XII. Aimez-vous Scriabine ?

Le lendemain, Zoé fit la grasse matinée. Ses nouveaux amis l’avaient attendue pour le petit déjeuner. Elle parut à neuf heures et demie, le visage à nouveau détendu, ses cheveux éclairant toute la maison.

Tout en beurrant ses tartines, elle leur apporta des réponses concises à toutes leurs interrogations :

« Connaissez-vous le grec ?

– Un tout petit peu, au lycée, hasarda Félixérie, qui avait choisi la section littéraire.

– Alors tu sais ce que signifie mon nom.

– Euh !... Oui..., enfin... non... oui.

– Alors, je vous conseille de vérifier, cela vous sera utile pour comprendre la suite des événements. Et Thanatos ?

– Thanatos ?

– Oui Thanatos, le tyran qui a usurpé la divinité. Son nom signifie “La mort’’. Il a institué sur notre pays son règne de ténèbres. Quant à moi, je suis la prophétesse du Dieu de lumière. C’est pourquoi Thanatos et moi ne nous entendons pas très bien.

– Prophétesse du Dieu de lumière ! Et c’est pour cela que tu produis de la lumière dans tes cheveux ?

– Oui, c’est un pouvoir qu’il m’a donné, ainsi que celui de guérir les malades et les blessés par l’imposition de mes mains. Il m’a aussi donné celui de modifier ma taille. Mais c’est un don que je dois utiliser avec parcimonie, ce n’est pas un jeu.

– Avant d’aller plus loin, raconte-nous comment tu t’es échappée du parc de Beauval. »

Une courte sonnerie interrompit la conversation. Instinctivement, Sigur lut à haute voix le message qui venait de s’afficher sur son bracelet :

« Connaissez-vous Scriabine ? – Thanatos. »

Zoé le toisa d’un regard sévère, puis poursuivit :

« J’ai attendu la fermeture pour gonfler la chambre à air, puis je l’ai coincée dans la clôture électrique. Ensuite, je me suis faite toute petite, et j’ai franchi l’obstacle en rampant sur la chambre. Et puis, je suis allée me réfugier chez vous. C’est aussi facile que cela !

– Mais tu aurais dû mettre des mois pour venir ici avec tes jambes longues de cinq centimètres.

– Quand je suis en mode souris, je suis capable de courir très vite et de sauter très haut. Pas facile de m’attraper ! Et puis, j’ai profité des transports en commun. Bondissant sur l’essieu d’un chariot, j’ai voyagé jusqu’à Blois sans personne pour me déranger. Parvenue en ville, je me suis cachée dans le sac d’une vieille dame, entre un paquet de mouchoirs et un tube de rouge à lèvres. Voilà qu’un voyou lui arrache le sac des mains ! Ça m’a secouée, ça m’a énervée. J’ai bondi hors du sac, les griffes en avant, horripilée comme un chat en colère. Je me suis calée à cheval sur son nez. Je lui ai enfoncé mes deux poings de chaque côté dans la commissure de l’œil. C’est plein de nerfs et de vaisseaux sanguins. Le gars s’est sauvé en hurlant. Je me suis reçue au sol avec l’élégance d’un plongeur. Sans rien comprendre, la mamie a ramassé son sac, et j’ai continué mon bonhomme de chemin, courant et sautant, jusqu’à m’infiltrer chez vous.

– Et tu nous fais l’amitié de venir te réfuguer chez nous.

– J’ai beaucoup d’amis ; mais je devais passer chez vous, d’abord pour vous remercier. »

Elle humecta de ses lèvres les joues de Sigur et celles de Félixérie.

« Ensuite, parce que vous faites partie de mon plan pour le salut de la Ligérie.

– Comment ça ?

– C’est moi qui vous ai appelés pour combattre à mes côtés.

– Quoi ? Les cinquante litres d’eau et les trois kilos de sable que j’ai avalés, c’est grâce à toi ?

– Pareil pour moi !

