IV. Le réveil de Heidelberg

Revenons maintenant en Allemagne, où nous avions laissé notre ami Périklès.

Dans sa modeste berline, il se dirigeait vers la Karlsruher Straβe où une forêt de grues domine un imposant chantier. Clouée sur un immense panneau de bois, une image représente le projet final : un bâtiment moderne aux allures de cathédrale, entouré d’un parc arborisé, avec des vitraux flamboyants et un clocher à base triangulaire. On peut y lire : « Samanthas Erweckungskirche. » Périklès contempla d’un œil admiratif cette structure de béton, puis reprit, vers le nord, la direction de la Stadthalle. Sur son itinéraire, les panneaux publicitaires affichent ostensiblement le portrait de la prophétesse, flanqué du slogan :

« Samantha Low – L’Esprit de Dieu a visité Heidelberg. »

« Après la bénédiction de Toronto et celle de Pensacola, voici celle de Heidelberg, pensait-il. Ce nouveau mouvement a au moins le mérite de venir de notre bon vieux continent. Pour une fois ! »

Née en Allemagne, une puissante vague spirituelle avait déferlé sur l’Europe, et le petit royaume de Syldurie n’avait pas tardé à en subir les remous.

Le culte se terminait justement, ce dimanche-là, à l’église d’Arklow. C’est une vaste salle sans vitraux, ornée principalement de peintures évoquant des scènes bibliques et toutes signées des initiales pi-alpha.

Comme chaque dimanche, les participants n’étaient pas pressés de se disperser, ils prenaient le temps de se saluer et de prendre des nouvelles des uns et des autres. Le même sujet cependant revenait avec insistance dans les conversations : le fameux réveil de Heidelberg et sa non moins fameuse prophétesse, Samantha Low.

Lynda ne dispose d’aucun pouvoir intemporel, comme c’était le cas des rois de France, mais elle fait partie de l’équipe pastorale et son avis est toujours respecté. Parmi les membres de la communauté figurent aussi des personnes désormais familières : Éva et Mamadou, Julien, Elvire, Ottokar, Fabien et Fabienne Dufour, le commissaire retraité Mansinque, Yakouba. Youssouf et Valérie assistent régulièrement aux réunions, mais ne se sont pas encore engagés. Quant à Mohamed, ayant achevé ses trois ans de liberté conditionnelle, il est reparti pour Paris, afin d’y apporter une aide professionnelle à Aïcha, à laquelle il voue beaucoup d’amitié, et même un peu plus…

La jeune reine a maintenant vingt-trois ans, mariée à un sympathique Français, elle a changé son nom contre celui, moins prestigieux, mais ô combien plus mémorisable, de Lambert. Elle est la mère d’un petit David et renferme un deuxième enfant, en fabrication dans son petit ventre rond. Julien a bien travaillé pour la Syldurie.

Lynda fit signe à Périklès de la rejoindre dans un endroit plus calme. Ils montèrent ensemble l’escalier qui les mena directement au bureau du pasteur. Elle referma derrière eux la porte vitrée.

« Je commence à en avoir assez de cette histoire de réveil de Heidelberg ! Tout le monde est obnubilé par ce nouveau truc !

– Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, ma petite reine, les modes vont et viennent les unes après les autres, il y a eu les plombages qui se transformaient en or, il y a eu les paillettes d’or.

– Les paillettes d’or ?

– Certains croyants sont constamment à la recherche de nouvelles expériences mystiques. Quand ceux-ci étaient en prière, il neigeait, paraît-il, des paillettes d’or dans l’église, parfois elles se collaient sur leurs mains. Et puis ce mouvement s’est essoufflé pour laisser la place à d’autres bizarreries. En ce qui nous concerne, nous croyons que notre Bible contient tout ce que nous devons savoir sur la divinité et le moyen de demeurer en relation avec elle. Elle nous met en garde contre la quête de visions, de révélations, et d’expériences qui en jettent plein les yeux. Notre Dieu est le Dieu des miracles, mais il ne se donne pas en spectacle.

– Et cette Samantha Low ? Qu’est-ce que tu en penses, toi ?

– Cette femme n’a rien inventé. Elle s’est imaginé que le Saint-Esprit s’était incarné en elle pour lui donner de nouvelles révélations. Son nom à consonance américaine est probablement un pseudonyme pour mieux vendre sa personne. Elle s’est autoproclamée prophétesse. Elle prétend que le Saint-Esprit lui aurait commandé de commencer son ministère à Heidelberg et lui aurait donné la faculté de parler couramment l’allemand sans jamais l’avoir appris. Quant à sa doctrine : rien de bien nouveau : la guérison à tout crin, la prospérité, et tout le tremblement. Non, non, ne te tracasse pas. Cette nouvelle secte[1] disparaîtra de la circulation aussi rapidement qu’elle y est entrée.

– Ne sois pas trop optimiste, on ne parle plus que de cela.

– J’avais remarqué.

– Les gens commencent à se disputer, la moitié d’entre nous est de ton avis, l’autre moitié se demande ce que tu attends pour nous amener le réveil de Heidelberg.

– La nature humaine est ainsi faite. D’ici quelques mois, ils n’y penseront plus.

