ACTE II

Un salon, chez Michel Chasles.

Scène première

AGNÈS – HÉLÈNE

(La mère et la fille finissent de décorer le salon.)

AGNÈS

Encore quelques menus détails et la salle sera prête. Nous pourrons faire entrer nos invités. Ils se languissent d’impatience.

HÉLÈNE

Il faut dire que tu as vraiment bien préparé cette soirée. Ces petits fours sont à mourir d’envie, et ce Vouvray à mourir de soif.

AGNÈS

Il faut marquer dignement cet événement. Ton père est reçu à l’Académie des Sciences.

HÉLÈNE

Papa va profiter de l’occasion pour annoncer sa nouvelle découverte. Il en est vraiment très fier, et pourtant, il n’en parle à personne. Pas même à nous. Sa nouvelle révélation va mettre l’Académie en plein désarroi, nous dit-il.

AGNÈS

Mon enfant, j’ose espérer que sa nomination et sa révélation vont renflouer notre patrimoine familial. Depuis qu’il a rencontré ce Vrain-Lucas, ses découvertes nous coûtent bien plus qu’elles nous rapportent.

HÉLÈNE

Sa fameuse collection d’autographes ! Nous allons tous avoir le loisir d’admirer sa dernière acquisition.

 

AGNÈS

En effet ! À deux cent mille francs la page, la lecture doit être passionnante.

HÉLÈNE

Cette fois, tout est prêt. Les invités peuvent s’installer.

AGNÈS

Fais-les entrer.

(Hélène ouvre la porte du salon, les invités commencent à entrer.)

Scène II

AGNÈS – HÉLÈNE – INVITÉS, dont DUFOUR et DUMOULIN

AGNÈS

Mesdames et Messieurs, veuillez vous donner la peine de prendre place. Le buffet vous attend. Le maître de céans devrait bientôt nous rejoindre. Il est encore en train de rassembler ses notes et ses manuscrits.

(Les invités s’approchent du buffet. Congratulations diverses.)

DUFOUR

Cher Monsieur Dumoulin, quel plaisir de vous voir ici ! Vous voici donc convié à célébrer l’événement.

DUMOULIN

Mais oui, cher monsieur Dufour, et vous êtes également de la partie, si j’en crois mes yeux.

DUFOUR

Vos yeux ne vous ont pas menti. Ce n’est pas toutes les semaines que notre ami commun est admis à l’Académie des Sciences. Vouvray ?

DUMOULIN

Avec plaisir. Sans verser dans un excès de chauvinisme régional, j’affirme que rien ne pourra remplacer le produit des vignes de la Loire.

DUFOUR

À la santé de notre académicien.

DUMOULIN

Notre académicien et détecteur de manuscrits rares.

DUFOUR

Savez-vous que des mauvaises langues commencent à prétendre que sa collection d’autographes ne serait pas authentique ?

DUMOULIN

Calomnie, mon cher, calomnie ! Pensez-vous qu’un savant aussi illustre que Michel Chasles manquerait de discernement et de flair au point de se laisser abuser par un forgeur ?

DUFOUR

Sornettes, balivernes, carabistouilles et billevesées !

DUMOULIN

Absolument. Mais voici notre héros du jour.

(Entre Michel Chasles, applaudissements.)

Scène III

LES MÊMES – CHASLES

CHASLES

Merci, mes amis, merci ! Vous ne regretterez pas d’être venus. J’espère que vous ne manquez de rien.

Monsieur Vrain-Lucas n’est pas encore arrivé ? Il aura été retardé par la circulation. En attendant, servez-vous copieusement.

DUFOUR

Professeur, vous devez être comblé de bonheur. Vos travaux sur la géométrie, la fameuse relation qui porte votre nom, et votre nomination à l’Académie vous élève au niveau des grands de l’histoire.

CHASLES

Et comment ! Mais la fameuse relation de Chasles n’est qu’un petit divertissement pour les écoliers. Je vous ai préparé une thèse de derrière les fagots qui va époustoufler le monde entier et faire de moi le plus grand savant de ce siècle.

DUFOUR

Quelle merveilleuse découverte allez-vous nous révéler ?

CHASLES

Je ne vais pas vous la dévoiler maintenant. Où serait l’effet massue ? Car c’est véritablement un coup mortel que j’ai l’intention de porter à l’ignorance instituée.

DUFOUR

S’il vous plaît, dites-nous-en quelques mots.

CHASLES

Non, non, vous attendrez comme tout le monde.

DUFOUR

Mais nous ne sommes pas tout le monde. Nous sommes vos amis.

CHASLES

Pas de privilèges !

