XV. Nimrod

Comme promis, Lynda appela le centre pénitentiaire dès le premier mardi soir. Elle eut une longue conversation avec Judith. La semaine suivante, elle appela comme convenu, mais elle apprit que la détenue avait bénéficié de la grâce présidentielle et venait d’être libérée.

« Ça c’est bien, mon petit Dimitri. Pour ta peine je te ferai une grosse bise quand je repasserai à Arklow. »

Justement, en ce moment même, à Arklow, Dimitri et son Premier ministe parlaient de Lynda.

Car ce n’est pas une plaisanterie, le président Plogrov a bien nommé Premier ministe le gros marquis Miroslav de Bifenbaf.

« Ne me dis pas que tu es toujours amoureux de cette sauterelle ! Après tout ce qu’elle t’a fait ! Allons, mon ami, oublie-la ! Maintenant que tu vas bientôt faire partie des puissants, tu pourras séduire toutes les femmes que tu voudras, même avec ta grosse bedaine et ta tignasse de papou.

– Ah ! le pouvoir ! L’argent et les femmes ! Voilà qui guérit de tous les maux. Mais la Syldurie est un bien petit pays. Moi je rêve de conquêtes, et pas seulement féminines. Le monde n’est pas assez grand pour moi.

– Les conquêtes ! Comme le Grand Sacha ! Tout cela est bien démodé, mon cher. Moi, quand je te parle de pouvoir… »

Dimitri servit un second whisky à son acolyte.

« Le nom de Nemrod, ou Nimrod, qu’est-ce que cela évoque, chez toi ?

– Nemrod… Nemrod… Nimrod… oui, ça me dit quelque chose, ce nom-là. Laisse-moi réfléchir… Ah ! j’y suis ! C’est une marque de cigares. »

Dimitri éclata de rire.

« Mon pauvre ami ! La culture et toi, ça fait deux. Je ne parle pas de la culture du coca, bien entendu. »

Il sortit un volume d’un rayon et l’ouvrit.

« Lis-moi ça !

– En voilà un gros bouquin !

– C’est la Bible.

– Quels noms à coucher dehors !

– Lis ! À partir du gros 10 !

– “Voici la postérité des fils de Noé, Sem, Cham et Japhet. Il leur naquit des fils après le déluge. Les fils de Japhet furent : Gomer, Magog, Madaï, Javan, Tubal, Méschec et Tiras. Les fils de Gomer : Aschkenaz, Riphat et Togarma. Les fils de Javan : Elischa, Tarsis, Kittim et Dodanim. C’est par eux qu’ont été peuplées les îles des nations selon leurs terres, selon la langue de chacun, selon leurs familles, selon leurs nations. Les fils de Cham furent : Cusch, Mitsraïm, Puth et Canaan. Les fils de Cusch : Saba, Havila, Sabta, Raema et Sabteca. Les fils de Raema : Séba et Dedan. Cusch engendra aussi Nimrod ; c’est lui qui commença à être puissant sur la terre. Il fut un vaillant chasseur devant l’Éternel ; c’est pourquoi l’on dit : comme Nimrod, vaillant chasseur devant l’Éternel. Il régna d’abord sur Babel, Erec, Accad et Calné, au pays de Schinear. De ce pays-là sortit Assur ; il bâtit Ninive, Rehoboth Hir, Calach, et Résen entre Ninive et Calach ; c’est la grande ville. Mitsraïm engendra…” [1]

– Bon, ça suffit ! Donc maintenant, tu sais qui est Nimrod.

– Un chasseur ! Avec ça, nous sommes bien avancés !

– Tu me désespères ! Sais-tu ce que signifie son nom ?

– Eh bien non !

– Le rebelle.

– Tout comme nous. »

Il lui montra dans un dictionnaire une peinture célèbre.

« Et ça, tu sais ce que c’est ?

– On dirait un gros château de sable. Ça me rappelle mon enfance.

– Indécrottable ! C’est la tour de Babel, peinte par Pierre Brueghel l’Ancien. Au cas où Dieu aurait eu à nouveau l’idée de punir l’humanité par un déluge, Nimrod avait trouvé la parade : construire une tour qui monte jusqu’au ciel afin d’y abriter tous les peuples, se déclarant ainsi protecteur des hommes contre la colère divine. Malheureusement, la confusion des langues a fait avorter son projet. Mais Nimrod ne s’avoua pas vaincu. Il a construit Babylone, il a construit Ninive. Quel architecte de génie ! Nimrod s’est lui-même changé en dieu : il est devenu le Mardouk des Babyloniens, les Grecs l’ont nommé Dionysos et les Romains Bacchus. Par sa mort même, il a vaincu Éloïm :

“Un mois après, la nuit, un pâtre centenaire
Qui rêvait dans la plaine où Caïn prit Abel,
Champ hideux d’où l’on voit le front noir de Babel,
Vit tout à coup tomber des cieux, dans l’ombre étrange,
Quelqu’un de monstrueux qu’il prit pour un archange ;
C’était Nemrod. Couché sur le dos, mort, puni,
Le noir chasseur tournait encor vers l’infini
Sa tête aux yeux profonds que rien n’avait courbée.
Auprès de lui gisait sa flèche retombée.
La pointe, qui s’était enfoncée au ciel bleu,
Était teinte de sang. Avait-il blessé Dieu ?”

– Çà aussi, c’est dans la Bible ?

– Victor Hugo.

– C’est très joli, mais en quoi cela nous concerne-t-il ?

– Samantha Low, la prophétesse de la fin des temps, qui fut ma maîtresse et ma maîtresse, avant de subir le martyre, assassinée par celle que tu aimes et que j’exècre, a reçu une révélation. Dans son agonie, elle me l’a transmise par la pensée : elle m’a dit que j’étais la réincarnation de Nimrod. Elle m’a donné comme première mission de chasser de Syldurie l’infâme reine Lynda. Voilà qui est fait. Je ne pensais pas que ce serait aussi facile. J’avoue que j’y prends plaisir, car elle m’a cruellement humilié. Ensuite elle m’a dit : “Quand tu auras châtié l’impie, tu rebâtiras la tour de Babel. Alors, tu monteras là-haut, tu iras chercher Dieu dans son ciel, tu le précipiteras sur la terre, et tu lui raviras sa place”. Ça t’en bouche un coin !

– Plutôt, oui.

– Avoue que ça vaut bien mes huit cent mille dollars. Je suis le nouveau Dieu de l’univers, et tu es mon Messie.

– Et qui sera la troisième personne de ta trinité diabolique ?

– Judith.

– Judith ? La fille que tu as fait sortir de prison.

– Elle même, la fille de Samantha. Qui mieux qu’elle pourrait être ma prophétesse ?

 

[1] Genèse 10, 1 à 12.