Acte V

Syldurie. Le Palais royal. Un salon spacieux. Une vaste baie vitrée.

Scène première

ÉVA – WALDEMAR – WLADIMIR

(Waldemar, vieilli, en fauteuil roulant, tourné vers la baie vitrée. Éva, debout à ses côtés. Wladimir, assis à l’écart, corrige les copies.)

ÉVA

Père, je suis si triste de te voir dans cet état. Le docteur Ivanov te l’a encore dit : tu devrais quitter Arklow, partir dans les montagnes, changer de décor. Oublier. Oublier surtout.

WALDEMAR

Comment pourrais-je oublier, ma pauvre fille ? Comment le pourrais-je ?

ÉVA

Souviens-toi qu’il y a un an seulement, tu étais encore capable de monter à cheval. En quelques semaines, tu es devenu un vieillard. Depuis que ce monstre est parti au loin, tu as perdu goût à la vie.

WALDEMAR

Comme tes mots sont durs ! Lynda n’est pas un monstre, c’est une adolescente frivole. Elle ignore tout de la vie. J’ai bien voulu la lui enseigner, mais je suis un piètre professeur. Elle s’est échappée du foyer, avide de liberté. Ce monde cruel qui nous environne lui fera connaître ce que je n’ai pas su lui apprendre. Elle reviendra, meurtrie, les ailes brisées, implorant notre secours.

ÉVA

Elle ne reviendra pas. Pourquoi t’obstiner ? Écoute les conseils de ton médecin : pars en vacances, ne pense plus à elle. Oublie-la. Elle nous a fait trop de mal. Tu partiras en fauteuil roulant, tu reviendras en galopant.

WALDEMAR

Je ne partirai pas. Je resterai devant cette baie jusqu’à ce qu’elle revienne. Je veux être ici pour l’accueillir.

ÉVA

Ton entêtement nous tuera.

WALDEMAR

Elle a fêté ses dix-neuf ans, à présent. Comme elle a dû changer ! Et j’espère qu’elle a mûri. Tu sais, la jeunesse est un défaut dont on se corrige un peu tous les jours. Tu seras étonnée quand elle reviendra. Son caractère se sera forgé. Elle sera plus juste, moins égoïste. Elle aura un peu de gratitude envers son vieux père.

ÉVA

Ce qu’il faut entendre ! La gratitude, la reconnaissance, l’amour du prochain, ce sont des mots absents de son dictionnaire. Tout ce qu’elle connaît, c’est le désir : désir de posséder, désir d’écraser, désir de briser, désir de tourmenter. Ah ! Pauvres de nous !

WALDEMAR

C’est vrai. Mais rappelle-toi cette parole : « Dieu fait grâce aux humbles et résiste aux orgueilleux. » Lynda a dû la sentir, cette résistance. C’est la seule qui puisse l’arrêter : la résistance de la grâce. Elle aura de belles expériences à nous conter quand elle reviendra.

ÉVA

Père, elle ne reviendra pas. Elle ne reviendra plus. Tu l’attends depuis si longtemps, chaque jour, du matin au soir, devant cette baie vitrée, à regarder au loin. Tu ne fais plus rien d’autre. Chaque jour, tu crois la voir au fond du parc, et c’est un jardinier ou un domestique. Père, je ne veux pas ajouter à ta tristesse, mais tu sais bien ce qui se dit dans toute la Syldurie : on prétend qu’elle s’est suicidée dans le métro parisien. D’autres rumeurs affirment qu’elle a été assassinée dans des circonstances mystérieuses. Abandonne cet espoir d’un chimérique retour.

WALDEMAR

Voilà des rumeurs qui se contredisent. Et comme toute rumeur, ce sont des mensonges. Je suis bien convaincu qu’elle est vivante, et toujours aussi belle. Tant que je n’aurai pas vu son corps gracieux étendu dans le bois d’un cercueil, je croirai qu’elle est en vie. Et je resterai immobile, dans ce fauteuil d’invalide, devant ce verre, résigné, attendant ce jour merveilleux.