DUMOULIN

Donnez-nous juste un indice.

CHASLES

D’accord, juste une piste. Savez-vous qui a découvert la loi de la gravitation universelle ?

DUFOUR

Oui, ça c’est facile ! C’est un anglais : Isaac Newton.

DUMOULIN

Ce fameux anglais qui a reçu une pomme sur la poire.

DUFOUR

Allons, Monsieur Dumoulin. Un peu de sérieux !

CHASLES

Eh bien ! Non. Ce n’est pas un anglais. C’est un Français bien de chez nous. Et auvergnat par surcroît. Il a découvert cette théorie vingt ans avant Newton.

DUMOULIN

Pas possible !

DUFOUR

Ça pour une nouvelle…

DUMOULIN

C’est une bonne nouvelle !

DUFOUR

Ces sont les rosbifs qui vont en faire une tête ! Haou ! Choquingue ! Aille ame scandalizède !

DUMOULIN

Voyons, Monsieur Dufour, un peu de retenue.

DUFOUR

Et qui est donc cet Auvergnat qui nous venge de Waterloo ?

CHASLES

Je vous en ai déjà trop dit :

DUFOUR

Encore un petit indice.

CHASLES

D’accord. C’est celui que Clermont-Ferrand a de meilleur.

DUMOULIN

Blaise Pascal !

CHASLES

Lui-même.

DUMOULIN

Ça c’est trop fort !

DUFOUR

Mais comment avez-vous acquis une telle certitude ?

CHASLES

Un document inestimable, que la providence a placé entre mes mains.

DUFOUR

Pourrions-nous la voir, cette pièce unique ?

CHASLES

Ah non ! Il faudra attendre que je lève le voile officiellement.

Mais voyons, pour vous consoler, je suis prêt à vous montrer le dernier trésor de ma collection. Une merveille.

DUMOULIN

Montrez-nous vite !

CHASLES

Voici ! Vous n’en croirez pas vos yeux.

(Il sort l’enveloppe.)

DUMOULIN

« Mademoiselle Diane de Poitiers. 18, boulevard Voltaire. »

Boulevard Voltaire ?

DUFOUR

Tiens, c’est curieux.

DUMOULIN

Vraiment curieux.

CHASLES

Eh oui ! Cet homme-là était un visionnaire. Il aurait pu entrer à l’Académie.

DUMOULIN

« Ma chère Dianne. » Tiens ! Moi je n’aurais mis qu’un N.

DUFOUR

Curieux !

DUMOULIN

Vraiment curieux !

DUFOUR

« Je te remercie de m’avoir écrit et j’espère que chez toi, à Poitiers le temps est meilleur que chez nous, parce qu’ici, Paris vaut bien une messe et la poule au pot ne nourrit pas bien son homme. »

Nourrir, ça prend deux R.

CHASLES

Eh oui ! En ce temps-là les rois n’étaient pas tellement instruits.

DUFOUR

Curieux !

DUMOULIN

Vraiment curieux !

DUFOUR

« Si je t’écris, c’est pour te dire que dimanche, je voudrais t’inviter à venir voir le nouveau château que j’ai fait construire spécialement pour toi, à Anet-sur-Loir. »

DUMOULIN

Anet-sur-Loir. Tiens ! J’aurais pensé sur-Marne.

CHASLES

Les Français sont mauvais en géographie. C’est bien connu.

DUFOUR

Curieux !

DUMOULIN

Vraiment curieux !

DUFOUR

« Je t’embrasse, ma chérie, à bientôt de te revoir dimanche. »

Signé : « Henri IV ».

Ah ! Tiens ! En chiffre arabe. C’est très curieux.

DUMOULIN

Vraiment curieux !

(Entre Vrain-Lucas.)

Scène IV

LES MÊMES – VRAIN-LUCAS

CHASLES

Mais voici le véritable héros de cette soirée ! Mes chers amis, je vous présente Denis Vrain-Lucas, archéologue renommé.

AGNÈS

Voici l’homme qui nous coûte deux cent mille francs, seulement pour aujourd’hui.

HÉLÈNE

Il ne nous manquait plus que celui-là !

CHASLES

Grâce aux recherches de notre ami, nous allons pouvoir démontrer par a + b à nos chers Anglais que ce ne sont pas eux qui ont découvert la gravitation universelle. Croyez-moi si vous voulez, mais avant la fin de ce siècle, le boulevard Chasles et le boulevard Vrain-Lucas se rejoindront place des Épars.

DUFOUR

Avant que vous ne vinssiez, nous parlions justement de vous et nous étions affairés à étudier votre lettre d’Henri IV. C’est curieux, n’est-ce pas ?

