Chapitre XXX - Le champignon
de l’Empereur Claude

On frappa à la porte. Mohamed entra, suivi de Mamadou. Vous auriez de la peine à les reconnaître. Tous deux étaient vêtus comme des directeurs des ressources humaines : costume trois-pièces, cravate, et chaussures bien cirées.

« On ne dérange pas ? On peut entrer ? dit Mohamed.

– Juste pour dire un petit bonjour, ajouta Mamadou.

– Mohamed ! Mamadou ! s’exclama Lynda. Quel bonheur ! Vous voilà donc sortis de prison ! »

« Même en taule ils n’en veulent pas ! murmura Elvire. Pour cette racaille, je ne vois que la corde. »

« Ils nous ont relâchés.

– Grâce à toi.

– Tu nous as très bien défendus.

– Vraiment ?

 

– Vraiment. Tu leur as tout dit. Notre rencontre à la station Barbès…

– Tout de même, étais-tu obligée de leur raconter comment je t’ai agressée et comment tu m’as maîtrisé ? À moi la honte !

– C’était pour ton bien. Il ne faut jamais rien cacher au juge.

– En effet, tu n’as rien caché : la montre que je t’ai donnée, la drogue qu’on t’a fait respirer.

– Et puis, tu lui as parlé de ce fameux repas chinois, de notre désir de quitter la délinquance et de notre peur du commissaire divisionnaire.

– La misère et la crainte de l’avenir qui conduit souvent la jeunesse sur un chemin obscur.

– Enfin, notre souhait d’être jugé par la justice de ton pays. Tu nous as sauvés.

– Et pourtant, avoua Lynda, au moment où j’ai quitté le tribunal, j’avais le terrible sentiment d’avoir échoué et de vous avoir nourris de faux espoirs. 

– Quand tu as quitté le tribunal et que la séance a été levée, avoua Mohamed, le magistrat nous a convoqués chacun son tour dans son bureau. Nous avions la peur aux boyaux. Mais ce masque d’extrême sévérité cachait en définitive beaucoup de compréhension.

– Nous avons été, au bout du compte, condamnés à trois ans d’incarcération avec sursis, précisa Mamadou.

– Je suppose qu’il vous a été demandé une contrepartie.

– Nous devrons prouver que notre repentir n’est pas une comédie. Nous serons surveillés de près. Et nous devrons avoir une activité lucrative respectable.

– Nous avons déjà des idées. Nous aimerions ouvrir un petit commerce.

– Une horlogerie-bijouterie. J’ai déjà un peu d’expérience dans le métier.

– Notre seul problème, c’est que pour acheter une boutique, il faut des sous.

– Et les sous, ça…

– C’est le souci.

– Ne vous en inquiétez pas, répondit Lynda. Il existe quantité de bâtiments appartenant à la couronne qui ne servent à rien. Oui, c’est cela ! J’en vois un sur l’avenue Wenceslas III qui conviendra parfaitement. Juste un petit coup de peinture à donner. Cette boutique, les garçons, je vous l’offre.

– Oh ! Lynda ! Il faut que je t’embrasse. »

Et Mamadou baisa pudiquement Lynda sur la joue.

« Et moi alors ? » protesta Mohamed, presque jaloux.

« Et vas-y que je te piotte ! ironisa Elvire, toujours cachée sous la table.

– Mais voilà que toute la détresse d’Afrique va débarquer ici ! s’indigna Sabine.

– Ça me rappelle mon pays. Il faudra t’y habituer.

– Il faudra vous y habituer, Maîtresse.

– Oh ! Pardon.

– Pardon mon chien ?

– Pardon, Maîtresse. »

La porte principale s’ouvrit brusquement. Miroslav entra, tenant un élégant sac de papier. Il avait en effet demandé une entrevue avec la reine, mais Lynda l’avait déjà oublié.

« On frappe avant d’entrer, marquis de Bifenbaf » dit-elle sévèrement.

Le marquis sortit, referma la porte et frappa timidement.

« Entrez.

– J’espère ne pas arriver à un moment inopportun ?

– Pas du tout, marquis. Quel vent vous amène, aquilon ou zéphyr ?

– Un vent doux, je l’espère, chère Lynda, nos relations ont été assez tendues, ces derniers jours, et croyez-moi, j’en suis marri. J’aimerais signer la paix avec vous.

– La rancune n’est pas dans mon tempérament. Asseyez-vous, je vous prie. »

« Allons bon ! maugréait Elvire. Cela va encore s’éterniser. C’est que je m’ankylose, moi.

– Tais-toi et rampe ! »

Miroslav de Bifenbaf sortit de son sac une petite caisse de bois dont le contenu ne faisait aucun doute.

« Afin de me faire pardonner, et pour sceller notre réconciliation, je me suis permis d’apporter un magnum de champagne. Du vrai, pas celui de la cour. J’ai pris mes précautions pour qu’il soit encore frappé. »

Il l’offrit à Lynda qui le remercia, puis, regardant les invités, dit sur un ton mielleux :

« Mais qui sont ces jeunes gens ? J’ai cru comprendre que l’un d’eux vous a ravi le cœur.

