Acte premier

Babylone, une salle du palais de Nébucadnetsar.

Scène Première

LA REINE – BAKAR – Esclaves – Gardes

(Des esclaves apportent des bassins, des plats, des vases, divers objets d’or et d’argent, sous le contrôle de la reine, assistée de Bakar.)

LA REINE

Traitez tous ces objets avec le plus grand soin ;
Ce sont biens précieux, qu’ils ne s’abîment point.

BAKAR 

Nous les manipulons avec respect, madame,
Et nous en répondons autant que de notre âme.

LA REINE

Le roi tient ce butin fort à cœur, en effet.
Qu’il ne s’en perde rien. C’est dans votre intérêt.

BAKAR 

Ils seront entassés ici, sous bonne garde :
Des soldats aguerris, armés de hallebardes.

LA REINE

Du fond de la Judée nous viennent ces trésors.

BAKAR 

Ces pelles en argent, ces chaudrons tout en or !

LA REINE

Or battu, s’il vous plaît.

BAKAR 

                                   Quelle est la différence ?

LA REINE

La force du métal est dans sa consistance.
Fondu dans un creuset, c’est un or paresseux,
Mais frappées du marteau, par le fer et le feu,
Ces coupes sont plus riches, plus lourdes, plus solides,
Leur forme est pure et lisse et leur éclat splendide.
Avez-vous bien compté tous ces bassins d’argent ?

BAKAR

Mille d’argent, madame, et d’airain presque autant,
Trente d’or, et des coupes, à foison. Pour vous plaire,
Rédigé comme il faut, voici mon inventaire.

LA REINE

Je veux sur ces objets un rapport détaillé,
Une liste complète.

BAKAR 

                              Je promets d’y veiller.
Je suis émerveillé lorsque je les contemple.

LA REINE

Qu’on les entasse ensuite au magasin du temple.
Ta tête je verrai sous le sabre voler
Pour le moindre couteau, soit perdu, soit volé.

BAKAR 

J’y veillerai, madame, j’en réponds sur ma vie.

LA REINE

D’y toucher de vos doigts n’en prenez fantaisie.

BAKAR 

Dans la crypte laissés, ces ornements, ma foi,
Siéraient davantage à la table du roi.
Lorsque des souverains il prendrait pour convives,
Il les éblouirait de ces coupes massives,
Et plus tendre est l’agneau, et meilleur est le vin
Lorsqu’ils nous sont servis dans le luxe et l’or fin.

LA REINE

Bakar, mon pauvre ami, n’êtes-vous pas un âne ?
On n’use point ces choses à des plaisirs profanes.
C’est un butin ravi des mains de l’Éternel,
Rapporté par le roi du temple d’Israël.

BAKAR 

Reine, pardonnez-moi, je suis lent à comprendre.
Ils sont à l’Éternel, le roi n’y peut prétendre.
N’avons-nous pas nos dieux, n’ont-ils pas leurs autels ?
Et pour nous préserver de leurs courroux mortels
Ne leur livrons-nous pas d’innocentes victimes ?
De l’avoine et du blé n’offrons-nous point la dîme ?
Est-ce le Dieu des Juifs qui nous rendit vainqueurs ?
Il est, comme eux, vaincu, et nous en aurions peur ?
Son temple est abattu comme ce Dieu rebelle.
Nous rapportons son peuple et toute sa vaisselle
Pour…

LA REINE

            Il suffit, Bakar, vous ne comprenez rien !
Notre roi désirait se servir de ce bien,
Mais, de sa reine, il sut écouter la sagesse
Et de n’en rien toucher il me fit la promesse.
Car nos dieux, il est vrai, sont puissants et nombreux
Mais ne ressemblent guère à celui des Hébreux.
Pendant qu’il guerroyait, je fis un rêve étrange :
Je vis quelque démon, ou bien ce fut un ange.
Il dit : « Ne prenez pas de ce qui est sacré ;
Aucune chair impure en ces vases dorés !
Malheur à qui boira, dans des fêtes impies
Du vin dans ces calices ; il en perdrait la vie,
Son sceptre, son royaume et sa fière cité. »

BAKAR 

J’obéirai, madame, à votre volonté.

