Jef Van de Mollendijk

Troisième partie

Notre infortuné camarade, malgré son alcoolémie, reprit le volant. Il commençait à pleuvoir, les essuie-glace semblaient lui dire : « Cornichon… cornichon… cornichon… ». Parvenu chez lui, il s’écroula sur le lit où il demeura immobile. Puis, prenant le courage de se relever, il appela son amie sans obtenir de réponse. Il rappela tous les quarts d’heure. Après la cinquième tentative, la jeune fille avait terminé sa journée de travail et décrocha enfin.

« Rachel, je…

– Comment oses-tu encore m’adresser la parole ? Tu t’es donné en spectacle devant mes collègues et mes clients. Tu m’as couverte de honte. Je ne veux pas d’un poivrot. Retourne chez ta Carmen, puisque c’est elle qui t’a mis dans cet état. Disparais de ma vie, je ne veux plus jamais te revoir.

– Rachel, pardonne-moi, je… »

Elle avait raccroché. De rage, Jef jeta au sol son téléphone mobile, qui se brisa. Bien qu’il ne fût pas dégrisé, tant s’en faut, il sauta dans sa voiture et parvint miraculeusement en vie au canal. Il descendit en titubant sur le chemin de halage. Il ruminait de sombres idées.

« De toute façon, elle ne veut plus me voir, elle ne m’aime plus. Et d’ailleurs elle ne m’a jamais aimé. Et moi, comme une gourde, je lui ai offert un diamant. Encore heureux que je l’aie récupéré. Et si elle m’aimait vraiment, elle ne m’aurait pas jeté comme une vieille chaussette trouée. Et si c’était une vraie chrétienne, elle me pardonnerait. Tout ça parce qu’elle m’a vu un tout petit peu bourré. Carmen a bien raison, ce n’est qu’une petite rouée, elle n’a pas besoin de moi, elle trouve ce qu’il lui faut ailleurs. Sa religion, c’est de l’hypocrisie ; Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils et tout le bastringue, tout ça c’est du pipeau, du baratin pour attirer les gens dans leur église et leur demander du pognon. Allez, finissons-en ! Rachel m’a trahi et sans elle je ne sais pas vivre. Je t’aime, Rachel ! je t’aime ! Adieu, ma chérie, demain, on retrouvera mon cadavre dans le canal et ce sera ta faute. Tes remords n’y changeront rien. »

Et le voilà qui se penche au-dessus de l’eau. Il hésite. L’alcool donne du courage. Il se prépare à plonger… un bruit de moteur détourne son attention.

« Oh ! non ! Pas elle ! »

Et si ! C’est elle ! Carmen Planckaert, pilotant à la Jéhu sa Harley Davidson sur l’étroit sentier, risquant de transformer la tentative de suicide en accident. Elle freine, les pneus crissent, la moto dérape.

« Alors, Jefeke ! On dirait que j’arrive à temps. Chaque fois que j’ai le dos tourné, tu fais des carabistouilles.

– Cette piste est réservée aux cyclistes et aux cavaliers.

– Je suis une excellente cavalière, et tu le sais très bien.

– Laisse-moi mourir tranquille.

– Mourir tranquille ! Tu vas te précipiter dans la mort alors que moi, je t’offre la félicité.

– Tu m’as forcé à boire. Résultat des courses : Rachel m’a plaqué, et en plus, elle m’a collé un aller-retour devant tout le monde.

– Je ne t’ai pas forcé à boire. Je t’ai proposé à boire. C’est tout de même différent. Je ne t’ai pas obligé à te poivrer la tronche et ce n’est tout de même pas ma faute si tu ne tiens pas l’alcool. Et tu devrais me remercier : du même coup, je t’ai débarrassé de ta pétasse blonde. Et je suis là pour la remplacer, tu verras la différence. Je vais t’initier aux plaisirs de l’amour. Peut-être pas ce soir, tu es trop zat. Je vais te montrer de quoi je suis capable. Après, si tu n’es pas satisfait de mes services, tu pourras toujours aller te noyer. »

Jef se mit à réfléchir. Finalement, à choisir entre le canal et Carmen…

« Allez, je te ramène chez toi, tu n’es pas en état de conduire. Je te rappelle demain. Cale-toi derrière moi et accroche-toi bien. Ça va décoiffer. »

e

Le lendemain, Jef avait la tête emprisonnée dans un casque de béton. C’est qu’il n’était pas accoutumé à boire de l’alcool.

