XII. Terroriste

Tandis que la Senne noire se glissait, honteuse, sous le pavé bruxellois, la Seine noire traînait sa brume noire sous les ponts de Paris.

Le Sylduria Force One décolla de Toussus-le-Noble, piloté par Lynda, Aïcha promue copilote.

Toujours indécis, Sigur arpentait la place et longeait les grilles.

« Que faire ? Le plus raisonnable serait de suivre les conseils de cet officier : rédiger cette lettre et attendre qu’elle me réponde ? Et si elle ne répond pas ? Et si au bout de plusieurs jours, je reçois une lettre me demandant de prendre contact avec ce capitaine Borowitch ? Si l’administration fonctionne aussi bien que chez nous ! Et qu’est-ce que je vais dire dans cette lettre ? Non, il faut que je la rencontre directement, quitte à entrer dans ce palais par la cheminée. »

Sigur était déterminé. Il voulait agir vite car ses vacances touchaient à leur terme. Il prit l’énergique décision de ne pas quitter la Syldurie tant qu’il n’aurait pas vu Lynda face à face et les yeux dans les yeux.

Il échafaudait son plan. D’abord, il fallait qu’il sache quand la reine reviendrait de son voyage à l’étranger. Ensuite, il fallait entrer. Cette grille et ces murs doivent bien présenter un défaut quelque part. Examinons tout cela.

Sigur examinait, en effet. Il ne se contentait plus de battre le pavé de la place Royale, il contournait le palais, inspectait les clôtures. Il ne tarda pas à remarquer que, dans une petite rue peu fréquentée, quelques pierres manquaient au sommet de la muraille, en facilitant le franchissement. Il n’avait pas remarqué que son manège avait attiré l’attention des gardes royaux et du service de sécurité, lesquels échangeaient des informations : 

« Sigur Leuret, nationalité française. 19 ans, 1m77, cheveux blonds, yeux bleus, pantalon gris, veste beige, casquette… »

Une journée passa encore. Il observait les entrées et sorties de tous les véhicules. Il espérait voir bientôt la reine apparaître à l’arrière d’une limousine. Il l’aperçut en effet, au volant d’une berline jaune. Décidément, dans ce beau pays, la royauté ne prend pas la grosse tête.

« Elle est de retour, se dit-il, à présent, c’est à moi d’agir. »

De bon matin, avant le lever du jour, il escalada, avec l’agilité que donne la jeunesse, le mur ébréché du château. Il se reçut d’un bond sur la pelouse et s’approcha discrètement du bâtiment. Maintenant, il fallait trouver le moyen d’entrer.

Il trouva sous l’escalier une petite porte de service. Elle était restée ouverte. Il entra.

Le voici maintenant sur la place. Il resta caché et s’assoupit jusqu’au matin.

Le jour venu, il sortit de son terrier et parcourut les couloirs de la résidence royale. Ceux qui le croisaient pensaient rencontrer un familier de la maison auquel ils n’avaient pas été présentés.

« Où la trouver, maintenant ? Il y a des corridors et des salles partout. Comment mener mon enquête sans me faire suspecter ? Bon ! nous verrons bien ! Comptons sur la chance et commençons par le haut. »

Sigur gravit les escaliers, parvint au point le plus élevé. Qu’allait-il faire ? Fouiller tous les recoins du palais, espérant par hasard y rencontrer Lynda et lui dire : « Tiens, ça tombe bien, je voulais vous voir. » Non, vraiment, son entreprise n’avait ni queue ni tête et il ferait bien mieux de rentrer chez lui.

Il ouvrit une porte au hasard, la referma. Un objet froid et métallique s’appuyait sur sa nuque.

« Mains en l’air et pas un geste ! »

Sigur s’exécuta.

« Tourne-toi ! »

Il se retourna. Une jeune femme, armée d’un pistolet à silencieux, le tenait en respect.

« Ne tirez pas, Madame, je ne suis pas armé.

– Avance ! »

Il n’avait pas d’autre choix que d’obéir. Il se laissa conduire jusqu’à un bureau étroit. La jeune femme tout en gardant son arme pointée sur Sigur, s’y installa confortablement.

« Assieds-toi ! »

Sigur s’installe en face d’elle.

« Je suis Elvire Saccuti, service de protection de Sa Majesté. Il y a un bon moment qu’on vous observe, Sigur Leuret. Si vous êtes venu assassiner la reine, vous vous y prenez comme un manche et vous allez avoir une chaude explication avec elle.

– Mon Dieu, Madame, assassiner la reine ! Suis-je un terroriste à vos yeux ? Mais pour ce qui est de m’expliquer avec elle, je ne demande que ça.

– Eh bien ! Vous avez intérêt à ce qu’elle soit de bonne humeur. Vous traînez devant les grilles depuis une semaine. Vous vous introduisez dans le château en faisant le mur. Vous espionnez dans les couloirs, et vous avez de bonnes intentions ! Ne me prenez pas pour une gourde !

– Madame Saccuti…

– Mademoiselle Saccuti !

– Mademoiselle Saccuti, vous vous méprenez, je vous assure. Si je me suis introduit dans le palais de manière aussi peu protocolaire, c’est qu’il faut absolument que je parle à la reine. Je n’ai trouvé que ce moyen-là pour l’approcher.

– Comment, que ce moyen-là ? Et le service de communication ? J’ai bien envie de vous faire sauter une oreille pour vous apprendre à me prendre pour une cloche.

– C’est que… c’est urgent et confidentiel. Pardonnez-moi, je vous en prie. Donnez-moi une chance d’approcher la reine.

– Bon, je vais voir. »

Un court échange de communications internes.

« Vous avez de la chance, elle vient juste de rentrer de France et elle accepte de vous accorder quelques minutes d’entretien. Mais je vous préviens : malheur à vous si vous la dérangez pour lui chanter des carabistouilles. »