(Sur un signe de Bakar, les esclaves enlèvent les objets sacrés. Bakar sort, entre Achpénaz.)

Scène II

LA REINE – ACHPÉNAZ – Gardes

ACHPÉNAZ

Vous avez demandé ma présence, ô, ma reine ?

LA REINE

J’aurais apprécié que l’on se mette en peine
De répondre, Achpénaz, avec célérité,
D’avoir plus de respect pour mon autorité.

ACHPÉNAZ

Que Votre Majesté, à l’instant, me pardonne,
Mais j’obéis sans faute à tout ce qu’elle ordonne.
Je sers avec ferveur le roi, votre mari
Mais de vous décevoir je serais fort marri.

LA REINE

C’est assez de discours, assez de politesse
Car tu manques de zèle et sers avec paresse.
Ne t’a-t-on confié la garde des captifs
N’es-tu pas le garant de la vie de ces Juifs ?
Et n’as-tu confié aux soins de l’économe
De pourvoir aux besoins de tous ces jeunes hommes ?

ACHPÉNAZ

En effet. Mais…

LA REINE

                          Le roi n’a-t-il pas mis à part
Les garçons les plus beaux parmi tous ces gaillards ?

ACHPÉNAZ

Oui, sans doute…

LA REINE

                           Et choisi parmi cette jeunesse
Quatre qu’il reconnut pour leur noble sagesse ?

ACHPÉNAZ

En effet, Majesté.

LA REINE

                          Beltschatsar et Meschac,
Ainsi qu’Abed-Négo, et l’autre, là…

ACHPÉNAZ

                                                        Schadrac.

LA REINE

Le roi mettrait sur eux son royaume en balance ;
Il veut qu’ils soient instruits jusques à l’excellence.
Il met à leur profit les plus grands précepteurs :
Les savants de Chaldée pour maîtres et tuteurs
Et, pour leur assurer une vie confortable,
Notre bien-aimé roi les accueille à sa table.

ACHPÉNAZ

C’est exact.

LA REINE

                Or, j’apprends que, malgré tous nos soins,
Ils ne veulent manger que de l’herbe et du foin !

ACHPÉNAZ

(à part)

Eh bien ! Nous y voilà !

(à la reine)

                                   Il semblerait, madame,
Qu’on ait exagéré les tenants de ce drame.
Le meneur, Beltschatsar est venu me trouver.
(Daniel est son vrai nom), il se disait troublé.
Les autres Juifs à table n’ont point tant de vergogne :
Ils aiment nos bons vins comme de vrais ivrognes
Et savent apprécier à sa juste valeur
Notre gastronomie, avalant sans frayeur
Les gibiers les plus lourds, les plus fines volailles:
C’est le roi qui nourrit, alors ils font ripaille.
Il n’en est pas ainsi de ces quatre garçons ;
S’il s’agit de festins, c’est une autre chanson :
« Nous ne saurions manger de pourceau ni de lièvre,
De crabe, de langouste, de daman ni de bièvre.
Dans l’œuvre de Moïse il est prescrit des lois.
Nous ne mangerons rien à la table du roi
Qui souillerait nos cœurs par une chair impure.
Que le roi, mon Seigneur, n’en prenne nulle injure.
Pour demeurer fidèle au Créateur divin
Nous ne boirons donc plus que de l’eau. Plus de vin !
Afin de rester purs et que notre âme vive,
Nous nous sustenterons de laitues et d’endives.
– Hélas ! En quel dilemme, enfants, vous me placez :
Je suis servant du roi, et fort embarrassé.
Je suis censé veiller à votre bien paraître :
S’il vous trouve amaigri que dira notre maître ?
Me préservent les dieux de tous vous affamer.
– À quoi bon, me dit-il, ainsi vous alarmer ?
Accordez-nous dix jours à suivre ce régime :
Eaux fraîches et fruits mûrs, légumes, pains azymes,
Et vous verrez alors si nous sommes flétris,
Nos bras privés de force et nos corps en débris,
Si la disette, enfin, se lit sur nos figures,
Si nos dents déchaussées tombent en pourriture.
L’Éternel a fourni de la manne au désert
Alors que les Hébreux, incrédules, pervers,
Gémissaient sur l’Égypte et sur leur esclavage :
“Nous avions des concombres, et du vin pour breuvage !”
Dieu leur donna du pain comme neige du ciel.
Toujours il a pourvu. – Ainsi me dit Daniel –.
Si passé ces dix jours nos visages pâlissent,
Nous reviendrons vers vous, boirons dans vos calices.
À vos tables manger nous irons à nouveau
Y déguster la chair des moutons et des veaux. »

