Chapitre XXVI - Wilbur s’en prend d’autres

Un domestique remit au prince Wilbur un carton d’invitation. Ledit prince, l’ayant extrait de son enveloppe doublée de rouge, ne retint pas sa joie.

« Écoute-moi ça, ma chérie, et tiens-toi bien :

Sa Majesté la reine Éliséa a le plaisir de convier Son Altesse le prince Wilbur demain soir à un festin organisé en son honneur. Seuls Sa Majesté le roi et Votre Altesse auront le privilège d’être conviés à cette réception.

Tu te rends compte, ma chérie ? Je suis invité par la reine ! Rien que la reine, le roi et moi. C’est la gloire ! Je suis immortel !

– Et moi, Alors ? On ne m’invite pas ? Je pue des pieds, sans doute.

– Toi ? Mais enfin, mon canard, tu as déjà essayé de l’assassiner au moins deux fois, et les ragots prétendent que tu as trampoliné avec son homme, et tu t’étonnes qu’elle t’ait un petit peu dans le nez ?

– Oui, évidemment, vu sous cet angle.

– Mais tout ce bonheur ne me comblera pas tant que je n’aurai pas vu ce pendard de Maurice gigoter au bout de cette corde. »

Le lendemain soir, Wilbur, sautillant comme une petite fille dans la cour de récréation, se présenta dans la grande salle de cérémonie. Il s’était enfilé deux bocks avant de venir. L’un pour remercier son dieu, l’autre pour se donner du courage. L’impatience l’avait conduit à se présenter avec une demi-heure d’avance. Il y trouva la reine occupée à disposer des roses sur la table en fonction de ses goûts. C’était une table basse, face à trois de ses côtés étaient placés des divans à la forme ergonomique. Wilbur toussa. Éliséa se retourna et, l’apercevant, lui tendit sa main gantée de dentelle, qu’il baisa respectueusement.

« Je vous remercie, cher prince, d’avoir si vite répondu à mon invitation. Allongez-vous à table, je vous prie. C’est un repas romain et c’est moi qui en ai eu l’idée. Les Romains mangeaient allongés, mais Jules César et Cléopâtre n’avaient certainement pas de lits de table aussi confortable que les miens.

– Cette attention est charmante. Qu’y a-t-il de bon à ce repas romain ?

– C’est une surprise, mais je vous promets que vous allez vous régaler. »

On n’attend plus que le roi. Le voici justement. À table !

Le repas commence dans la convivialité. Apéritif, hors-d’œuvre. Tandis que le couple royal consommait avec modération, selon le terme consacré, le prince qui, rappelons-le, avait déjà ingurgité cent trente-deux centilitres de cervoise, se servit un pastis bien serré, auquel il ajouta deux ballons de vin blanc avec les huîtres. Il attaqua l’entrecôte du chef, qu’en bon Romain, il mangeait avec les doigts, avec une bouteille de Château Pomargaux qu’il comptait bien vider tout seul. Et comme il était de joyeuse humeur, il chantait aussi faux que possible :

« Où l’on me verse du bon vin
Volontiers, volontiers, je ferai longue pause.
Comme les fleurs de mon jardin,
Comme les fleurs de mon jardin,
Je prends racine où l’on m’arrose. »

« Regarde-moi ce porc ! s’écria Éliséa, sans aucun effort pour dissimuler son mépris. On peut dire qu’il sait se conduire en présence d’une reine ! Quand il a bu, le prince s’engloutit dans la fange et le goujat reparaît en surface.

– Goujon ? Mmm… moi, Madame ? Qui donc es-tu, toi qui jjj… toi qui jjj… toi qui zuzes ? Mais sss… sassez, Madame, que quand z’étais gouzon, vous étiez une sss…

– Une sorcière ?

– Non madame, une sss…

– Une serpillère ?

– Non, une sss…, une sss…, souillonne. Parfaitement, madame, une souillonne.

– Il suffit, intervint le roi. Qui vous autorise à manquer de respect à la reine ?

– Et répugnant avec ça, reprit la reine en haussant ses belles épaules. J’espère au moins qu’il ne va pas salir ma jolie nappe. Les vomitoires, c’est au fond du couloir à gauche. »

Ainsi remis à sa place, Wilbur se tut jusqu’au fromage. Il s’endormit au dessert. Le repas aurait retrouvé sa tranquillité si le butor ne ronflait pas.

