Acte II

Damas, la maison de Naaman.

Scène première

LÉA

Hélas ! Mon pauvre corps ! Mes jambes et mon dos !
Pour te servir, Seigneur, quel terrible fardeau !
Pour ma fidélité indignement battue,
Et j’aurais moins souffert si ma voix s’était tue.
Tu permis donc, hélas ! ô Seigneur éternel
Que je souffre des hommes un gène si cruel,
Que du cuir je subisse la terrible morsure
Et que ma peau fragile en porte la blessure ?
Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ? J’ai combattu pour toi.
Tu m’as laissée vaincue, Seigneur, dis-moi pourquoi ?
Devais-je, moi Léa, comme ce peuple impie
Craindre l’idole infâme et trembler pour ma vie ?
Ô mon Dieu ! J’ai trop mal ! Et ce dos enflammé…
Piètre remerciement pour t’avoir tant aimé !
Le couteau de ce prêtre eût été moins pénible.
Jamais je n’aurais dû braver ce dieu terrible…
Mais la douleur m’égare, pardonne-moi Seigneur,
Car la foi m’abandonne en ce jour de malheur.
Quel est donc cet air chaud qui traverse mon âme ?
Soulagement du cœur ! Rafraîchissante flamme !
Je sens comme une main sur mon dos crevassé,
Toucher qui me libère, et ma peine a cessé.
Les marques du fouet labourant ma peau frêle
S’effacent à mes yeux. Bonté surnaturelle !
Dieu du père Abraham ! Pardon d’avoir douté,
N’ayant fait aucun cas de ta fidélité.
Au sein de la détresse, dans la tourmente même,
Tu me montres, grand Dieu, jusqu’à quel point tu m’aimes.
Ainsi, par ton amour, enrichie par tes dons,
Moi, la petite esclave, j’ai terrassé Rimmon.
À l’odieux Nazar aussi je le proclame :
Je ne crains ni son fouet, ni je ne crains sa lame.
Les sentences du prêtre, les menaces du roi
Jamais plus ne pourront me détourner de toi.
Naaman que je sers avec force et courage
N’a craint de provoquer du pontife la rage.
Sa délicieuse épouse, la douce Farika
De même intercéda pour défendre mon cas.
Sois donc remercié pour des maîtres si tendres.
Ô puissent-ils tous deux ta douce voix entendre,
Car je les aime, ô Dieu, bien qu’ils soient ennemis
D’Israël et qu’ils soient aux idoles soumis,
Bien qu’ils aient assombri ma tendre adolescence,
Je te prie de verser sur eux ta bienveillance.
Mon cœur s’ennuie souvent, Seigneur, tu le sais bien,
Des rues de Samarie. Je me languis des miens.
Permettras-tu qu’un jour je retrouve ma ville ?
Me libéreras-tu de cette vie servile,
Que je retrouve enfin le pays d’Israël ?
J’ai soif de ma patrie, je t’implore, Éternel.
Reconduis-moi chez moi, vers la terre promise,
Mène vers Canaan ta servante soumise.
Mais, dissimulons-nous, j’aperçois Salia
Flanquée de son amie la sotte Malia,
Filles écervelées, courtisanes frivoles,
Elles vont à nouveau m’humilier.

 

 

Scène II

LÉA – SALIA – MALIA

SALIA

                                               Je vole,
Et de mes longues ailes je m’élance des cieux
Pour me précipiter à cette heure en ce lieu.
Ici, chez Naaman, démarche audacieuse,
Nous courons toutes deux, fidèles, envieuses.
D’approcher notre amour nous avons le devoir
Et dans son salon même, nous pourrons tout savoir.

LÉA

Que font-elles ici ? Quelle est donc cette ruse ?
Que dira Farika découvrant ces intruses ?

SALIA

En observant ici nous aurons la faveur
D’entendre ou d’infirmer la rampante rumeur.

MALIA

Oh ! Partons, Salia, je crois qu’on nous épie ;
Je sens sur moi les yeux de l’intime ennemie

Farika.

SALIA

            De la place elle nous chassera.

MALIA

Sachons nous esquiver quand elle passera.

SALIA

Ce n’est pas Farika qui met mon cœur en peine,
Que m’importe après tout sa tendresse ou sa haine ?
On dit de Naaman qu’il est déjà perdu :
L’épreuve qui s’abat sur cet homme éperdu
Le jette dans la honte et son mal est terrible,
La lèpre, ce fléau, l’a désigné pour cible.
Non, bientôt de sa gloire il ne restera rien.
Comme l’a dit Nazar, il fuira loin des siens.
La haine de Rimmon n’accorde aucune trêve.