LA REINE

Ayez les yeux sur eux. Je vous fais confiance.
N’épargnez point le zèle à cette surveillance.

ACHPÉNAZ

Je vous sers sans murmure et fais ce que je dois.

LA REINE

Vous pouvez disposer, monsieur, voici le roi.

(Sort Achpénaz, entre Nébucadnetsar.)

Scène III

LA REINE – NÉBUCADNETSAR – Gardes

NÉBUCADNETSAR

Ma mie, je suis brisé par ce dernier voyage
Et le cuir de la selle à mon dos fait outrage.
Pour établir la paix sans cesse guerroyer !
Entraîner des soldats et reîtres par milliers !
Toujours dans les confins maîtriser les rebelles !
Avide de repos, je vous reviens, ma belle.

LA REINE

Je suis, mon bien-aimé, heureuse autant que vous
De retrouver enfin les bras de mon époux.
Régenter ce palais n’est pas chose facile
Mais vos pairs et barons sont courtisans dociles.
En l’absence du roi, sous mon autorité
Je me fis obéir et me fis respecter.

NÉBUCADNETSAR

Fort bien ! Ma belle épouse, en digne souveraine,
Vous avez accompli tous vos devoirs de reine.
J’ai vu de nos palais s’avancer les travaux.
Et sur ces Judéens qu’y a-t-il de nouveau ?
Concernant Beltschatsar j’ai quelque inquiétude.
Le bruit court qu’Achpénaz lui mène la vie rude.
On dit que ce garçon se plaît à contester
Et les royaux repas ne daigne fréquenter.

LA REINE

Je le sais. Achpénaz de tout ceci m’informe :
Ces purs Israélites ont leur maître et leurs normes,
Et dans leur piété ces Juifs ont fait le choix
D’obéir en tout lieu à Moïse et sa loi.
Dans le livre sacré de ce Dieu qu’ils vénèrent,
Il est question de stricte règle alimentaire,
Mais je n’y trouve pas de quoi s’inquiéter.

NÉBUCADNETSAR

Voilà qui me paraît bien avare en clarté !
J’entends que de leur bouche ces hommes-là s’expliquent.
Que l’on fasse venir Beltschatsar et sa clique.

(Sortent deux gardes.)

LA REINE

Que l’esprit de nos dieux, durant cet entretien,
Cher ami, vous conduise à leur faire du bien.
Achpénaz m’a vanté leur unique sagesse.
Ne les méprisez point.

NÉBUCADNETSAR

                                   Vous avez ma promesse.

(La reine sort. Les gardes reviennent avec Daniel et ses trois compagnons.)

 

 

Scène IV

NÉBUCADNETSAR – DANIEL – HANANIA – MISCHAËL – AZAZARIA – Gardes

NÉBUCADNETSAR

Je vous ai convoqué, voilà qui me convient.
Je voulais voir ce quatuor végétarien.
Admirables garçons si forts en caractère,
Votre obstination n’a rien pour me déplaire.
J’apprécie, par ailleurs votre bel embonpoint :
De sauces et de gras vous ne manquez donc point.

