I. La Loire

« Oui, Maman, je sais ! La Loire est un fleuve dangereux ! Depuis le temps que tu t’uses les cordes vocales à me le dire !

– J’ai beau me les user jusqu’à la corde, tu n’en fais toujours qu’à ta tête.

– Mais Maman ! Que veux-tu qu’il m’arrive ? Je sais nager !

– Il y a des courants et des tourbillons, et des sables mouvants.

– Oh ! là ! là ! Est-ce que les piranhas vont me manger toute crue, pendant que tu y es ? Il n’y en a pas dans la Loire, des crocodiles non plus. Enfin, il y en avait. J’ai transformé le dernier en sac à main.

– Je serais déjà plus rassurée si tu n’allais pas te baigner toute seule. Si au moins tu sortais avec quelques camarades ! Ils pourraient appeler les secours s’il t’arrivait quelque chose.

– Il ne m’arrivera rien ! Et d’ailleurs, je préfère aller nager toute seule. Seule dans la nature. J’aime écouter le bruit du vent et le chant des oiseaux, mais pas celui des bécasses du lycée. Quant aux garçons ! Tu sais très bien avec lequel je voudrais sortir. Mais il ne me regarde même pas ! C’est désespérant. Ça me crispe. Alors, pour me décrisper, je vais piquer une tête dans la Loire. Ça me fait du bien. »

Les recommandations de la brave mère, comme de coutume, sont demeurées vaines. Félixérie enfourna dans son sac à dos une serviette éponge, un jambon beurre et un paquet de fraises « Tagada », et le chargea sur ses épaules. Puis elle enfourcha son propulseur et disparut dans la ville. Ayant franchi le pont Charles De Gaulle, elle s’engagea sur la levée amont. Elle y abandonna sa monture et, s’étant déchaussée pour apprécier sous ses pieds la douceur du sable chaud, traversa le vaste banc jusqu’à la rive. C’était sa plage, sa plage à elle, son petit royaume. Ayant accroché aux buissons ses vêtements de ville, elle trempa ses pieds dans le fleuve, puis s’y immergea totalement. Elle nageait, lançant des défis aux courants. Prudente malgré tout, elle ne s’éloignait pas du rivage, s’assurant que son pied pouvait toujours prendre appui sur le fond.

Soudain, alors qu’elle marchait, le buste seul au-dessus de l’eau, le fond du fleuve se déroba sous ses pieds. Elle eut beau se débattre, tel un insecte dans le siphon d’une baignoire, elle se sentit aspirée vers les entrailles de la Loire. Elle combattit les flots jusqu’à l’épuisement, retint sa respiration aussi longtemps qu’elle put. Elle perdit connaissance.

Quelques bulles à la surface de l’eau. Quelques remous concentriques. La Loire avait englouti la jeune fille dans sa bouche monstrueuse.

Tandis que ce drame se déroulait sans témoins, les témoins ne manquaient pas sur le pont Jacques Gabriel, le pont historique sur lequel on voyait de loin les gyrophares de la gendarmerie et des sapeurs-pompiers.

Tel un fétu à la merci des flots, un kayak roulait sur lui-même entre deux piles. Des hommes-grenouilles sondaient le fond du fleuve. Ils durent finalement se résigner à abandonner leurs recherches, sans avoir retrouvé le sportif imprudent.

Eh bien ! Me direz-vous. Voilà une histoire qui commence par deux noyades. Cela promet d’être gai !

Et ce n’est pas fini !