Rachel avait perdu l’appétit, le sommeil et la bonne humeur. Elle avait chassé son fiancé qui l’avait bien cherché, mais elle savait bien qu’elle ne cesserait jamais de l’aimer.

Le téléphone sonna chez Jef. Il le laissa sonner, puis il se décida, se leva à grand peine. Et si c’était Rachel qui était disposée à accepter sa demande de pardon ?

Il a beaucoup de mal à parler, sa langue ressemble à un sac de plâtre.

« Allo ?

– Jefeke ? C’est Carmen. Comment vas-tu depuis hier soir ?

– Je suis malade. J’ai la tête en plomb.

– Pas étonnant, après une cuite pareille. Quand tu seras requinqué, tu feras ta valise. Désormais, tu habites chez moi.

– Mais…

– Il n’y a pas de mais ! Ta fiancée t’a plaqué, je ne vois pas ce qui pourrait encore t’empêcher de devenir mon amant. Et tu vas gagner au change, crois-moi. »

Voilà notre ami spontanément guéri de sa gueule de bois. Un bon verre de Spa pétillante et le voilà sur pieds. Jef, cette fois, n’avait pas oublié de descendre chez la fleuriste acheter quelques roses. Il ne craint plus de garer sa voiture rue du Bas-Coron. D’ailleurs, Rachel ne connaît pas sa nouvelle adresse. Et même si elle le savait…

La demeure de Carmen lui semble changée depuis sa première visite. Elle est sombre, la décoration en est sinistre, des bibelots sur les meubles rappellent toutes sortes de mythologies : Thor, armé de son marteau, Horus, le dieu à la tête de hibou, Anubis le dieu à tête de chien, et le plus effrayant de tous : Moloch, l’idole dévoreuse d’enfants. Deux haches d’armes croisées ornent le manteau de la cheminée. Carmen, elle-même, pour lui sembler plus séduisante, a changé sa coiffure dans la matinée. Elle a rasé la totalité de son crâne, à l’exception d’une crête teinte en rouge qui descend le long de son corps jusqu’aux hanches.

« Et ce maquillage à la Cléopâtre ! Elle a l’air encore plus cruelle ainsi, pense Jef. Mais elle est si belle… »

Les voilà tous les deux sur un divan confortable, corps contre corps, parlant d’amour. Jef ne pense plus qu’à une chose : le moment où sa convoitise serait enfin satisfaite. Un bruit de vaisselle brisée dans la cuisine l’arrache à ses charnelles rêveries.

« Qu’est-ce que c’est ?

– Ce n’est rien. Les esprits sont parfois turbulents, mais on s’y habitue.

– Et ça arrive souvent ?

– Assez, oui. Quand ce n’est pas la vaisselle, ce sont les chaussures ou les bibelots qui volent dans la maison.

– Quand le diable s’invite chez toi, il est pire que Séraphin Lampion.

– Si tu as peur, tu es libre de t’en aller.

– Je n’ai pas peur. »

Mais après un quart d’heure de répit, l’une des haches de la cheminée, projetée par une main invisible, se ficha dans le mur. Elle aurait fendu le crâne de Jef s’il ne s’était pas baissé à temps.

« Pourquoi as-tu fait ça ? Tu as voulu me tuer.

– Ce n’est pas moi, mon trésor, c’est lui.

– Qui ça ? Lui ? »

Carmen releva son maillot, découvrant son hideux tatouage.

« Ah ! lui ! J’espère que ce soir, tu sauras t’arranger pour que je ne le voie pas. Ça va me couper mes moyens, ce machin-là.

– Rassure-toi, mon loup, tu ne verras rien du tout. Seulement, je te conseille vivement d’arrêter de l’appeler “ce truc”, ou “ce machin-là” si tu ne veux pas qu’il te prenne en grippe, ce qui aurait pour toi des conséquences funestes : c’est Bélial, ou Lucifer, ou Belzébuth, ou Eblis. »

Le repas du soir ne sera troublé que par des chutes d’objets et bris de vaisselle. Jef sursaute à chaque fois, Carmen n’y prête aucune attention. Il trouve ce repas délicieux, quoiqu’un peu trop épicé. Son hôtesse n’est pas seulement une redoutable séductrice, elle se révèle excellente cuisinière.