ÉVA

Un jour merveilleux pour toi, mais pour moi ce sera un jour de deuil. J’ai trop de peine à te voir languir d’amour pour cette harpie. Tu sais combien je la hais. Depuis ce jour où elle m’a... ah ! Mon Dieu ! J’ai les joues en feu quand je repense à ces gifles. La douleur, l’humiliation...

WALDEMAR

Éva ! Ma pauvre fille ! Voilà une rancune bien amère pour une malheureuse paire de gifles.

ÉVA

J’ai cru sentir ma tête éclater sous la force de ses mains.

WALDEMAR

Elle m’a fait bien plus de mal qu’à toi. Je devrais la haïr davantage. Est-ce qu’elle ne m’a pas humilié, moi ? Mon peuple me montre du doigt comme un père lâche et un roi pusillanime. Ne m’eut-elle volé que mon argent. Elle m’a volé mon honneur, mon espérance, mon amour de père. Elle m’a aussi volé ma vie et ma santé. C’est à cause de sa cruauté que je suis devenu cette loque impotente. Toi, tu deviendras bientôt une jeune reine, pleine de vigueur et d’intelligence. Moi, je suis anéanti, sans espoir.

Et pourtant, je l’aime, et je l’aimerai jusqu’à ma mort. C’est ma fille, que ta mère bien aimée a enfantée dans la souffrance et la tendresse. Haïr Lynda, ce serait me haïr moi-même.

ÉVA

C’est elle qui remplit ta vie. Toujours elle ! Et moi qui suis-je ? Ne suis-je pas aussi ta fille ? Est-ce que ma mère ne m’a pas enfantée dans la souffrance et la tendresse, moi aussi ? Je ne compte donc pas pour toi ? Que faut-il que je fasse pour que tu comprennes que j’existe ? Dois-je te faire pire que ce qu’elle t’a fait ? Que dois-je faire ? J’ai toujours été auprès de toi. Toute petite fille déjà, j’ai obéi à tes ordres. Que dis-je ? À tes caprices. Alors que l’autre ruait comme une petite jument. J’ai toujours pris plaisir à faire ta volonté, à te choyer, à te cuisiner de bons petits plats, à te soigner quand tu étais malade. Est-ce que tu m’as aimée, moi ? Qu’est-ce que je suis pour toi ? La princesse héritière ? Le dernier recours de la dynastie ? Mais moi je m’en moque, de la dynastie, et je m’en moque du trône de Syldurie. Ce que je réclame, c’est un peu d’amour et d’attention. Mais tout l’amour que tu possèdes, tu l’as donné à cette vipère.

WALDEMAR

Éva, ma pauvre enfant. Qui t’a fait croire une telle chose ? Je ne t’aimerais pas suffisamment, moi ? Si je n’ai pas su te le montrer, ou si je t’ai offensée, je te supplie de me le pardonner. Je t’implore, ne me garde pas cette amertume.

ÉVA

Supplier, implorer, ramper ! Voilà le roi de Syldurie ! Toujours face contre terre !

WALDEMAR

Enfin, mon pauvre amour, tu devrais me comprendre. J’ai la chance de t’avoir tous les jours à mes côtés, de pouvoir contempler à chaque instant ton visage qui me console, bénéficier à chaque instant de ta bienveillance et de ta gentillesse. Tandis que Lynda, ta pauvre petite sœur, est allée elle-même plonger dans une piscine remplie de requins. Trouves-tu indécent que je m’inquiète pour elle ?

ÉVA

Lynda ! Lynda ! Lynda ! Lynda ! Encore Lynda ! Toujours Lynda ! Je te parle de moi. Pour la millième fois, j’essaie d’attirer ton attention, et tu me reparles de Lynda. Il y a une frontière interdite, et tu l’as franchie. Je hais Lynda, et je te hais aussi, parce que tu ne vis que pour elle. C’est elle qui vit en toi. Tu es devenu cet être que j’exècre. Pour moi Lynda est morte, et toi, tu mourras bientôt, et Lynda aura enfin cessé d’exister dans ma vie. Je serai enfin libérée.

WALDEMAR

J’ai été assassiné deux fois : par elle il y a un an, et par toi aujourd’hui ? Un vieillard peut-il survivre à deux coups de poignard dans le cœur ?