DUMOULIN

Vraiment curieux, moi je trouve.

VRAIN-LUCAS

Je suis toujours extrêmement flatté quand d’éminents hommes de science parlent de moi.

DUMOULIN

Cette missive du Béarnais est un document extraordinaire.

 

 

VRAIN-LUCAS

Vous l’avez bien ressenti, n’est-ce pas ? On trouve dans cette prose toute l’ardeur et la passion d’un roi qui aime sa maîtresse au point de lui offrir un château à Anet-sur-Marne.

DUFOUR

Sur-Eure.

DUMOULIN

Sur-Eure, vous êtes sûr ?

DUFOUR

Certain, Anet se trouve dans l’Eure-et-Loir, ce ne peut être que l’un ou l’autre.

DUMOULIN

Implacable logique.

DUFOUR

Ce que je trouve extraordinaire dans ce prétendu manuscrit, outre les aberrations historiques et littéraires, c’est le français remarquable de cet homme. Du bon français de notre bon XIXe siècle.

VRAIN-LUCAS

Comme je l’ai fait remarquer au Professeur, ces hommes-là étaient souvent des innovateurs.

DUFOUR

Innovateurs à tel point qu’Henri IV écrivait à sa mie avec un stylographe. Cela ne vous surprend pas ?

DUMOULIN

Moi je trouve cela très curieux.

VRAIN-LUCAS

Léonard de Vinci a bien inventé des machines volantes qui n’ont jamais volé. Pourquoi dans la foulée n’aurait-il pas inventé des stylographes qui écrivent ?

 

 

DUFOUR

Nous prendriez-vous pour des imbéciles ?

VRAIN-LUCAS

Je n’oserais pas.

DUFOUR

Je puis maintenant vous dire que la rumeur était bien fondée. Vous livrez au Professeur Chasles de faux autographes qu’il vous achète à des prix prohibitifs.

VRAIN-LUCAS

Je ne vous permets pas.

DUFOUR

Vous êtes un escroc.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUMOULIN

Un voleur.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUFOUR

Un faussaire.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUMOULIN

Un forgeur.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUFOUR

Un brigand.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUMOULIN

Un charlatan.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUFOUR

Un truand.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUMOULIN

Un voyou.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUFOUR

Un gibier de potence.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUMOULIN

Un bandit.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUFOUR

Un scélérat.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUMOULIN

Une crapule.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUFOUR

Une fripouille.

VRAIN-LUCAS

Mais…

DUMOULIN

Une racaille.

HÉLÈNE

Hm ! Messieurs, il commence à faire chaud dans ce salon. Je vous propose d’aller nous rafraîchir dans le jardin. Vous pourrez reprendre plus tard cette discussion du plus haut intérêt scientifique, à n’en point douter.

DUFOUR

Excellente idée. Nous avons assez vu ce monsieur et nous reprendrons ce débat au tribunal.

DUMOULIN

Laissons donc ce forgeur à ses forgeries.

DUFOUR

Et d’ailleurs, Diane de Poitiers était la maîtresse d’Henri II, pas d’Henri IV.

(Tous sortent, sauf Vrain-Lucas.)

Scène V

VRAIN-LUCAS

Forgeur ! Forgerie ! Je vais t’en donner, moi, de la forgerie ! Forgeron toi-même ! Car c’est bien ce qu’ils sont, des forgerons, des betteraviers, des pautrassiaux, des brasse-bouillon. Ces savants, ces pédants, ces vauriens, ces vaniteux, ces paresseux ! Ils gagnent des sacs d’argent à méditer sur le carré de l’hypoténuse, et moi, malheureux clerc d’avoué de Châteaudun, je moisis dans les paperasses pour trois sous. Heureusement, j’ai eu un jour un éclair de génie. Pas besoin d’avoir trouvé la relation de Vrain-Lucas. Quelle riche idée ces « fonds Boisjourdain » ! Le prof de maths est tombé dans le filet. Et maintenant, il pourvoit largement à mes besoins, et même à mes désirs. Des cervelles de moineau, tous ces savants ! Ça nous embrouille la vie avec les logarithmes, les tangentes, sinus et cosinus, et ça ne sait même pas combien il faut de pièces de vingt centimes pour faire un franc !

Quel dommage tout de même que ces deux énergumènes soient venus me gâcher le métier ! Bah ! Ne commençons pas à pleurer avant que cela fasse mal ! Le père Chasles va me défendre. Si jamais je vais en prison, je ne pourrais plus lui fournir de marchandise.

 

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