– Vous voilà bien renseigné ! Mes amis viennent tous trois de Paris. Voici Mohamed, natif d’Algérie. Mohamed, Miroslav de Bifenbaf.

– Enchanté.

– Enchanté.

– Voici Mamadou, originaire du Mali.

– Enchanté.

– Enchanté.

– Et voici Julien, que je vais bientôt épouser.

– Enchanté.

– Enchanté. »

Le marquis regardait son rival d’un air sombre, déguisant difficilement sa haine.

« C’est donc toi, jeune blanc-bec, qui me ravis celle que j’aime tant, pensait-il. Tu ne connais pas Miroslav, marquis de Bifenbaf. Votre histoire d’amour va bien vite tourner à la tragédie. »

Puis, se tournant poliment vers lui.

« Et que faites-vous de beau dans la vie ?

– Je travaille dans une maison d’édition, sur le boulevard Saint-Michel, et je suis en vacances en Syldurie.

– Et vous profitez de vos vacances pour nous enlever la plus belle fille du pays. Sacré verni ! La fortune a bien tourné pour vous.

– En effet. Voici un heureux dénouement.

– Oserai-je suggérer que nous célébrions cet heureux dénouement, en dégustant ce champagne maintenant, avant qu’il ne tiédisse ?

– C’est une très bonne idée, marquis, répondit Lynda réjouie.

– Me feriez-vous le plaisir de m’appeler Miroslav ?

– Comme vous voudrez, Miroslav. Mon petit Julien, veux-tu aller chercher des flûtes ? Derrière la bibliothèque… Profitons-en, c’est la dernière fois. Par respect pour la mémoire de mon père, j’ai décidé de condamner cette buvette cachée. »

Julien trouva facilement les verres derrière le rayon de livres. Tous prirent place autour de la table où s’étaient dissimulées la sorcière et la djaimse-bonde-gueurle. Lynda servit. Julien était installé entre sa fiancée et son rival. Celui-ci fit discrètement tomber un comprimé dans sa coupe.

« À la santé des amoureux ! » lança joyeusement Miroslav en levant son verre.

« Et nous alors ? protesta Elvire. On n’a droit à rien ? 

– C’est dégueulbif ! » répondit Sabine.

Chacun trinqua selon la coutume. Lynda posa sa main à plat sur la coupe de Julien au moment où il l’approchait de ses lèvres.

« Attends, mon petit Julien, ne bois pas tout de suite.

– Mais pourquoi ? Il m’a l’air très bon. Regarde-moi cette limpidité, cette effervescence ! »

Elle prit la coupe et la tendit vers la verrière pour mieux l’observer.

« Justement. Tu ne remarques rien dans cette effervescence ?

– Non.

– Elle est différente de celle des autres.

– Pour moi, une bulle, c’est une bulle. »

Se plaçant derrière les deux convives, elle fit glisser devant Julien la flûte de Miroslav et posa l’autre en face du marquis.

« À ta santé, Miroslav. »

Miroslav, pour une raison évidente, n’était pas pressé de vider son verre.

« Eh bien ! Cher marquis, vous ne buvez pas ? Vous avez pourtant raison, ce champagne est excellent. »

Le cher marquis commençait à blanchir et à transpirer.

« Euh ! C’est que… brusquement je n’ai plus soif. »

Saisissant le siège du marquis, d’un geste brusque, elle le fit tourner sur lui-même pour se trouver en face de lui. Puis elle tira de sous son blouson un pistolet dont elle colla le canon à son front.

Tout le monde fixait la scène des yeux.

« J’ai dit : à ta santé, Miroslav. »

« La vache ! Elle est armée ! s’écria Elvire, toujours à voix basse. C’est que je n’avais pas prévu ça ! Si jamais elle dégaine plus vite que moi, c’est elle qui va me tuer.

– Je t’ai promis la gloire et le pouvoir. Cela vaut bien le risque de prendre une balle ou deux dans la peau. »

« Je compte jusqu’à trois, dit Lynda en armant son pistolet.

– Tu ne peux pas faire cela ! C’est écrit dans la Bible : “Tu ne tueras pas.”

– Un.

– Lynda ! Non !

– Deux.

– Lynda !

– Je te laisse le choix. Un canon dans le fusil ou une balle dans le cassis.

– Pitié !

– Qu’as-tu mis dans ce verre ?

– D’accord, d’accord. Ne tire pas. Je dirai tout. Pour la pastille, c’est Sabine. »

« Cafeteur ! » gronda Sabine.

« C’est Sabine qui a fabriqué la pastille, reprit Lynda. Et qu’est-ce qu’elle a mis dans cette pastille ?

