Chapitre VI - Une altercation

 

Maître Wladimir avait demandé qu’une petite salle lui soit affectée pour l’enseignement des jeunes princesses. C’est une pièce peu spacieuse, meublée d’un bureau, de deux tables scolaires et de deux armoires : une pour les livres, et l’autre pour le matériel d’enseignement. Sur les murs, quelques cartes géographiques et historiques, ainsi que des tables de déclinaisons. Ce lieu austère ne convenait guère à Lynda qui aurait volontiers remplacé ces tristes affiches par celles de ses sportifs préférés. Éva, au contraire, affectionnait cet endroit propre à l’étude. C’est là qu’elle aimait se trouver dans le silence, au milieu des livres et des cahiers.

Or, en cette fin d’après-midi, attendant l’arrivée du maître avec une bonne avance, elle peaufinait son thème.

« Ginesthé phronimoï os oï opheïs kaï akeraïoï os aï péristeroï », non : « péristeraï ». « Devenez prudents comme les serpents et simples comme les colombes. »

Décidément, le grec est une langue bien difficile, mais ô combien passionnante ! Et puis, maître Wladimir est un précepteur habile et patient qui ne se met pas en peine de répéter les choses jusqu’à ce qu’elle les comprenne.

Elle savourait tant qu’elle pouvait ces moments de calme et l’absence de sa sœur quand un grand bruit de moteur déchira ce silence.

« Allons bon ! se dit-elle, voici la petite peste ! Terminée la tranquillité ! Envolée la paix royale ! La voilà qui monte. Tous aux abris, tenue de campagne et casque lourd ! »

En effet, tels des coups de bélier contre une porte médiévale, les pieds de Lynda martelaient les marches de chêne à faire chanceler tout l’édifice. La porte s’ouvre et claque ; l’orgueilleuse princesse a investi la place. Éva l’invective aussitôt :

« Où donc es-tu encore allée traîner, petite galvaudeuse ? Et quant à la discrétion, c’est réussi ! J’aime étudier dans le calme.

– Premièrement, j’entre et je sors de cette maison comme je veux et quand je veux. Je ne suis plus une petite fille. J’ai dix-huit ans. Dans certains pays civilisés, on est majeur à dix-huit ans. Je n’ai plus besoin d’une assistante maternelle, et surtout pas de toi. Deuxièmement : tu peux rester dans ta salle de classe à étudier le Nouveau Testament dans la langue d’Homère, c’est ton affaire, si cela t’amuse. Moi, je veux bouger, je veux qu’on me voie, je veux qu’on m’entende, je veux que les garçons me remarquent, et je veux que tes feuilles et tes cahiers s’envolent quand j’entre dans cette pièce.

– Pour te remarquer, on te remarque. As-tu vu la couverture de Syldurie Dimanche ? – “Le dernier coup d’éclat de la princesse Lynda.”

– Comment ? Une fille intelligente, sérieuse et cultivée comme toi, tu lis ce genre de serpillière ? Tu me déçois.

– Et toujours ce déguisement à la gothique ! Non mais de quoi j’ai l’air ? Sûrement pas d’une jeune fille de famille respectable, encore moins d’une princesse de sang royal !

– Elle ne te plaît pas ma tenue ? Trop jeune pour toi ? Trop moderne ? Trop américaine ? Et pourtant, je ne connais rien de plus commode pour chevaucher une Harley-Davidson. Évidemment, pour danser la valse et la mazurka à la cour de Syldurie, la crinoline, c’est plus seyant. Tu m’imagines à moto avec tout ce fatras ? Et si ça se prend dans les rayons ?

– Ce serait dommage, ça pourrait la déchirer !

– C’est cela, fais de l’esprit, mademoiselle le cerveau de la famille !

– Et tu crois que Père apprécie toutes ces fantaisies ?

– Je t’en prie, laisse le géniteur en dehors de tout cela. Il ne dit jamais rien, le vieux. Je le connais comme si c’était moi qui l’avais fabriqué. Je sais que je suis une petite garce, mais je suis tout de même sa fille chérie.

– Je ne te permets pas de manquer de respect à ton père. C’est vrai qu’il est bien trop patient envers toi, il t’excuse tout, il te pardonne tout, il supporte tout.

– On aurait dû l’appeler Agapè.

– Tu ne m’amuses pas. Notre père ne te mérite pas. Non seulement il est plein d’amour et d’indulgence, mais c’est le meilleur roi de sa dynastie. Il a permis aux plus modestes du pays d’accéder à l’université.