MALIA

Hélas ! que son déclin ne soit qu’un mauvais rêve !
Je l’aime, Salia, lépreux, même banni,
Je resterai fidèle à ce héros terni.

SALIA

Malia, ton héros bientôt va disparaître
Et nous devrons demain choisir un nouveau maître.
Oublie-le maintenant et prépare ton cœur
À l’amour du suivant avec la même ardeur.

MALIA

Je l’aimerai toujours.

SALIA

                                Partage alors sa honte.
Déjà je suis acquise à l’étoile qui monte.

MALIA

Laissons là ce discours. Vraiment, tu me déçois.

SALIA

Sais-tu ce qu’on raconte à la table du roi ?

MALIA

Dis-moi !

SALIA

               Au temple, hier, par une main profane,
De farine de blé la poudre diaphane
Fut répandue tout près de l’autel.

MALIA

                                               Et alors ?

SALIA

Nazar serait venu reprendre le trésor,
Laissant de ses souliers les marques peu discrètes.
D’autres les ayant vues, sa disgrâce était faite.
On parle de mensonge, voire de trahison,
Et déjà la rumeur s’étend dans la maison.
On dit qu’embarrassé, pour étouffer l’affaire
Le grand-prêtre lui-même passa la serpillière.

MALIA

Quelle incroyable histoire ! Qui aurait fait cela ?

SALIA

Qui donc aurait osé ? Ne le demande pas !
On soupçonne la Juive, oui, Léa, cette peste
Qui pour narguer Rimmon, d’ailleurs, n’est pas en reste.
Elle gît à présent sur un lit de douleur,
Le fouet l’a châtiée, ce fut pour son malheur,
De nombreux jours encore durera sa souffrance,
Tout son corps est en feu. Pour son outrecuidance,
Elle endure un supplice, elle l’a mérité,
Et ce fut un plaisir de l’entendre crier.

LÉA

Merci, ma chère amie !

MALIA

                                   J’entends parler.

SALIA

                                                             La Juive !

MALIA

Quoi ? Déjà rétablie ? Comme elle est forte et vive !

SALIA

Esclave, tu épies ! Apparais ! Montre-toi !
Les coups de ce matin n’ont pas suffi, ma foi !
Toi, la juive effrontée, méchante comme teigne.
Veux-tu que de ma main à mon tour je t’enseigne ?

LÉA

Je n’en ai pas besoin.

MALIA

                                 Elle a tout entendu ;
De nos discussions elle n’a rien perdu.

SALIA

Réponds-nous ! Que sais-tu sur le mal de ton maître ?

LÉA

S’il en est accablé, il ne fait rien paraître.

SALIA

Je crois ce qu’on me dit : c’est un homme achevé.
On en parle à la cour : son malheur est prouvé.

LÉA

Il paraît qu’on m’a dit ! Je me suis laissé dire !
Avec des « on m’a dit » je dois craindre le pire.
Puisque vous aimez tant les rumeurs de la cour,
Je pourrais vous donner un conseil en ce jour :
Vérités et mensonges tombant dans vos oreilles,
Sur un frais papyrus écrivez ces merveilles.
Tous les ragots de cour sur la reine et le roi,
Sordides racontars auxquels vous prêtez foi,
Écrivez tout cela en lettres majuscules,

Et revendez vos œuvres à la foule crédule,
Vous verrez que sous peu, pour vos dignes talents,
On vous rétribuera de quelques bons talents.

MALIA

Mais c’est intolérable !

SALIA

                                   Cette esclave persifle.
Nous sommes deux princesses. Écoute, tête à gifles :
Vois ton état servile, considère nos rangs,
Tu devrais te traîner à nos pieds maintenant.

 

 

LÉA

Certes, je suis esclave et n’ai qu’une maîtresse ;
De servir Farika le devoir seul me presse.
Je ne suis pas à vous et ne veux recevoir
De vous nulle leçon, faites-le bien savoir.

SALIA

Toujours à nous moquer, vraiment elle m’agace,
Maudit échantillon de sa maudite race.

LÉA

Reste calme, Léa !

MALIA

                             Réponds juste une fois :
Le gros sac de farine, c’était toi ?

LÉA

                                                  C’était moi.