(Il se tourne vers Wladimir qui, depuis le début de la scène, demeurait impassible, le nez dans ses papiers.)

Maître Wladimir, vous venez d’être témoin de ce déplorable incident.

WLADIMIR

Bien malgré moi, Sire. La vie familiale de Votre Majesté ne me concerne pas, mais tout en vaquant à mes corrections, j’ai entendu votre conversation.

WALDEMAR

Et quelle est votre opinion ?

WLADIMIR

L’humble instituteur que je suis n’est pas qualifié pour juger des affaires royales, et je suis bien embarrassé pour donner mon avis. Certes, l’attitude de la princesse Éva est infiniment regrettable. Néanmoins, je pense que Son Altesse a prononcé ces paroles malencontreuses sous la pression de la colère, et qu’elles ne sont pas le reflet de sa pensée.

ÉVA

Ce sont des paroles qui blessent et qui tuent. Mais j’ai trop longtemps attendu pour les dire. Comme un volcan retient son feu dans le ventre de la terre, j’ai laissé ma colère et ma haine s’échauffer au fond de mon cœur. Jusqu’au jour où la masse de rochers cède sous la pression de la lave. C’est maintenant le jour de l’éruption, et le jour de la dévastation.

WALDEMAR

Le roi Waldemar n’a plus de filles, et la Syldurie n’a plus de reine. Une telle trahison ne peut se concevoir.

Maître Wladimir, rédigez s’il vous plaît l’acte qui écartera la princesse Éva de ma succession au royaume. Je n’aurai plus qu’à signer de mon sceau.

ÉVA

La royauté ne m’intéresse pas.

WLADIMIR

Puis-je suggérer à Votre Majesté de surseoir son jugement, le temps de laisser retomber les passions ?

WALDEMAR

Je vous en prie, maître Wladimir. Cette décision est cruelle pour moi aussi.

(Wladimir rédige un document. Waldemar s’approche du bureau où travaille Wladimir. Il cachette le document à la cire, puis reprend sa place vers la baie. Éva s’éloigne.)

WLADIMIR

Sire, permettez-moi seulement une question. Qui vous remplacera sur le trône de Syldurie ?

WALDEMAR

Lynda. C’est Lynda qui me succédera.

ÉVA

Lynda ne reviendra pas. Elle est morte.

WALDEMAR

(L’émotion de ces derniers instants lui a redonné de la vigueur.)

Lynda est vivante. Elle reviendra. Elle régnera. Et je pourrai la serrer dans mes bras avant de mourir.

ÉVA

Et si elle ne revient pas ?

WALDEMAR

Au cas où tu aurais raison, si je meurs avant son retour, Dieu décidera entre une nouvelle dynastie ou une république.

Scène II

ÉVA – WALDEMAR – WLADIMIR – BOROWITCH

(On entend des bruits confus venant de l’extérieur. Entre Borowitch.)

WALDEMAR

Eh bien ! Soldat ? Que signifie cette agitation ?

BOROWITCH

Sire, une jeune fille déguenillée s’est introduite dans le palais.

ÉVA

Alors, chassez-la, Sergent ! Ce n’est pas une petite vagabonde qui va vous effrayer !

BOROWITCH

C’est que... cette fille prétend être la princesse Lynda.

WALDEMAR

Lynda ?

ÉVA

Lynda ?

WALDEMAR

Mais, sergent Borowitch. Vous avez déjà vu Lynda. Vous connaissez son visage. Si c’était elle, vous l’auriez reconnue.

BOROWITCH

À vrai dire... elle lui ressemble un peu. Elle a les mêmes yeux.

WALDEMAR

Faites-la entrer.

(Entre Lynda, ses habits du premier acte sont en haillons, son visage est sale, elle a toujours son sac à dos et sa guitare.)

Scène III

ÉVA – WALDEMAR – WLADIMIR – BOROWITCH – LYNDA

WALDEMAR

Lynda !

LYNDA

Père !

(Oubliant son handicap, Waldemar se lève de son fauteuil d’invalide et se jette dans les bras de Lynda.)

BOROWITCH

C’est bien elle. C’est ma princesse.

ÉVA

Que va-t-elle faire de moi ? Je suis perdue. Il est temps que je disparaisse à mon tour.