HANANIA

Le sang purifié d’épaisse nourriture
Profite des bienfaits des fruits de la verdure.
La fibre composant les cosses et les pois
Donne au muscle la force.

NÉBUCADNETSAR

                                      Je tenterais ma foi
D’ingérer ces navets qui font tant de miracles !
À votre étrange choix je ne mets point d’obstacle.
Si j’en crois ce qu’on dit, les dieux vous ont armés
De sagesse, et déjà, vous êtes renommés
Pour savoir discerner avec intelligence.
Plus que les Chaldéens vous avez de science.

MISCHAËL

Nous demandons pardon à Votre Majesté :
Nous livrons le savoir avec humilité.
Si de leurs connaissances nous avons la maîtrise,
Ce sont nos précepteurs qui nous les ont apprises.

(Entre Nazar.)

 

 

Scène V

NÉBUCADNETSAR – DANIEL – HANANIA – MISCHAËL – AZARIA – 
   NAZAR – Gardes

NÉBUCADNETSAR

Approchez-vous, Nazar, mon augure omniscient.
Vous arrivez ici toujours à bon escient.
Ne connaissez-vous pas ces captifs de Judée ?
De leur grande sagesse avez-vous quelque idée ?

NAZAR 

J’ai reçu quelque écho de ces individus ;
Par les dieux de Chaldée, je veux être pendu
À mes doctes mystères s’ils savent bien répondre.
Mais que veuille Mardouk et nos dieux les confondre !

NÉBUCADNETSAR

S’il vous plaît, jeunes gens, relevez ce défi,
Votre érudition dégainez à profit.
Je serai, pour ma part, heureux de vous entendre.
Vous avez maintenant votre titre à défendre.

DANIEL

(à Nazar)

Parle, nous t’écoutons.

NAZAR 

 (À Hanania)

                                   Toi qui prétends des dieux
Connaître les secrets, sais-tu, dans tous les cieux
Le nombre des étoiles ? En as-tu fait le compte ?
Quel dieu les a créées ? Si tu le sais, raconte.

HANANIA 

Adonaï Dieu créa dès le commencement
Notre terre et son ciel avec son firmament.
Il chassa les ténèbres et donna la lumière ;
Le soleil et la lune en ses mains se forgèrent.
Pour guider les marins et peuples du désert
Il leur donna les Ourses ainsi que le Cancer,
Il construisit l’Orion, il forma les Pléiades,
Diamants et rubis projeta par myriades.

NAZAR 

Quoi ? Myriades dis-tu ? Oh ! N’exagère point.
Les royaux astronomes en ont compté bien moins.

Trois mille tout au plus.

HANANIA 

                                   Allons ! Vous voulez rire !
Du divin créateur limitez-vous l’empire ?
L’univers infini, comme l’est notre Dieu
Est une œuvre voilée, invisible à vos yeux.

NAZAR 

Infini ? Majesté, cet homme déraisonne !
Qui pourrait concevoir cet infini ? – Personne !

NÉBUCADNETSAR

Personne hormis un dieu. Tout ceci tient debout.

NAZAR 

(À Mischaël)

Répondez à présent, Meschac, car c’est à vous.

MISCHAËL

Si vous voulez Nazar, ma foi, qu’on vous réponde,
Posez votre question d’abord, à la seconde,
Car je n’ai pas reçu le don de deviner
Ce que vous allez dire.

NAZAR 

                                   C’est fort bien raisonné.
Soyez donc attentif, freinez votre insolence,
Et tâchez de répondre avec intelligence.
Dites-moi, cher ami, de l’immense océan
Qui porte sur son dos des navires géants,
Quelle est donc l’étendue ? Quelle en est la frontière ?

MISCHAËL

Ce Dieu qui fit les mers, les lacs et les rivières,
– Sa parole le dit – fit rassembler les eaux
Auprès des continents, en fixa le niveau.
Par-delà l’horizon, aux confins de la terre,
Il en fit des barrages aux vagues volontaires.