SALIA

Toi seule, pauvre esclave, mets le trouble en la ville !
Ne veux-tu pas causer une guerre civile ?
Naaman, par ta faute, est certain de mourir.

LÉA

Par ma faute !

SALIA

                        Oui, la tienne ! « Je ne saurais servir
Une idole de pierre. » Par ta sotte conduite,
Détournant sa fureur de ta tête maudite,
Tu la laisses tomber sur l’homme tant aimé.

LÉA

En aucune manière…

SALIA

                                  Quel mal as-tu semé !
Tremble, et de Salia redoute la colère,
Subis notre vengeance, esclave, et considère
Que ton rang te limite à recevoir des coups.
Dans notre lieu secret descends donc avec nous ;
Nos façons de penser nous te feront connaître.

LÉA

Je ne crains pas vos dieux, je ne crains pas vos maîtres,
De vous aurais-je peur ?

MALIA

                                     Viendras-tu ?

LÉA

                                                           Je vous suis.

Scène III

FARIKA

Par tous mes dieux ! Quel triste jour et quel ennui !
J’ai vécu près de lui un amour sans ombrage,
Nous avons eu l’espoir et la paix en partage
Mais je vois transformée la vie de mon Seigneur,
Mon époux Naaman, héros toujours vainqueur
S’égare loin de moi, le front triste et l’œil terne.
Quel triste sentiment aujourd’hui le gouverne ?
Depuis ce jour funeste où l’ignoble prélat,
Prophète de malheur, annonça son trépas,
Naaman est vaincu, sa force est terrassée,
Laissant à l’agonie son épouse harassée.

Scène IV

FARIKA – LÉA

LÉA

Le marché que voilà fut promptement conclu !

FARIKA (à part)

Voici venir Léa, fille du peuple élu.

(à Léa)

Tu portes sur tes lèvres une humeur satisfaite.

LÉA

Je reviens à l’instant d’une amusante fête.
Tes deux jeunes rivales, en un obscur cellier,
D’un même accord m’avaient menée pour me briser.
Sans efficacité leurs poings frappaient le vide ;
J’esquivais tous leurs coups, j’étais bien plus rapide.
Enfin, leur saisissant le buste entre mes mains,
Telles de sombres cloches ébréchées dans l’airain,
Je les fis percuter, accord sans harmonie ;
Sans élégance aucune, leur belle compagnie
Telle deux sacs de grain croula sur le pavé.
Maudite race juive s’est bien laissée trouver.

FARIKA

Léa, je te serai cent fois reconnaissante
De m’avoir corrigé ces pestes insolentes.
De ton joyeux combat me livrant le récit,
Tu as calmé mon cœur et l’as fort diverti,
Et de la pauvre épouse éclairé la tristesse.

LÉA

Pourtant votre visage exprime la détresse.

FARIKA

Ô Léa ! Qui pourra soulager mon émoi ?

LÉA

Maîtresse, j’aimerais, de votre désarroi
Porter quelque remède. Je comprends votre peine.

FARIKA

Naaman, notre maître, ô douleur souveraine,
Depuis que de Nazar l’oracle fut rendu,
Que les rumeurs de cour le déclarent perdu,
Naaman montre à tous une face chagrine,
Il tremble pour sa vie, redoute sa ruine,
Il ne me parle plus, me traite sans égard
Et ne m’accorde plus la grâce d’un regard.
Se peut-il que Rimmon, dieu si juste et si sage
Ait contre Naaman inspiré ce message ?
Qu’animé contre lui de tant d’aversion
Lui-même ait proclamé sa condamnation ?
Que pourrais-je à ce dieu aux humeurs si cruelles
Offrir pour qu’à l’instant son pardon se révèle ?
Est-il assez de larmes, est-il assez d’encens ?
Donnerai-je ma vie ? Verserai-je mon sang ?