(Elle commence à s’éclipser discrètement, puis revient pour observer la suite de la scène.)

LYNDA

Mon père, comme tu as blanchi ! Comme ton front s’est ridé ! C’est à cause du chagrin que je t’ai donné.

WALDEMAR

Aujourd’hui je t’ai retrouvée, je retrouve aussi ma jeunesse.

LYNDA

Père, punis-moi comme je le mérite. J’ai une lourde dette à payer. Je te rembourserai. Je travaillerai toute ma vie, jour et nuit comme une esclave. J’irai creuser dans les mines de cuivre, et c’est encore trop bon pour moi.

WALDEMAR

Ne dis pas de sottises, ma petite fille. Ta mauvaise conduite est pardonnée, ta dette est remboursée.

Ainsi tu n’as pas été égorgée par un malfrat, tu ne t’es pas jetée sous une rame de métro. Les rumeurs te disaient morte, et tu es bien en vie. Laisse-moi regarder ton visage. Tu n’as pas beaucoup changé. Tu as toujours d’aussi beaux yeux. Ils vont réduire tous les petits marquis de la cour à ta merci.

LYNDA

Oh ! Père !

C’est donc vrai, tu m’aimes toujours autant ?

WALDEMAR

Je n’ai jamais cessé de t’aimer. Ce soir, nous allons faire une fête digne des Pharaons pour célébrer ton retour.

LYNDA

Oh ! Père, non ! Et ta promesse de ne plus dilapider le trésor public à des futilités ?

WALDEMAR

Juste une toute petite fois.

Mais raconte-moi. Comment s’est déroulé ton voyage ? J’ai l’impression qu’il a été fatigant.

LYNDA

Je te raconterai tout dans les détails, c’est promis. Pour l’heure, j’étais tellement vilaine que les Français m’ont remerciée à coups de pied dans le bas du dos. La garde sarkozienne m’a balancée dans un vieil avion sans aucune galanterie, menottes aux poignets. Ils m’ont jetée comme un paquet de linge sale à l’aéroport de Sofia, et à partir de là, je me suis débrouillée. En auto-stop, en tracteur-stop, surtout à pied. Pour me nourrir, j’ai mendié un peu de pain, volé quelques pommes. J’ai été chassée à coups de fourche par un paysan. S’il savait qui je suis ! Enfin ! Me voici à l’écurie.

(Lynda va vers Wladimir, Waldemar, qui n’a pas la force de se tenir debout, s’appuie sur la table.)

Maître Wladimir. Je n’ai pas le courage de vous regarder en face. J’ai été vraiment détestable à votre égard. Oserai-je vous demander de me pardonner ?

WLADIMIR

Altesse, j’ai toujours aimé votre intelligence, votre espièglerie, votre vivacité d’esprit. Déjà petite, vous aviez des reparties percutantes et incisives à la fois, de ces vérités qui nous font mal quand on les reçoit en plein visage. Je reconnais tout de même que la dernière fois, vous avez frappé un peu fort. Vouloir me piétiner les dorsales ! Ces jeux-là ne sont plus de mon âge.

LYNDA (embrassant Wladimir)

Dois-je comprendre que vous me pardonnez ? Oh ! Merci ! Vous êtes un bon maître. Quand est-ce que je reprends les cours de grec ? Nous en étions restés à l’enclitique et au proclitique.

WLADIMIR

Qui rendent Votre Altesse neurasthénique et lui donnent la colique.

(Tous rient, sauf Éva.)

LYNDA (allant vers Borowitch)

À vous aussi, Sergent Borowitch, je demande pardon. Je vous ai fait punir pour un caprice auquel vous ne m’avez pas cédé. Vous en avez pris quinze jours.

BOROWITCH

C’est vrai, Altesse, je m’en souviens. Quinze jours pendant lesquels j’ai fait les quatre cents coups dans la caserne, avec mes copains. On s’est bien amusés. Je vous en suis vraiment reconnaissant.

LYNDA (l’embrassant)

À ce que j’apprends, vous êtes un joyeux fêtard.

BOROWITCH

Votre Altesse me fait rougir.