– Parlons-en ! Devoir supporter ce vieux pédant de Wladimir pour nous barber avec le grec et la philosophie. Pour envoyer des SMS aux copines, je n’ai pas besoin de savoir écrire le grec.

– C’est malin ! C’est Père aussi qui a aboli les impôts injustes qui opprimaient le peuple depuis le Moyen Âge. Ne l’oublie pas.

– Ça, je ne risque pas de l’oublier ! La noblesse et le haut clergé non plus ! Maintenant ce sont eux qui les paient, les impôts. Et ça ne leur plaît pas du tout. Crois-moi si tu veux, mais d’ici peu le métropolite va lui verser une dose de cyanure dans son vin de messe. Et sans compter que par compassion pour la populace, c’est à nous de nous serrer la ceinture. Père a vendu des châteaux et des domaines pour aider les pauvres. Il impose des restrictions sur les repas et sur les festivités. Avant qu’il commence, ce n’était déjà pas Versailles, mais alors maintenant !...

– Tu n’es qu’une petite égoïste.

– Une petite égoïste, une petite peste, une petite garce ! N’en jette plus ! Une petite quoi encore ?

Tu veux que je te dise ? Tout cela est arrivé depuis qu’il s’est fourré dans la tête de lire la Bible. Il veut être un roi comme Salomon, celui qui coupe les bébés en deux : “Ne bousculez pas, il y en aura pour tout le monde ! ’’. Et pour étudier la Bible, il a décidé aussi d’étudier le grec. Et il nous a collé un professeur de grec : maître Wladimir. Et tous les soirs, avant de passer à table on lit un passage des Écritures, comme ce conte à dormir debout : la parabole du fils prodige.

– Prodigue.

– Si tu veux, ça m’est égal. A-t-on idée d’une affaire pareille ! Un gars qui se tire de la maison en embarquant le tiroir-caisse. Quand il a liquidé tout le fric, il revient comme si de rien n’était, et le paternel le reçoit avec le champagne et les petits-fours. Crois-moi, si mon fils me faisait un coup pareil, c’est le morveux que je tuerais, pas le veau gras. Je lui collerais la raclée du millénaire. Tiens ! Merci de m’y avoir fait penser. Comptabilise tes abattis : j’ai un vieux compte à régler avec toi.

– Je me disais bien que si tu as pénétré ici avant l’heure du cours, ce n’était pas dans le désir de t’instruire. Allez, sors tes griffes, jolie panthère. De quel crime contre toi me suis-je encore rendue coupable ? »

En effet, telle une panthère qui rôde autour de sa proie, Lynda s’était approchée de la table à laquelle Éva était assise. Elle tournait autour d’elle, de plus en plus proche, de plus en plus menaçante.

« Tu le sais très bien, espèce de bigote hypocrite.

– Eh bien ! Imagine que je ne sache pas et raconte-moi tout depuis le début. 

– Grosse dinde mal emplumée ! Qu’es-tu allée raconter à Wladimir ?

– Maître Wladimir.

– Je vais t’en donner des “maîtres”, et même des kilomètres. Alors ! J’attends ! Ta réponse !

– Mais je ne sais pas, moi ! Avec le maître, nous discutons de toutes sortes de choses. C’est un homme très cultivé. »

D’un coup de pied furieux, Lynda avait projeté la table. Elle se trouvait maintenant face à sa sœur. Elle empoigna son col des deux mains et poursuivit son interrogatoire.

« Au sujet de Dimitri.

– Mais il s’en balance de ton Dimitri. D’ailleurs, qui est-ce, ce Dimitri ? Ta nouvelle conquête ?

– Ne me prends pas pour une idiote, si je te caresse le bout du nez avec mon poing, ça va le faire saigner. »

Éva avait grand-peine à cacher sa crainte devant cette furie, encore plus excitée que de coutume.

« Veux-tu bien me lâcher avec ce Dimitri ? Je ne sais même pas qui il est ni d’où il sort.

– Tu es allée colporter que j’étais amoureuse de Dimitri, et c’est tombé dans les oreilles d’âne de Wladimir qui m’a lâché une allusion.

– Que tu sois amoureuse de ce Dimitri ou d’un autre, je n’en ai cure. Si seulement il pouvait t’enlever en douce et me débarrasser de toi !