LÉA

Oui, j’ai compassion de votre âme éplorée.
Que j’ai peine à vous voir ainsi désemparée !
Ô ma douce maîtresse, essuyez donc vos yeux,
Retrouvez, Farika, votre visage heureux.
Je suis de votre peine assurément coupable,
En défiant Rimmon, – était-ce raisonnable ? –
J’ai attiré sur lui du prêtre la fureur.
De l’image taillée n’ayez aucune peur.
Jamais pierre ni bois ne pourront vous détruire.
L’idole sur la terre n’a de force ou d’empire.
Craignez plutôt le Dieu qui le monde a fondé,
Et qui l’armée des astres au ciel a présidé.
Qu’importent de Rimmon la haine et la colère.
Craignez le Créateur, ayez soin de lui plaire.
Lui seul est tout puissant ; Quel mal pourrait Rimmon ?
Oui, Nazar a maudit, la haine sur le front,
Mais quel est le pouvoir de Rimmon sur la vie ?
La pierre ne peut pas donner la maladie.
Ne craignez point, Madame, ayez en l’Éternel
Confiance infinie, c’est un Dieu paternel,
Sa puissance se joue de toute la matière,
Il se rit de l’idole, se moque de la pierre.
Ne prêtez nulle foi aux rumeurs de la cour :
Je crois au Dieu vivant, je crois au Dieu d’amour,
Aujourd’hui, Naaman, rongé d’inquiétude,
Demain témoignera devant la multitude
Qu’aucune maladie n’a ravagé son corps,
Confondant à jamais ce vieux prêtre retors.

FARIKA

Ô gentille Léa, servante précieuse !
Douce consolatrice, aimable et gracieuse !
Tu m’as fait retrouver le sourire et l’espoir.
Tu m’as ouvert les yeux, je courais dans le noir.
Ce sont des mots en l’air, menaces infondées,
Ridicules terreurs, angoisses insensées.
Allons d’un pas zélé consoler Naaman.

Scène V

FARIKA – LÉA – NAAMAN

NAAMAN

Hélas ! Malheur à moi ! Quel horrible tourment !

FARIKA

Le voilà ! Quelle plainte et quel visage sombre !

NAAMAN

De mes jours de malheur quel est encor le nombre ?

LÉA

Parlez-lui, Farika !

FARIKA

                          Trop rude est le combat.
Le courage me manque. Non, je ne pourrai pas.

NAAMAN

Me pendre à ces colonnes, me noyer dans le fleuve…

FARIKA

Rimmon, fortifie-moi dans ma terrible épreuve !

LÉA

Éternel, sauve-nous !

FARIKA

                                Naaman, mon mari,
Que puis-je soulager ton pauvre cœur meurtri ?

NAAMAN

Laisse-moi !

FARIKA

                 Mon ami, viens que je te console.
Léa, notre servante, par de douces paroles
Nous invite à l’espoir dans le Dieu des Hébreux.

NAAMAN

Il ne t’est pas permis de toucher un lépreux.

LÉA

Mon cher maître, écoutez votre indigne servante,
Qu’un regard de mes yeux calme votre épouvante,
Que de mes lèvres un mot pénètre votre cœur
Et que mon doux conseil calme votre frayeur.
Le terrible Nazar ne sert qu’un dieu de pierre
Qui n’a fait ni le ciel ni modelé la terre.
Ne crains pas les augures du servant de Rimmon.
Place-toi sous celui dont « Je suis » est le nom.
Lui seul a le pouvoir de briser ton courage.
L’idole sur ton corps n’osera nul outrage.
La lèpre sur ta peau ne déchirera rien.
Celui qui te menace ouvre sa bouche en vain.

NAAMAN

Par Rimmon ! Quelle audace ! La fureur de ton maître
S’abat sur toi. Va-t’en ! Et que de disparaître
Tu me fasse à l’instant l’ineffable plaisir.
Tes stupides paroles je ne veux plus ouïr.

 

 

LÉA (en pleurs)

Pourquoi ne veux-tu pas… ?

NAAMAN

                                          Tais-toi, jeune insensée.
La malédiction est déjà prononcée.

Regarde !

(Il découvre son bras.)

                N’est-ce pas l’œuvre de notre dieu ?
Cesse de blasphémer, ouvre enfin tes beaux yeux.
Rimmon est tout puissant, il dirige, il gouverne.
Tes consolations ne sont que balivernes.
Quittez-moi toutes deux et laissez-moi mourir !

FARIKA

Mon cher époux…

NAAMAN

    Va-t’en !

FARIKA

                                        Que tu me fais souffrir !

NAAMAN

Trouve un autre mari, laisse-moi disparaître,
Pour la servante juive désigne un autre maître.

FARIKA

Venez, chère Léa, il n’écoutera point.

LÉA

La parole de Dieu, telle un glaive à mon poing
Me réclame au combat. Je ne romps pas la lutte.
L’âme de Naaman l’ennemi me dispute,
Ignorant la puissance que l’Esprit met en moi.

FARIKA

Mon mari est malade, et toi folle, ma foi.