NAZAR 

Ridicules propos ! Vous ne connaissez rien
Des flots et des abîmes dont aucun ne revient.
Notre terre, jeune homme, est plate comme un disque,
Malheur au marin fou qui loin des ports se risque
Car, au-delà des îles habitent les démons.
Leurs puissants tentacules entraînent vers le fond
Le pilote insensé, sa voile et son navire.
Des tourbillons sans fin qui vers l’enfer aspirent
Les vaisseaux les plus lourds, des cascades enfin
De ce monde fini protègent les confins,
Tous les navigateurs en leurs chutes entraînent
Jusque dans le néant.

NÉBUCADNETSAR

                                    Oh ! Quel péril extrême !
Toutes ces théories n’ont rien de rassurant.
Les océans, les mers, dévalent en torrents
Pour tomber nulle part ! Franchement, je préfère
La version de Schadrac. Elle est plus salutaire.

NAZAR 

(à part)

Passons…

 

 

(à Azaria)

                Abed-Négo, que sais-tu de l’enfer,
Et du séjour des morts, de ses portes de fer ?

AZARIA

Le Shéol, il est vrai, n’est qu’un lieu de mystère.
S’étend-il dans le ciel ou bien dessous la terre ?
Dieu seul en a la clef. Il est seul à savoir
De l’empire mêlé d’épouvante et d’espoir,
Et la position tout comme l’étendue.
Il l’a dissimulé bien au-dessus des nues,
Au-delà des montagnes on ne le trouve point,
Et parmi les étoiles cherche toujours plus loin.
Le Shéol, à nos yeux, est un monde invisible
Et la mort seulement nous le rend accessible.
Mais Dieu séparera les boucs et les brebis ;
Ceux qui l’auront aimé, ceux qui l’auront suivi
Connaîtront les bonheurs de la vie éternelle.
Il en est autrement des impies, des rebelles
Qui, jusqu’au dernier temps rôtiront dans le feu
Pour avoir méprisé les promesses de Dieu,
Car le Maître éternel règne en toute justice,
Son fils, pour nous sauver, il offre en sacrifice.
Pour vivre, il ne suffit que d’un germe de foi.
Voudrais-tu cette vie, Seigneur ? fais le bon choix.

NÉBUCADNETSAR

Que donnerait un homme pour le prix de son âme ?

NAZAR 

Dieu, pour avoir un fils, aurait-il une femme ?
Cet Hébreu n’est-il pas un bouffon achevé ?

 

 

NÉBUCADNETSAR

(à Azaria)

Il faudra de ce Dieu nous parler en privé.
Ces hommes sont vraiment de beaux énergumènes
Et je suis ébloui devant ces phénomènes.

(à Daniel)

Voici Daniel, enfin, qu’on nomme Beltschatsar.
N’es-tu point le meneur de ce clan, par hasard ?

DANIEL

C’est ce qu’on dit de moi.

NÉBUCADNETSAR

                                     Le plus savant des quatre.
Le roi seul excepté qui donc pourrait te battre ?
Je te défierai donc. Tu me questionneras,
Qu’un mystère subtil me plonge en embarras
Mais il est malaisé de me mettre en déroute.
Pose une bonne énigme. Parle enfin, je t’écoute.

DANIEL

Tu es le souverain parfait en jugement,
De défendre le juste on te presse souvent.
Imagine, Seigneur, deux femmes de la rue,
Courtisanes impures et de vices repues,
Au jour de doléance réclamant la faveur
De ta noble équité au sein de leur malheur :
Prostituées la nuit et le jour mendiantes,
Vivant avec leurs fils, blotties sous la charpente,
Elles dorment serrées sur un fin matelas,
Chacune son enfant tout blotti dans les bras.
L’un d’eux fut étouffé dans cette nuit mortelle.
Elles viennent porter à vos pieds leurs querelles,
Chacune se prétend mère du survivant.

