III. Sigur

Félixérie se réveilla au bout de quelques heures. À moins qu’elle ait dormi plusieurs jours ou plusieurs mois. Elle s’était couchée tout habillée. Sitôt debout, elle se précipita sur le réfrigérateur et s’enfila un copieux petit déjeuner. Elle avait une telle faim ! L’heure s’affichait sur le four à micro-ondes : dix heures quinze. Il faisait encore nuit.

« Mais qu’est-il donc arrivé depuis que je suis tombée dans ce trou sans fond ? Pourquoi est-ce que le jour ne vient pas ? Où sont mes parents ? Où est passé Nokky ? »

En quête de réponse à toutes ces questions, Félixérie se mit à marcher dans les rues, en direction du quartier historique. Plus elle marchait, moins elle comprenait. Quelle ville étrange ! C’était Blois, sa ville natale, cité ligérienne qui sent si bon le chocolat. La jeune fille reconnaissait les rues et les maisons, mais tout était différent. Et pourquoi fait-il aussi sombre ? Est-ce qu’il y a seulement un soleil ?

Dans les rues et les habitations retentissaient des bruits inquiétants : éclats de voix, altercations, cris de fauves et pourtant humains. Comment était-elle arrivée dans cette jungle ?

Un choc violent à l’épaule manqua de la renverser sur le pavé : une femme l’avait bousculée en fuyant, poursuivie par un homme armé d’un couteau.

Félixérie sentait la peur l’envahir. Elle accélérait le pas. Il lui semblait qu’elle devenait folle. Elle se mit à courir sans but à travers la ville. Tout autour, les gens marchaient, indifférents. Ils marchaient comme des automates.

À bout de souffle, l’adolescente arrêta sa course insensée. Elle se courba, tenant ses genoux dans ses mains, puis alla s’affaler sur un banc, regardant les passants qui avançaient, les yeux rivés sur leur montre-écran qui diffuse à souhait paroles et sons agressifs. Elle ne tarda pas à remarquer un jeune homme qui cheminait, hagard. Il semblait lui aussi perdu dans cette atmosphère étrange. Elle l’observait avec étonnement, puis l’aborda.

« Sigur ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? »

Une explosion de bonheur jaillit dans le cœur de Félixérie. Totalement désemparée dans cette ville à la fois étrangère et familière, elle avait, fortuitement, trouvé le seul être humain capable de la relier à son propre monde. Ce beau jeune homme blond, qui semblait si peu partager son sentiment, allait au moins partager son naufrage.

« Félixérie ? C’est bien toi ?

– Oui, c’est moi, Félixérie, pas Angela Merkel ! »

Les deux jeunes gens s’embrassèrent et demeurèrent ainsi sans se parler. Chacun pleurait sur l’épaule de son compagnon.

Sigur rompit enfin le silence.

« Est-ce qu’il t’est arrivé la même chose qu’à moi ?

– Il faut croire ! Et pour toi, comment ça s’est passé ?

– Je descendais la Loire en kayak. En franchissant le pont, j’ai été entraîné par les remous. Malgré mon gilet de sauvetage, j’ai été aspiré vers le fond. Je me suis retrouvé à moitié noyé mais vivant, échoué sur un banc de sable, une centaine de mètres en aval. Puis j’ai retrouvé cette ville qui n’est plus ma ville, et la maison qui n’est plus ma maison.

– Nous voici prisonniers de ce monde sans lumière. Qu’allons-nous devenir ? »

Les deux jeunes gens demeurèrent un long moment à parler de leur expérience et de leur angoisse. Devaient-ils croire que ces fissures qui font de la Loire un fleuve si dangereux soient les portes d’un monde parallèle ? Ils devaient pour l’instant se contenter de cette explication.

« As-tu remarqué l’absence d’écriture sur la voie publique ? Que ce soient les enseignes de boutiques ou les plaques de rue, tout n’est que rébus ou idéogrammes.

– Sans doute parce qu’il y a beaucoup d’étrangers dans cette ville : une tour de Babel étalée.

– Mais les rébus en français ne se traduisent pas dans d’autres langues.

– Très juste ! Alors, c’est que les gens sont analphabètes. »

Les préoccupations matérielles ne tardèrent pas à captiver leur esprit.

« Je n’ai qu’une quinzaine d’euros en poches. Avec cela, je ne vais pas aller loin !

– Pas mieux de mon côté ! D’ailleurs, cette monnaie a-t-elle cours dans ce pays de fous ?

– Le congélateur est plein, à la maison.

– Chez moi aussi. Nous pourrons tenir quelque temps avant d’en venir à la mendicité.

– Sigur, ne me laisse pas toute seule ! Je vais devenir folle dans cette maison vide et obscure. Je le suis peut-être déjà. Tous ces gens me font peur, ils sont bizarres. Quand ils ne se battent pas, ils regardent leur montre. Emmène tout ce que tu trouves comme nourriture, prends tes affaires et viens habiter chez moi. Il y a de la place.

– Je n’osais pas te le proposer. Tout seul dans l’appartement de mes parents, c’est la neurasthénie assurée.

– Pense à venir avec ton basson, que nous fassions un peu de musique ensemble.

– Oh oui ! J’en ai besoin.

– Seulement je te préviens. Tu viens t’installer chez moi parce que je ne peux pas rester seule. Pas question de trampoline sur le lit. Je n’ai que seize ans, je te rappelle.

– Non mais ! Pour qui me prends-tu ? Pour Strauss-Kahn ? D’abord, tu n’es pas mon genre, comme fille.

– Évidemment ! Tu préfères les sacs d’os, comme cette grande pétasse de Vanessy Parada ! Je suis trop rondouillarde à ton goût ! »