Vient enfin l’heure d’aller se mettre au lit. Jef tremble d’excitation. Son amie le pousse doucement dans une pièce aussi sinistre que le reste de la maison, juste assez spacieuse pour une petite armoire et un lit de moine.

« Voilà ta chambre, chéri. Fais de beaux rêves.

– Mais, Carmen, je croyais…

– Bonne nuit, mon amour. »

****

Le lendemain matin, Carmen, habituée à se lever tôt, l’attend pour le déjeuner. Il étale l’américain sur son pistolet sans dire un mot. Il boude.

« As-tu bien dormi, mon lapin ?

– Non.

– Tu n’aimes pas dormir tout seul, et c’est pour cela que tu fais la lippe ?

– Oui.

– Je t’ai fait une promesse et je la tiendrai, mais je ne t’ai pas précisé quand. C’est de toi que tout dépend. Si tu veux que je te fasse plaisir, tu dois me faire plaisir à moi aussi.

– Que désires-tu de moi ?

– Si mon maître apprenait que je me suis donnée à un homme qui ne lui appartient pas, ça le mettrait en colère, et ça irai vraiment très mal pour toi. Tu comprends ?

– Oui.

– Est-ce que tu m’aimes au point d’accepter de le servir ?

– Je t’aime par-dessus tout, Carmen.

– Alors, finis ta tartine, va prendre une douche, habille-toi, et suis-moi. »

****

Jef ne met pas longtemps à s’astiquer. Le voilà fin prêt. La jeune femme marche devant lui, elle le conduit dans son horrible chapelle. Elle allume les deux cierges.

« Ta maison n’engendre déjà pas la gaité, mais alors ce coin-là !

– Silence ! On se tait en présence de Bélial. »

Effrayé par le bouc d’ivoire qui le fixe de ses yeux cruels, il baisse les regards sur la planche ouija.

« Tu veux savoir à quoi ça sert ?

– Oui.

– C’est avec ça que je discute avec le maître. Tu veux essayer ?

– Oui.

– Pose-lui une question, n’importe laquelle.

– Quel est le nom de la femme que j’aime ? »

Carmen se place devant la planche à mystère et guide le palet vers la lettre C, mais elle ne parvient pas à le faire bouger. Le voilà qui, brusquement, saute comme une puce pour tomber sur le R.

« Rachel ! dit-elle en rugissant de colère. Tu es un incorrigible obstiné. Une autre question.

– Est-ce qu’elle m’aime encore ? »

Les doigts de Carmen tentent à nouveau de pousser le palet sur le « non », il tombe sur le « oui ». La jeune sorcière est furieuse, elle abat son poing sur la table.

« Mais ce n’est pas possible ! Pas possible ! Jef ! Tu ne pourras jamais servir Bélial tant que tu seras amoureux d’une chrétienne. Allez ! Va la retrouver. Oublie tout ce que je t’ai promis. Disparais ! Que je ne te revoie plus !

– Ne me chasse pas, par pitié ! Rachel m’a abandonné, de toute façon, que vais-je devenir si à ton tour tu m’abandonnes ? »

Carmen ne dit rien. Elle interroge sa planche.

« Bélial est d’accord pour te prendre malgré tout. À genoux devant ton nouveau maître. »

Elle le force à s’agenouiller devant la statuette d’ivoire, mais il n’ose pas la regarder. Alors, elle le saisit par les cheveux pour le contraindre de redresser la tête.

« Regarde-le en face.

– Je ne sais pas.

– Obéis. »

Tout en posant ses mains sur sa tête, elle vocifère des incantations dans une langue qui ressemble à de l’arabe ou à de l’hébreu. Jef sent un courant électrique descendre des doigts de la prêtresse et lui parcourir tout le corps.

« Maintenant que tu es de mon peuple, tu dormiras ce soir dans mon lit. J’espère que tu as le cœur solide. »

****

 

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