 

 

NÉBUCADNETSAR

Ce mystère, il est vrai, me paraît captivant.
Y eut-il des témoins ?

DANIEL

                                   Aucun.

NÉBUCADNETSAR

                                               C’est difficile,
Et chercher des raisons me paraît inutile.
À ces prostituées préparons un bon feu,
Pour m’avoir dérangé brûlons-les toutes deux.

DANIEL

Malgré tout le respect que je dois au monarque,
Que le roi m’autorise une simple remarque :
La réponse est mauvaise.

NÉBUCADNETSAR

                                   Alors, qu’aurais-tu fait ?

DANIEL

L’ancien roi Salomon, ce sage au cœur parfait,
Dit à son serviteur : « Qu’on apporte une épée,
Pour ce jeune innocent une lame trempée.
En deux morceaux, chacun d’une égale longueur
Répartissez l’enfant à ces femmes en pleurs. »

NAZAR 

Quoi ? Partager l’enfant ? Quelle règle insensée !
Ce roi devait avoir du vent dans les pensées !

NÉBUCADNETSAR

Ne l’interrompez point ! Écoutez donc, Nazar,
Jusqu’où veut en venir notre ami Beltschatsar.

DANIEL

L’une des courtisanes approuva sans réserve :
« Tranchons ! Qu’avec rigueur la mesure on observe,
Et point de jalousie ! Chacune aura son lot. »
Sa rivale, à genoux, suppliante, en sanglot :
« Donnez-le-lui, Seigneur, dit la femme plaintive,
Qu’elle garde mon fils, mais que ce garçon vive !
– Cette femme est la mère et l’autre est un démon.
Qu’on lui rende l’enfant, » dit le roi Salomon.

NAZAR 

Mais…

NÉBUCADNETSAR

            Quel juge impartial et docteur admirable !
J’aurais bien aimé voir un tel prince à ma table.
Qu’en pensez-vous, Nazar ?

NAZAR 

                                            Mais ce grand roi est mort.
Qui pourrait comme lui nous étonner encor ?
De nos contemporains qui lui serait semblable ?

NÉBUCADNETSAR

Vous avez face à vous ces garçons remarquables,
Jeunes aux beaux visages, athlètes accomplis,
Le muscle et le cerveau tout de grâce remplis.
En actes, en paroles, leurs vies sont exemplaires :
Les dieux leur ont donné ce qu’il faut pour me plaire.
Je les veux tous les quatre au service royal.
Qu’ils soient donc séparés du vil et du banal.
Ils méritent un rang dans le conseil des sages,
Parmi les Chaldéens, les devins et les mages[1].

Suivez-moi.

(Sortent Nébucadnetsar, Daniel, Hanania, Mischaël, Azaria et les gardes. Entre Nakim.)

Scène VI

 NAZAR – NAKIM

NAZAR

                Que voilà des mages bien promus !
En dépit de nos lois, tu m’en vois fort ému.

NAKIM

Qu’y a-t-il ?

NAZAR

                 Ce bec-jaune, ce vaurien de Judée
Qu’enchaîné l’on mena aux rives de Chaldée
A tourné le cerveau de Nébucadnetsar.
Il prendra d’ici peu le poste de Nazar,
Ses trois amis hébreux se battront pour la tienne
Et la secte sacrée des prêtres indigènes
Devra rendre respect à ces beaux étrangers ;
Le pouvoir avec eux nous devrons partager.

NAKIM

Envers les magiciens c’est ainsi que l’on use ?
Ne te mets point en peine, appuie-toi sur ma ruse.
Je sais parler au roi, il m’écoute toujours.
Je le puis rendre aveugle et peux le rendre sourd.
Fort du vivant soutien de la force magique
Nous ferons oublier le péril hébraïque.

 

[1] Il est clair que Daniel et ses amis n’ont jamais pratiqué les arts divinatoires, ce que Dieu interdit formellement, mais tout comme le fut Joseph en Égypte, ils étaient assimilés à leurs astrologues par les Babyloniens.

 

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