LYNDA

Je fais toujours cet effet-là aux messieurs en uniforme.

(Elle se tourne maintenant vers Éva.)

Et toi, ma pauvre Éva, ma grande sœur que j’ai battue et martyrisée. Combien je regrette ces gifles que je t’ai données ! Rends-les-moi. N’aie pas peur de frapper. Mes joues sont à toi.

(Éva reste immobile, Lynda va l’embrasser.)

ÉVA

Ne me touche pas. Tes mains sont sales, et tu pues.

LYNDA

Il n’y a pas que ma peau qui est sale et qui sent mauvais. Mon cœur aussi.

WALDEMAR

Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne me sens pas bien.

(Il se replace dans son fauteuil roulant.)

Je comprends... l’effort pour me lever... une telle émotion… Ma poitrine ! Ça me serre. Éva, étends-moi sur mon lit. Borowitch, allez chercher le docteur Ivanov. Lynda, va prendre une douche, je veux que tu sois belle pour mon enterrement.

(Éva emmène Waldemar. Lynda et Borowitch sortent chacun de leur côté.)

Scène IV

WLADIMIR

Quel jour mémorable ! Quel moment inattendu ! L’enfant perdu et disparu revient. Il est retrouvé pour le bonheur de tous, sauf celui de la fille aînée. L’enfant qui était mort est revenu à la vie.

Et notre bon roi Waldemar ? Son cœur fatigué résistera-t-il ? Quelle inquiétude ! La jeune princesse devra-t-elle aujourd’hui même changer ses haillons contre un manteau royal et une couronne ? Que Dieu soutienne notre roi ! La joie de retrouver son enfant lui a donné de la vigueur. L’espoir est la meilleure des médecines. Waldemar survivra.

Éva m’a beaucoup déçu. C’était elle l’enfant modèle de la famille. Sous cette couverture de gentillesse, de sens moral et de piété se cachait tant de jalousie, de haine et de rancune ! Il suffit donc d’une pincée de levain pour faire lever toute la pâte.

Et voici notre petite Lynda. Celle qui a tant su se faire haïr sait maintenant se faire aimer. Curieux changement : les gentils deviennent méchants et les méchants deviennent gentils.

Silence, voici Éva.

(Entre Éva. Wladimir paraît gêné. Puis entre Lynda. Les deux sœurs se tiennent debout à chaque extrémité de la scène, sans se regarder. Lynda porte des habits propres, son visage est lavé, ses cheveux coiffés.)

Altesse, comme vous voilà élégante ! Et votre parfum est exquis.

(Entre le docteur Ivanov.)

 

 

Scène V

WLADIMIR – ÉVA – LYNDA – IVANOV

IVANOV

Vos Altesses, je suis désolé, Sa Majesté a vécu.

Il s’est éteint tranquillement, sans souffrance. C’est un infarctus du myocarde. Son visage reflétait la paix. Avant de nous quitter, il m’a parlé de sa relation avec Dieu, de sa certitude d’avoir fait les bons choix pour sa vie et d’aller à la rencontre du Seigneur. Mais ses dernières paroles ont été pour Vos Altesses. Il m’a chargé de vous dire combien il vous aimait, toutes les deux, et combien il espère vous voir continuer la marche sans lui, animées d’un même amour.

ÉVA

Je vous remercie, docteur Ivanov. Veuillez nous laisser seules. Vous aussi maître Wladimir. S’il vous plaît.

Scène VI

ÉVA – LYNDA

LYNDA

C’est moi qui l’ai tué.

(Long silence.)

ÉVA

Tu ne dois pas te juger coupable. Je suis la véritable parricide. Tu as frappé la première, mais je lui ai porté le coup mortel.

LYNDA

Éva, tu es la seule à me refuser ton pardon. Faut-il que je te supplie ?

ÉVA

C’est inutile.

 

 

LYNDA

Alors, je ne te supplierai pas. Je dois être punie pour mes fautes, j’accepte la sanction. Te voilà reine, à présent, et je suis ta prisonnière. Voici mon cou, livre-le à la hache du bourreau.