– Tu ne te débarrasseras pas de moi tant que tu n’auras pas avoué et que tu ne te seras pas traînée à mes pieds pour implorer ma clémence.

– L’espérance embellit tout, disait Jean-Jacques.

– M’as-tu calomniée, oui ou non ? Cria-t-elle en renforçant son oppression.

– Certainement pas ! Tu es malade du cerveau. Il faut te faire soigner.

– C’est toi qui iras te faire soigner quand je t’aurai refait ton maquillage à ma façon. Alors, Wladimir est un menteur ?

– Évidemment non ! Il y aura un malentendu.

– Tu n’as rien dit de semblable ?

– Non. Attends ! Cela me revient en mémoire. Voilà ce que j’ai dit : le maître m’a fait une remarque concernant tes médiocres résultats. Je lui ai répondu : “Elle est peut-être amoureuse, cela va lui passer ’’. C’est tout ce que j’ai dit. C’était une boutade. Il n’y a pas de quoi déclencher une guerre atomique.

– Sache, ma grande sœur, que je ne suis jamais amoureuse, ce sont les hommes qui tombent amoureux de moi. Dimitri, ce n’est pas moi qui l’ai cherché, c’est lui qui m’a trouvée. Et il n’est pas parvenu à la fin de ses douleurs. Quand j’étais petite fille, je cassais tous mes jouets, et je les casse toujours, sauf qu’à présent, mon jouet, il s’appelle Dimitri.

– N’as-tu pas honte de parler ainsi ? Tu me dégoûtes. Qu’as-tu retenu des valeurs morales qu’on t’a enseignées dès ton enfance ? »

La colère montait dans le cœur d’Éva qui agitait tous ses membres pour se dégager de l’emprise de Lynda. Celle-ci s’était assise à califourchon sur les cuisses de sa sœur et la secouait avec rage.

« Je me moque des valeurs morales et plus encore des valeurs chrétiennes. Quand je désire quelque chose, je me bats comme une lionne pour l’obtenir. Et malheur à toi, ma chère sœur, si tu te places entre mes désirs et moi. Je te broierai entre mes mains, je t’écraserai, je te pulvériserai, je t’anéantirai. »

À force de se débattre, Éva, dont la colère et la peur avaient augmenté la force, serrant les poignets de Lynda dans ses mains, finit par la forcer à lâcher prise et se redresser devant elle.

« Je n’ai pas peur de tes menaces. Je suis ta sœur aînée, et de plus, l’héritière du trône de Syldurie. Un jour, j’aurai le pouvoir de te faire exiler sur une île d’un demi-hectare, au beau milieu la mer Égée. Ah ! Tu veux me briser ! Je suis plus solide que tu l’imagines. Je t’apprendrai la politesse, je te ferai marcher au pas et danser en mesure. Je te soumettrai, tigresse, je te dompterai.

– Tu me dompteras. Toi ?

– Oui. Moi. »

Lynda cacha soigneusement dans sa poche les bagues qu’elle portait aux doigts, se jeta sur elle et, l’agrippant à nouveau par le col, fit pleuvoir de puissantes gifles sur ses joues, puis, la poussant en arrière, la laissa s’étaler de tout son poids sur le plancher.

« Personne ne me domptera jamais. Personne ! Ni toi ni personne ! Même pas quand tu seras reine ! »

Éva était terrassée. Abasourdie par les coups, le corps inerte affalé à terre, le visage contre le sol, elle resta de longues minutes à sangloter. Lynda, assise les jambes croisées sur le bord de la table, contemplait son ouvrage avec une grande satisfaction.

« Tu m’as fait subir ta méchanceté, dit enfin Éva au milieu des larmes, tu m’as menacée, injuriée, humiliée, tu ne m’avais encore jamais frappée. Pourquoi es-tu si cruelle ? Devrais-je te supporter toute ma vie ? Tu finiras par me tuer. Si ce n’est pas avec tes mains, tu me tueras avec tes lèvres, ou tu me feras mourir de chagrin.

– Il ne fallait pas me mettre en colère. Tu l’as bien mérité. Si tu recommences, je garde mes grosses bagues. Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. Ça aussi c’est écrit dans la Bible. »

Quelques lourdes minutes s’écoulèrent ainsi, puis, Lynda regardant l’horloge, remarqua que l’heure de la leçon de grec était venue. Elle répara le désordre qu’elle avait provoqué et aida sa sœur à se relever et à essuyer son visage.

La porte s’ouvre. Voici maître Wladimir. Il était temps !

 

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