 

 

LÉA

Bon maître écoute-moi, je ne saurai me taire.

NAAMAN

Quel nouveau coup d’éclat es-tu prête à me faire ?

LÉA

La lèpre t’a touché, soit, j’ai fait une erreur.
Est-ce de ton Rimmon que te vient ce malheur ?
Admettons ! Je connais, moi, le Dieu de la vie,
Celui qui vainc la mort, brise la maladie.
Oh ! viens à sa rencontre, ô maître Naaman,
Ce Dieu toujours fidèle, ami toujours aimant.
C’est lui qui t’a créé, c’est lui qui te fait vivre.
Veux-tu que de ta lèpre un jour il te délivre ?

NAAMAN

Quelle offrande ton Dieu me veut-il en retour ?

LÉA

Il ne demande rien. Il agit par amour.
Il exige une chose, car dans sa jalousie,
Il ne tolère pas qu’un autre dieu tu pries.

NAAMAN

N’adorer qu’un seul dieu ? On ne l’a jamais vu !
Pourquoi laisser les miens et pour un inconnu ?
Depuis ton arrivée, sur la même musique
Tu chantes qu’il nous faut servir ce Dieu unique.
Comment le connais-tu ? En quel lieu le trouver ?
Tu le dis créateur, pourrais-tu le prouver ?

LÉA

À quoi sert d’adorer le soleil ou la lune
Qui n’ont de sentiment ni de puissance aucune ?
Seul Éloïm possède un pouvoir créateur.
Qui a conçu les fruits, les arbres et les fleurs ?
Qui a formé les cieux ? Qui a fondé la terre ?
Qui a donné la vie d’un seul grain de poussière ?

NAAMAN

À l’idée d’un seul dieu je ne saurais céder.
Pour cet ouvrage immense ne l’a-t-on pas aidé ?
Le véritable Dieu que tu prétends connaître
Te salue-t-il parfois en ouvrant sa fenêtre ?

LÉA

Allons, ne raille pas.

NAAMAN

                               Tu railles bien Rimmon.

LÉA

Le seul vrai Dieu réside en son temple, à Sion.

NAAMAN

Supposons que ton Dieu ait vu couler mes larmes,
Comment fléchirait-il ? Dis-moi donc ! par quel charme ?

LÉA

À des hommes choisis mon Dieu s’est révélé.
Fidèles messagers, tels Moïse appelés.
Tu devrais rencontrer le prophète Élisée.

NAAMAN

Un prophète, à présent ! Sotte billevesée !

LÉA

Prends garde d’insulter de Dieu le serviteur,
Son nom devrait suffire à t’inspirer la peur.
Que ta foi s’abandonne à ce glorieux maître :
La paix, la guérison, il te fera connaître.
Un jour chez une veuve emplie de désarroi[1]
Élisée demanda : « Que ferai-je pour toi ?
– Hélas ! mes deux garçons peinent dans les entraves.
Le créancier les prit pour les vendre en esclaves.
Si je ne paie ma dette ils me seront ravis,
Mais je suis sans argent, n’ayant plus de mari.
– Te reste-t-il un peu de grain ou de farine ?
– À peine un vase d’huile pour contrer la famine.
– Alors, ne tarde pas, va dans les magasins,
Emprunte des amphores, va chez tous tes voisins. »
Sans poser de questions, la femme obéissante
Collecta force jarres, ô fortunée servante !
La femme avait la foi, Élisée le pouvoir.
Ce fut le plus beau don qu’elle eut pu recevoir :
Les quelques gouttes d’huile apportées par la veuve
Des centaines de pots remplirent en un fleuve.
Elle paya sa dette et reprit ses enfants.
Dieu l’a mise à l’abri du besoin maintenant.

NAAMAN

Curieux magicien qui multiplie de l’huile !

LÉA

Plus tard, dedans Sunem, une petite ville,
Une dame très riche, mais pleine de piété
Se plaignit face à lui de sa stérilité.
Élisée sans tarder répara ce dommage :
D’enfanter largement elle avait passé l’âge.
Bientôt, grâce au Seigneur, un fils elle conçut.

NAAMAN

Ceci n’est que fortune. Je ne suis convaincu.

