. Étendez-le sur cette table. Allez-y doucement. Cet homme doit terriblement souffrir. Qu’il se repose un moment ; il faut qu’il soit mené chez le prévôt.
❖
CHŒURS
Quel est ce brigand qu’on amène ?
Où l’a-t-on trouvé
Agonisant sur le pavé ?
Ô déchéance humaine !
Des malandrins, sans aucun doute
L’auraient dévalisé sur la route.
– Sur le pavé ? Non point. Dans le fossé, mesdames.
Le gaillard y perdrait son âme.
– On dit qu’il est de ces hérétiques
Dont les sermons enflamment la Belgique
ABEL
Allons ! mesdames et messieurs,
Laissez-nous respirer, vous êtes trop curieux.
Je dois parler à cet individu.
CHŒURS
Mais s’il meurt, il est perdu
Car il ne sert pas la Sainte Église.
ABEL
Parlez avec franchise.
Êtes-vous ce coquin
Débarqué d’Allemagne
Battant la campagne
Et qui répand sur son chemin
L’ivraie la plus noire ?
Est-ce vous qui tirez de votre vieux grimoire
Ces doctrines illusoires ?
PIERRE
Je suis cet homme-ci.
Ma tête est mise à prix :
Trente deniers. La bonne affaire !
ABEL
Cinquante, maintenant, car pour votre misère
Votre cote monte ainsi,
Prédicateur brisé, meurtri.
❖
Il faut commencer à soigner ce pauvre hère. Hérétique ou pas, il a droit à la compassion des chrétiens.
MARIE
Les blessés, c’est mon affaire. Donnez-moi seulement du linge et une bassine d’eau pour nettoyer et panser cette vilaine plaie.
ABEL
De l’eau, tant que vous en voudrez, mais du linge, pas question ! Qui me le paiera ?
VALÉRIE
J’ai du tissu de lin que je viens d’acheter. J’en avais prévu un autre usage, mais je suis heureuse de le sacrifier pour une tâche comme celle-ci.
MARIE
Je vous en remercie. Mais, il me semble que nous nous connaissons. N’êtes-vous pas la fille du drapier ?
VALÉRIE
En effet, je suis Valérie du Parquier. Nous nous sommes déjà rencontrées pour affaire. Vous êtes Marie, la femme de Jacques, le tailleur de la rue des Carriers.
MARIE
Oui. Coupez ce linge en bandes, s’il vous plaît. Voici des ciseaux. Ah ! Si seulement il y avait moins de monde dans cette pièce ! On n’y voit rien, on ne s’entend pas et on étouffe.
ABEL
Eh bien ! Vous entendez ! Allez ! Que ceux qui n’ont rien à faire ici rentrent chez eux. Quant à moi, mesdames, je vous laisse à vos soins. Appelez-moi si vous avez besoin de mon aide.
❖
Scène II
PIERRE – MARIE – VALÉRIE
PIERRE
Oh ! bienveillante sœur,
Tu me trouves brisé, vaincu par la douleur
Et te voilà, pansant ma plaie.
MARIE
Que cette blessure m’effraie !
Ce sang tout noir,
C’est très mauvais.
PIERRE
Gardons l’espoir.
Toutes choses concourent à notre délivrance,
Oui, tout concourt au bien
De ceux qui aiment Dieu, qui lui font confiance
Et qui sont appelés chrétiens.
MARIE
Courage, ami, frère, courage !
PIERRE
Jeune fille au si plaisant visage,
Suis-je connu de vous ?
VALÉRIE
J’étais à votre prêche en la maison d’Arnoult
Estallufret. Ce fut plaisir de vous entendre.
Une belle oraison, je ne puis m’en défendre.
(À partir de cette réplique, les interlocuteurs parlent à voix basse.)
MARIE
Jeune oiseau sans cervelle, veux-tu nous faire pendre ?
Ou la tête trancher ?
Ou nous mener droit au bûcher ?
VALÉRIE
Qu’ai-je dit de si malhonnête,
Pour qu’on me montre cette tête ?
MARIE
Ne parle pas si fort,
Tu nous ferais grand tort.
Jamais plus ce nom-là ne prononce :
Ni celui d’Estallufret
Ni celui d’Arnoult, dans notre intérêt,
De peur qu’un voisin nous dénonce.
VALÉRIE
Je suis confuse et demande pardon.
À jamais je tairais ce nom.
(en aparté)
Qu’as-tu donc fait, ma pauvre Valérie ?
Qu’as-tu cherché sous ce toit
Alors que ta foi n’est qu’en Marie ?
Je maudis ma curiosité
Et ma duplicité.
Si quelqu’un m’avait vue parmi ces hérétiques,
Si l’on m’assimilait à tous ces fanatiques,
Qu’adviendrait-il de moi ? Épouvantable sort !
Je suis trop jeune encore et j’ai peur de la mort.
La suite
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