– Le champignon qui a tué l’empereur Claude : l’amanite phalloïde. Le poison n’agit qu’au bout de plusieurs jours, le temps d’oublier que Julien a pris un pot avec moi. Ensuite la mort est douloureuse et irréversible.

– Scélérat ! Pourquoi Julien ? »

En prononçant ce mot « scélérat », elle appuyait son arme avec une telle force sur son front qu’elle allait imprimer un anneau dans sa peau.

« Parce que tu l’aimes. »

« Ah ! L’amour qui pousse à toutes les folies ! » persifla Sabine.

« Maintenant que j’ai tout avoué, supplia Miroslav, retire ça de devant mon nez et laisse-moi partir.

– Non.

– Que veux-tu d’autre ?

– Tu vas mourir, mon gros.

– Ce n’est pas sérieux !

– Est-ce que j’ai la figure d’une fille qui rigole ? »

Le marquis terrorisé s’était écroulé au sol, mais Lynda, l’empoignant de sa main gauche, le força à se relever et le projeta sur son siège.

Julien aussi était effrayé.

« Lynda, tu ne vas tout de même pas…

– Je vais me gêner !

– Mais enfin… »

Les deux femmes sous la table ne perdaient rien de l’aventure.

« Voilà qui devient amusant, dit Sabine.

– Je ne regrette pas d’être restée, finalement. »

Tout en tenant Miroslav sous la menace de son arme, la jeune reine expliquait :

« Il existe une loi féodale que mon père a oublié d’abolir. Elle m’autorise à exécuter moi-même un meurtrier sans aucun procès.

– Je ferai tout ce que tu voudras. Ne tire pas. »

« Elle va le descendre, dit Elvire affolée.

– Non.

– Elle va tirer.

– Elle veut lui faire peur.

– Elle est capable de tout. Elle va le tuer, je te dis.

– On parie ?

– Dix mille.

– Tope là ! »

« N’aie pas peur, dit Lynda avec une pointe de moquerie acérée, tu ne souffriras pas. La balle va traverser ton cerveau à la vitesse supersonique. Et comme le tien est particulièrement mou, ce sera encore plus rapide.

– Au secours !

– Adieu, Miroslav. »

Elle maintint le canon de son arme encore plusieurs secondes sur le front de sa malheureuse victime, puis pressa la détente.

« Pan ! Tu es mort ! » hurla-t-elle.

Miroslav s’abattit lourdement au sol en criant :

« Ah ! Elle m’a tué ! »

« La garce ! Elle l’a tué ! dit Sabine à haute voix.

– Par ici les fifrelins ! répliqua Elvire en tendant la main.

– Minute ! »

En effet, le pistolet de Lynda n’avait pas de silencieux et personne n’a entendu de coup de feu. Nul n’y comprenait plus rien.

Mamadou dit enfin :

« Tu ne l’as pas tué par balle, mais il en a fait un infractus.

– Infarctus, corrigea Mohamed.

– Le résultat est le même. »

Lynda, très satisfaite de son numéro, rangea son arme et se pencha sur le marquis, toujours inanimé.

« Penses-tu ? Il est juste un peu émotif, Miroslav. »

Plaçant un genou de chaque côté de son corps et se calant bien sur son gros ventre, elle lui tapota vigoureusement les joues.

« Allez ! Debout, mon gros ! Il ne fallait pas te mettre dans des états pareils. C’était une blague. »

Émergeant de son évanouissement, le marquis de Bifenbaf vit se dessiner en gros plan le visage moqueur de celle qui était censée l’avoir tué.

« Hein ! Quoi ? Où suis-je ? Je suis en enfer, et la première personne que j’y trouve, c’est toi. »

« J’ai gagné, » dit Sabine. Se dressant de joie, elle manqua de s’assommer en heurtant le plateau de la table. Elvire sortit de sa poche un billet de banque, qu’elle donna à sa complice.

Avec l’aide de Lynda, le gros Miroslav parvint, tant bien que mal, à reprendre place sur sa chaise.

« Bois un coup pour te remettre de tes émotions, marquis, lui dit-elle. J’espère que tu te souviens dans quelle coupe tu as lâché la pastille. Sache que je ne tire que sur des bonshommes en carton, jamais à moins de vingt mètres, et que je ne les rate jamais. Maintenant, pour te prouver que je n’ai pas de rancune, je vais t’offrir un petit cadeau : un billet d’avion pour la Bolivie. Aller simple. Maintenant, disparais, je ne veux plus jamais te revoir. »

Le marquis Miroslav de Bifenbaf se leva et sortit au pas de gymnastique. On n’est pas près de le revoir en Syldurie.

« Mon petit Julien, fais-moi penser, quand j’irai faire mes courses, à acheter des munitions. Avec tous ces lascars qui veulent ma tête au-dessus de leur cheminée, ça peut tout de même servir. Éva, rappelle-moi de faire voter l’abolition de cette fameuse loi. Tout compte fait, je ne la trouve pas très républicaine. »

 

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