LÉA

L’enfant devenu grand, oh ! quel jour de souffrance !
Travaillant dans un champ, tomba sans connaissance.
On l’emmena chez lui. Quel misérable sort !
Parvenu chez sa mère le garçon était mort.
On s’en alla quérir Élisée dans l’urgence.
Le prophète comprit du défi l’importance.
Il entra dans la chambre où le garçon gisait.
Sur ce lit de malheur où plus rien n’espérait
Le saint homme de Dieu s’allongea sur sa couche,
Et sa main dans sa main, sa bouche sur sa bouche,
Et ses yeux dans ses yeux, se soudant à son corps,
Élisée lui rendit la vie sans un effort.

FARIKA

Si le Dieu de Léa les défunts ressuscite,
Il te délivrera, te guérira bien vite.

NAAMAN

Voici le roi.

Scène VI

FARIKA – LÉA – NAAMAN – BEN-HADAD

BEN-HADAD

                  Je viens chez toi sans avertir.
Tant de bruits nous alarment et je n’y puis tenir.
De terribles nouvelles ici chacun m’informe.
Le cœur empli d’angoisse et sans aucune forme
Je viens savoir de toi si le fait avéré
Du corps de Naaman le mal est déclaré.

NAAMAN

Hélas ! La chose est vraie. De la lèpre la plaie
S’incruste sur ma peau, blanche comme la craie
Et je ne pourrai plus à la ville cacher
Longtemps ce corps meurtri, par l’opprobre entaché,
Car ce mal, il est vrai, pour l’homme n’est que honte.
Le mépris de mon peuple il faudra que j’affronte.

BEN-HADAD

Hélas ! De te sauver je n’ai pas le pouvoir.

FARIKA

Pour guérir Naaman demeure un seul espoir.
Sache, ô roi, que Léa, notre esclave fidèle
Connaît en son pays la main providentielle
Qui chassera sa lèpre. Homme de l’Éternel,
Le prophète Élisée, au pays d’Israël.

BEN-HADAD

Le pays d’Israël est contre nous en guerre.

LÉA

Parlons plutôt de paix. Ton humble esclave espère
Qu’une telle action, rapprochant nos pays,
Sauverait mon seigneur et vous rendrait amis.

BEN-HADAD

Frère, n’hésite pas. Il faut prendre la route.

NAAMAN

Je ne partirai pas tant mon esprit redoute
L’accablement, l’échec et la désillusion.

BEN-HADAD

Grand sot ! Pars sur-le-champ. Quel péril crains-tu donc ?
Reste dans ta maison, ta perte est assurée :
Lépreux tu périras. Va chez cet Élisée.
S’il ne te sauve point il ne te tuera pas.
Vers ce bon guérisseur dirige alors tes pas.
Pour t’aider je m’empresse à sceller une lettre
Qu’au roi de Samarie tu voudras bien remettre.

 

 

Scène VII

FARIKA – LÉA – NAAMAN

FARIKA

Es-tu bien convaincu ? Partiras-tu ?

NAAMAN

        Je pars.

FARIKA

Selle ton palefroi, ne souffre aucun retard.

NAAMAN

Je charge les chevaux, prépare l’attelage.
Je ne puis différer cet important voyage.

LÉA

De toutes les contrées que conçut l’Éternel,
Le plus beau des pays est celui d’Israël.
Dans ma belle patrie combien je voudrais être !
Avec vous, s’il vous plaît, emmenez-moi, mon maître.

NAAMAN

Ce n’est pas convenable. Voyager avec toi ?
Que dirait-on de nous dans la maison du roi ?

LÉA

Qu’importe ce qu’on dit de l’insolente Juive !
De revoir Samarie mon ardeur est si vive.
Je saurais te guider, je saurais te servir
Et je demeurerai fidèle à t’obéir.

NAAMAN

M’en aller avec toi délaissant mon épouse ?
Ne redoutes-tu pas de la rendre jalouse ?

LÉA

Qu’empêche Farika de nous accompagner ?

 

 

FARIKA

À rester en Syrie je dois me résigner.
Les affaires du maître et ma santé fragile
Me contraignent, hélas, à demeurer en ville.
Je redoute les ruses de cette Salia,
Mais ne crains aucun mal de ma douce Léa.
En toi, ma chère enfant, j’ai pleine confiance
Et je puis concéder sans en subir l’offense
Que vous deux loin de moi soyez prêts à partir.
J’ai crainte que Nazar ne te fasse subir
L’injuste châtiment de ton apostasie
Et ne te fasse ici brûler pour hérésie.

NAAMAN

Allons ! Lève-toi donc et suis ton général.
Le temps que je t’apprenne à monter à cheval.

 

[1] 2 Rois Ch. 4

 

la suite

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