ÉVA

Tu sais très bien qu’il n’y a plus de bourreau en Syldurie. Père a mis le dernier en retraite anticipée. D’autre part, j’ai une bonne nouvelle pour toi. Je suis tombée en disgrâce. Ce qui signifie que tu es la nouvelle reine de Syldurie. Cela signifie aussi que je suis à ta merci. Je n’attends aucune pitié de ta part.

LYNDA

Que dis-tu ?

(À partir de cette réplique, Éva et Lynda vont se rapprocher progressivement l’une de l’autre.)

ÉVA

Je comprends ta surprise, Lynda. Je ne suis plus la petite princesse bien aimée. C’est ton front qui portera la couronne.

LYNDA

Comment est-ce possible ?

ÉVA

Je ne t’ai pas pardonné, tu n’as aucune raison de pardonner la haine que j’ai accumulée contre toi.

LYNDA

Mais quel crime as-tu donc commis ?

ÉVA

J’ai trop honte pour le dire. Surtout à toi. Si tu étais arrivée un quart d’heure plus tôt, et si tu avais entendu ce que j’ai dit à notre père, tu m’aurais au moins assommée, avec quelques-unes des gifles dont tu possèdes le secret. Et je les aurais méritées, celles-ci.

LYNDA

De quel droit oserai-je te juger, envisager de te punir à plus forte raison ?

ÉVA

La jalousie. Voilà ce qui m’a perdue. Je t’ai toujours enviée. Ta beauté, ton intelligence, ta belle voix, ton habileté à manipuler tout le monde. Quand tu es partie, j’étais la seule à m’en réjouir. Te voilà de retour, je suis la seule à m’en lamenter.

LYNDA

Nos caractères sont différents, c’est vrai, mais j’aurais lieu, moi aussi, d’envier tes qualités. Tu te déprécies, surtout quand tu te crois moins belle que moi.

ÉVA

C’est vrai que tu sens bon.

LYNDA

J’ai aussi parfumé mon cœur.

(après un silence)

Te souviens-tu de cette histoire du fils perdu ? L’ingratitude et la méchanceté du jeune homme. Son arrogance. L’attrait du pays lointain. La disette. Les cochons. Et le retour, la tête entre les jambes. C’est mon histoire. Tu te rends compte ? Jésus a raconté ma vie à tous ceux qui voulaient bien l’écouter.

ÉVA

Il a aussi raconté la mienne : ce grand frère égoïste, hypocrite et borné. Voilà bien mon portrait sans retouche.

LYNDA

Je t’aime, grande sœur. Est-ce que tu refuses toujours de m’embrasser, maintenant que je suis toute propre ?

(Elles s’embrassent.)

ÉVA

Ma petite Lynda. Je te retrouve enfin ! Faut-il que le deuil vienne assombrir ce jour de Joie ?

LYNDA

Nous serons bientôt réunis, avec notre mère aussi. Nous ne sommes que des stagiaires sur cette terre.

ÉVA

Tu as raison.

LYNDA

J’ordonnerai qu’on nous construise un trône à deux places.

ÉVA

Tu voudrais que nous dirigions le royaume ensemble ? En tandem ?

LYNDA

N’est-ce pas une merveilleuse idée ?

ÉVA

Oh ! Non ! La politique n’est pas ma passion. Je me suis tourmentée pendant des années à l’idée de devoir régner un jour. Et toi, tu as un caractère trempé comme une épée. Tu sauras faire taire ces maudits marquis avides de pouvoir. C’est vraiment une chance pour la Syldurie que je sois écartée de la couronne. Tu seras une reine bien meilleure que moi.

J’ai une autre vocation. J’écrirai des livres utiles pour l’instruction du peuple. Je visiterai les malades dans les hôpitaux. J’irai dans les quartiers pauvres apporter du pain et du réconfort.

LYNDA

Et moi, je poursuivrai la tâche que Père avait entreprise. Je combattrai la pauvreté, l’injustice et l’obscurantisme.

ÉVA

Ce voyage à Paris t’a transformée, et il m’a ouvert les yeux.

LYNDA

« Ta archaïa parelphen, idou gegonen kaïa ta panta. »

ÉVA

Pardon ?

LYNDA

« Les choses anciennes sont passées, toutes choses sont devenues nouvelles. »