– Je ne sais pas ce qui me retient d’aller te noyer dans la Loire !

– Ne te fâche pas ma grande ! Je vous ai choisis tous deux pour m’assister dans mon combat contre l’empire des ténèbres. Je vous mènerai à la victoire. Et vous apporterez ensuite la lumière dans le monde d’où vous venez. Tenez-vous prêts pour la bataille décisive. Bientôt, je combattrai Thanatos à mains nues, et je le tuerai.

– Quand je vois tes biceps et que je revois les siens, j’ai tout de même un doute, objecta Félixérie.

– Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes,[1] répondit Zoé. Je vaincrai Thanatos, et je le tuerai. Je vous ai choisis pour participer à ma victoire. Et pourtant, l’un de vous deux me trahira. »

Cette dernière réplique de Zoé, comme on s’en doute, jeta un froid dans le groupe. Plus personne ne disait mot.

« Mais celui qui m’aura trahie me sauvera, » ajouta-t-elle.

Sigur reprit enfin la parole.

« Il y a bien des choses que je ne comprends pas dans votre monde de fous. D’abord : votre univers se limite à une demi-douzaine de départements. Comment se fait-il alors que Thanatos soit capable de citer Mark Twain et Dostoïevski ? Comment se fait-il qu’il me fasse écouter Sibelius et Villa Lobos ? »

Zoé entreprit de lui résumer toute l’histoire de la Ligérie.

Il n’y a pas si longtemps, le monde de Sigur et celui de Zoé étaient véritablement parallèles. Ils avaient tous les deux un soleil, une lune, des étoiles, des jours de vingt-quatre heures, des années de trois cent soixante-cinq jours, six heures et quelques minutes. Ils avaient la même histoire, la même géographie, les mêmes peuples, les mêmes langues, les mêmes religions, les mêmes cultures, du moins jusqu’en en 1904 où, à la suite de complexes atermoiements politiques, la France, qui en était à sa troisième république, se trouva scindée en cinq petits états : La Britanie, la Séquanie, la Rhôdanie, la Garonnie, et enfin la Ligérie, dont Orléans est la capitale historique, et Blois la capitale administrative.

« À ce propos, interrompit Félixérie, je ne suis pas très maligne, mais je n’ai toujours pas compris le coup de l’aile plantée dans une souche.

– C’est très simple : la souche, c’est du bois. Il y manque un L au milieu. »

Félixérie siffla d’admiration, le récit se poursuivit.

« La jeune république avait besoin d’un président. Le duc Assaltarth était un jeune aristocrate, un séduisant candidat, beau parleur, et athlétique. Il promit de conduire la Ligérie des ténèbres à la lumière. À peine parvenu au pouvoir, il inversa son slogan : je conduirai la Ligérie de la lumière aux ténèbres. Il se proclama empereur. Par les puissances occultes qu’il maîtrisait, il prit cette stature de titan qui le rend physiquement invincible. Il envoya à l’échafaud tous ses opposants politiques. Il ceintura nos frontières d’une barrière de brouillards si denses que nul ne peut la franchir sans s’y égarer. Enfin, il fit disparaître de notre pays la lumière du jour, nous condamnant à vivre dans l’obscurité. Comme si cela ne lui suffisait pas, il a interdit au peuple les arts et les lettres, et l’a condamné à l’analphabétisme. Il règne déjà depuis plus de cent ans et se prétend immortel. Dans son immense orgueil, il assure être le dieu de l’univers. Mais les jours de son règne sont comptés. Bientôt, celle qui se nomme “Vie’’ le vaincra et le tuera. Alors, la Ligérie retrouvera la lumière et la paix, puis elle disparaîtra, et ses habitants se disperseront, les uns pour le royaume des ténèbres, les autres pour le royaume céleste. »

La discussion dura jusqu’après le déjeuner. Ayant longuement salué ses hôtes, Zoé dissimula ses cheveux dans une veste de survêtement à capuche et disparut dans la pénombre.

 

[1] 1 Corinthiens 1.27