Chapitre IV - Wladimir

Waldemar se fit donc baptiser par un pasteur grec, car il n’y avait pas de pasteur en Syldurie.

Dans la foulée, Éva reçut, elle aussi, le baptême par immersion, non pas vraiment par conviction, mais par complaisance. Plusieurs courtisans suivirent le mouvement, mais le roi n’était pas dupe de ce réveil spirituel et le mettait sur le compte de leur hypocrisie.

L’atmosphère avait changé dans l’entourage du roi. Celui-ci s’était consolé de la perte de son épouse, convaincu qu’il la retrouverait, non pas à la bergerie terrestre, mais à celle d’en haut. Sa visite vespérale à Homère en perdit sa nécessité.

Sabine Mac Affrin ne partageait pas du tout la joie de vivre de son patron. Elle devenait de plus en plus irascible, piquant de terribles colères chaque fois que, dans la maison, l’on faisait allusion à la nouvelle espérance spirituelle du monarque.

 

Excédé par ses écarts, Waldemar se résolut finalement à lui allouer une copieuse indemnité de licenciement, avec l’expresse recommandation d’aller exercer ses talents ailleurs. La magicienne en conçut un profond ressentiment.

Waldemar avait retrouvé la paix. Il se montrait plein de bienveillance envers ses filles, ses courtisans et ses laquais. Une question, pourtant, accusait sa conscience : à quoi lui sert-il d’être un roi chrétien si son peuple est toujours aussi malheureux ?

Dans l’incapacité d’y répondre, il introduisit dans son palais un célèbre philosophe : Wladimir.

Philosophe, romancier, poète, peintre, sculpteur, musicien, physicien, mathématicien, maîtrisant le latin, le grec, l’hébreu, l’ourdou et le quechua, Wladimir était le Léonard de Vinci national. C’est lui-même, d’ailleurs, qui découvrit que le langage kabbalistique de Sabine était du créole réunionnais. La science étant semblable à la confiture, il en possédait beaucoup et l’étalait peu.

Waldemar écoutait avec avidité les conseils de l’érudit qu’il avait autrefois méprisé. Bien qu’agnostique, Wladimir conseillait au roi de persévérer dans la lecture des Évangiles, considérant les bienfaits qu’ils avaient apportés dans sa vie. Il lui recommanda également Jean-Jacques Rousseau. L’homme d’État et l’homme de lettres passaient de longues heures ensemble, à discuter, à étudier, à puiser dans les œuvres des philosophes de riches leçons pour un règne équitable.

« Nous sommes maintenant au XXIe siècle, disait Wladimir, il serait tout de même temps de sortir ton pays de la féodalité.

– Mais comment ?

– Commence par cesser d’accabler le peuple d’impôts. Il n’y a que les pauvres, en Syldurie, qui paient des impôts. Je sais bien qu’il est écrit : “À celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a,” mais il faudrait replacer les choses dans leur contexte.

– Si le peuple ne paie plus d’impôts, de quoi vivra le royaume ?

– La bourgeoisie, le haut clergé, la noblesse, tes ducs et tes marquis sont insolemment riches ; c’est à eux de donner de leur superflu et non au peuple de donner de son nécessaire.

– Ça ne va pas leur plaire, aux marquis !

– Tu seras haï par une poignée de nantis et aimé par trois millions de citoyens. »

Le roi mit en application les conseils du savant, au grand bonheur de la Syldurie d’en bas et à la grande colère de la Syldurie d’en haut.

« Tu as bien commencé ton combat contre la pauvreté, même si de grandes choses restent à faire, tu dois aussi commencer à combattre l’ignorance. Puisque tu as de nouveaux fonds, construis des écoles, une par village, une par quartier. Fais ouvrir une université. Fais distribuer des bourses aux jeunes gens qui n’ont pas les moyens de financer leurs études. »

Waldemar fit aussi organiser des élections. Pour la première fois, le peuple avait choisi ses députés. Il décida aussi de montrer un bon exemple en réduisant son train de vie. Les repas royaux devinrent plus modestes, et les économies royales servirent un plan social.

Tout le royaume tirait bon profit des leçons de Wladimir. Il était devenu un héros national. Waldemar commençait à se faire aimer. La Syldurie rattrapait rapidement son retard économique.

Le philosophe était souvent invité à la table royale. On y parlait musique, poésie, cinéma, politique, philosophie, actualité nationale et internationale. Il n’était aucune question sans réponse pour ce Pic de la Mirandole. Tout le monde l’aimait. Tout le monde sauf les riches qui, grâce à sa sagesse, le sont devenus un peu moins. Quant à Lynda, elle l’a pris en grippe depuis son arrivée.

« Ce vieux pédant qui sait tout ! Qu’il monte un peu me voir dans mon grenier ! J’aurai quelque matière à lui enseigner.

– Ça suffit, Lynda ! File dans ta chambre.

– Oui, papa. »

Lynda quittait la table et montait dans son grenier en tapant lourdement des pieds sur les marches de bois. Elle claquait la porte, enfilait ses gants de boxe et frappait de toute la fureur de ses poings le sac sur lequel elle avait agrafé une photographie de Wladimir.

 

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