Chapitre XXVII - Une Bible par cabane

 

Lynda et ses amis passèrent de longs moments sur la place à lire la précieuse parole, à chanter et à prier. Tandis que la population militaire, découragée, avait quitté les lieux, la population civile, au contraire, réveillée par le retour de la lumière s’entassait sur la place de la Concorde et commençait à investir les jardins des Tuileries. Une dizaine de policiers, discrets, étaient restés sur place pour assurer le service d’ordre.

« J’en vois des qui marchent sur les pelouses, dit l’un d’eux.

– Ça c’est sûr, le Bertoche, il ne va pas du tout aimer. »

Lynda remonta dans son avion, puis elle en ressortit avec deux grands sacs de voyage qu’elle déposa à ses pieds sur le pavé. Elle y plongea la main et en tira une provision de livres qu’elle fit circuler parmi les Parisiens curieux.

« Faites passer… faites passer… Je suis désolée, il n’y en aura pas pour tout le monde… Faites passer. »

 

Pendant la distribution, Sigur, à son tour, rapporta de l’avion une batterie et un microphone raccordé à un amplificateur. Après quelques essais, Lynda prit la parole :

« Je m’appelle Lynda, et je viens de Syldurie, un tout petit pays voisin de la Grèce. Je suis heureuse de vous rencontrer à Paris. J’invite ceux et celles qui ont reçu un Nouveau Testament à l’ouvrir avec moi, les autres à écouter. Nous allons lire ensemble, dans l’Évangile selon Matthieu, au chapitre 4, le verset 16. C’est tout au début, je vous laisse chercher, j’ai tout mon temps… Tout le monde y est ?

“Ce peuple, assis dans les ténèbres, a vu une grande lumière ; et sur ceux qui étaient assis dans la région et l’ombre de la mort la lumière s’est levée.” »

Les Parisiens réunis ne manquaient pas de saisir le rapport entre ces mots inconnus et la situation présente. Ils ne laissaient tomber à terre aucune des paroles de l’oratrice. Le lien entre la lumière dissipant la nuit et le texte qu’ils avaient sous les yeux leur semblait évident. Aucun n’osait dire un mot. Seuls les représentants de l’ordre murmuraient entre eux :

« La voilà qui fait du prosélytisme, comme ça, en pleine ville ! On ne peut pas la laisser faire, ce n’est pas citoyen !

– C’est une personnalité intouchable. On laisse faire ! Même si tout à l’heure elle sort une mitraillette et qu’elle leur tire dessus, on la laisse faire : ce sont les ordres.

– Alors là ! Bertoche il ne va pas aimer ça !

– Et le vieux Bébert, il va nous en pondre une horloge comtoise ! »

Lynda conclut son discours :

« Je suppose que vous avez compris votre mission : parcourez Paris, parcourez la France, parcourez le monde et distribuez la parole du Seigneur, cette lumière qui détruira les ténèbres de ce monde. Laissez-moi conclure en citant votre plus grand poète, Victor Hugo :

“Il y a un livre qui contient toute la sagesse humaine éclairée par toute la sagesse divine, un livre que la vénération du peuple appelle Le Livre, la Bible... Ensemencez les villages d’Évangiles : une Bible par cabane.” »

Puis elle se tourna vers ses compagnons :

« Aïcha, embrasse bien Mohamed de ma part. Je vous charge tous les deux de superviser l’Opération Victor Hugo. Je vous souhaite bon courage. Avec le secours du Maître, vous réussirez. Quant à moi, je retourne au pays, délivrer Zoé. Félixérie et Sigur, vous m’accompagnez. J’aurai besoin de vous.

– À vos ordres, mon capitaine ! »

Elle bondit dans son aéroplane, accompagnée de ses deux jeunes complices et, sous les yeux ébahis des témoins, lui fit remonter les Champs Élysées. Elle contourna l’Étoile et, profitant du faux plat, décolla sous les applaudissements des Parisiens réveillés.

 

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