« Pendant que ce bélître digère sa bière et son vin, dit la souveraine, je vais te dévoiler la véritable raison pour laquelle j’ai osé traverser la cour.

– Je t’écoute, ma belle, comme je te l’ai dit, si tu me demandais mon trône et ma couronne, je te les donnerais sans hésiter.

– Je cours un grave danger dont toi seul as le pouvoir de me sauver.

– Un danger ? Quelqu’un en voudrait à ta vie ?

– Non seulement à ma vie, mais à celle de tout un peuple, de mon peuple.

– Ton peuple ? N’appartiens-tu pas comme moi au peuple séquanien ?

– J’appartiens avant tout au peuple des enfants d’Abraham. Maurice, le menuisier que l’on veut pendre est mon cousin.

– Maurice ? Ton cousin ? Les enfants d’Abraham ? J’ai peur de trop bien comprendre. Quel est l’infâme bourreau qui menace d’exterminer ton peuple et me priver de ma reine ? Dis-moi son nom. Montre-le-moi. »

Éliséa saisit une cruche d’eau fraîche qu’elle jeta au visage de Wilbur.

« C’est ce faquin-là, cet ivrogne, ce pourceau ! »

Le prince, brutalement réveillé autant de son sommeil que de son ivresse, s’ébroua comme un chien.

« Hein ? Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? »

Axel le saisit par le col et le releva à la force des bras.

« Il se passe, traître infâme, que je vais te faire brûler, rouer, écorcher vif, empaler et écarteler.

– M’enfin ?

– Il faut que je sorte, juste dix minutes, le temps de me gonfler d’air pur et me calmer les nerfs. Si je reste ici, je vais te le démolir. »

Le jeune roi relâcha le prince qui retomba lourdement sur le divan puis sortit en claquant la porte.

Wilbur se retrouvait seul en compagnie d’Éliséa, lui se traînant assis comme un vieux sac de pommes de terre, elle allongée confortablement, les mains derrière la nuque, croisant et décroisant ses jambes, prenant à le narguer un visible plaisir.

« Ton affaire est claire, vieille fripouille. Adieu rêve de pouvoir et de prosternation. Il ne faut pas se prendre pour un aigle quand on n’est qu’un moineau.

– Reine impitoyable, pleurnichait le prince, vous vous moquez de moi alors que je vais mourir.

– As-tu eu pitié de mon peuple ? »

Aussi pesamment qu’il était tombé assis sur le siège, il tomba à genoux sur le plancher et se traîna jusqu’au pied de la reine, la suppliant avec force larmes d’intercéder auprès du roi, afin qu’il renonce à le bannir, promettant qu’il ne recommencerait plus. La reine ripostait en lui riant au nez, ce qui augmentait ses larmes. Inconsciemment, il déplaçait ses génuflexions, d’abord à la hauteur des chevilles d’Éliséa, puis de ses genoux, puis de ses hanches puis de son cœur. Enfin, complètement désorienté, il enjamba son corps et la saisit par les épaules, toujours pleurant :

« Je vous en supplie, je vous en supplie.

– Mais c’est qu’il pue l’alcool, ce goret. Enlevez vos sales mains de ma peau et éloignez de moi votre sale figure. »

À peine remis de sa colère, le roi entre dans la salle pour découvrir cet inconvenant spectacle. On peut dire qu’il arrive au bon moment. Il saisit son Premier ministre par le cou, le redresse et lui administre un crochet du droit et un crochet du gauche. Wilbur s’étale.

« Voilà pour t’apprendre à te vautrer sur la reine dès que le roi a le dos tourné. »

« Debout ! » lui crie Éliséa qui s’était dressée face à lui.

Wilbur se relève péniblement. À peine est-il rétabli sur ses pieds qu’elle lui décoche une violente paire de gifles. Il s’étale de nouveau.

« Et voilà pour t’apprendre à me faire respirer ton haleine de poivrot. »

Il se dresse laborieusement sur les genoux.

« Pardon, je ne recommencerai plus, pardon !

– Es-tu un homme ou une méduse ? Debout ! »

Après de longs efforts, Wilbur est de nouveau en mesure d’en recevoir d’autres. De sa main gauche la jeune reine lui empoigne le col, de sa main droite, elle lui précipite une impressionnante et retentissante volée du plat et du revers, une bonne vingtaine d’allers et retours en moins d’une minute. Enfin, pour achever son chef-d’œuvre, elle tend ses mains vers l’arrière et le frappe sur les deux joues en même temps. Le voilà définitivement quenocoute

 

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