– Quelques mois ! Il en faut moins que cela pour diviser le troupeau et lapider le berger.

– Ne te fais pas de soucis.

– S’ils lapident le berger, c’est ton affaire, c’est pour ton troupeau que je me fais du souci. Alors voilà ce que tu vas faire : tu vas partir pour l’Allemagne et voir là-bas ce qui s’y passe exactement, et à ton retour, tu me tapes un rapport impartial et détaillé.

– Mais ma grande ! Que veux-tu que j’aille faire en Allemagne ? J’ai tant de choses à faire ici !

– C’est ta reine qui te donne un ordre, dit-elle en plaçant son index sous le menton de Périklès. Tu n’as pas à discuter.

– Ma petite reine n’a aucune pitié pour son vieux pasteur !

– Dis-moi, Périklès, il y a combien de temps que tu n’as pas pris de vacances ?

– Longtemps.

– Eh bien ! Je t’ordonne de partir en vacances. C’est moi qui paie. Heidelberg est une ville magnifique. Et ne manque surtout pas la croisière sur le Rhin. Et puis, entre deux bières, tu t’arrêteras chez cette Samantha, et tu m’en dresseras le tableau. Pour un peintre habile comme toi, ce sera facile.

– Évidemment, si tu me dévoiles ma mission sous cet angle-là !

– Félix pourra bien te remplacer deux ou trois semaines !

– Sans aucun doute, il suffit que je le prévienne un peu en avance. »

Félix Houareau est le principal associé de Périklès. Il est né à Saint-Denis, non pas Saint-Denis dans le neuf-trois, Saint-Denis dans le neuf-sept-quatre. Je ne voudrais pas que nos amis réunionnais s’imaginent que j’ai quelque chose contre eux, sous prétexte que le plus antipathique de mes personnages est né dans leur île. D’abord il faut bien que Sabine Mac Affrin soit née quelque part, ensuite, c’était une occasion de placer quelques mots de créole. Alors, pour rééquilibrer les choses, il me paraît juste qu’un compatriote beaucoup plus aimable débarque en Syldurie.

Alors justement, comment a-t-il fait son compte pour débarquer en Syldurie ?

À vingt-deux ans, il quitte son île natale pour gagner Paris. Félix est un chrétien engagé, décidé à consacrer sa vie au service de Dieu. C’est ainsi qu’il entra à l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne. Il y rencontra Périklès et ils devinrent amis intimes. Leur cycle d’études terminé, Périklès repartit pour la Grèce et Félix resta en Métropole, mais leur amitié perdura. Alors que la mission de Périklès en Syldurie prenait de l’importance et qu’il commençait à manquer de collaborateurs, il appela son ami de longue date à son secours.

Périklès est maintenant parvenu à la Stadthalle de Heidelberg. L’affichage publicitaire vantant la spiritualité de Samantha couvre presque toute la façade. Il avait pris soin de venir bien avant le début de la manifestation afin d’éviter la bousculade, mais déjà une queue impatiente se pressait devant la grille. On ouvrit enfin. Périklès choisit méticuleusement sa place : pas trop près des haut-parleurs, pas trop loin de la sortie, en bordure d’allée pour pouvoir allonger confortablement ses longues jambes.

La conférence était sur le point de commencer. Les projecteurs balayaient la scène de lumière, tandis que l’auditoire était brusquement plongé dans la pénombre. Périklès avisait sur son accoudoir une paire d’écouteurs et un curseur lui permettant de choisir sa langue de traduction, malheureusement, le grec n’y figurait pas ; il opta donc pour le français, qu’il maîtrisait mieux que l’allemand.

Un jeune homme élégant prit place sur le devant de la scène, accueilli par des applaudissements.

« Merci d’être venus si nombreux à la Stadthalle. Grâce à vos dons généreux, nous aurons bientôt la possibilité de vous recevoir dans notre propre église : la Samanthas Erweckungs-kirche, sur la Karlsruher Straβe. Pour ceux qui nous rejoignent pour la première fois, je me présente : Horace Dewyper. Je suis à la fois le vicaire, le secrétaire, le chauffeur, le comptable, le lieutenant et l’amant de Samantha, la grande, l’immense, l’incroyable, la pétillante, la rafraîchissante Samantha Low… »

Horace chauffa son public en exaltant la personnalité de celle qui, par son pouvoir spirituel, allait changer la face du monde. Puis il laissa la place à divers groupes musicaux, tendance lourd métal.

Périklès avait eu, au cours de son long ministère, l’occasion de visiter toutes sortes d’églises protestantes, des plus strictes aux plus déjantées. Il avait habitué son oreille aux grandes orgues aussi bien qu’aux guitares électriques, mais cette ambiance discothèque ne correspondait pas vraiment à sa sensibilité.

« C’est comme les coups de poing dans la figure, pensait-il : ça fait du bien quand ça s’arrête. »

Et cela finit par s’arrêter. Périklès tourna ses index dans ses oreilles pour calmer ses acouphènes. Horace Dewyper reprit place sur le devant de la scène, tendant la main vers les coulisses d’où devait apparaître la prédicatrice :

« Et maintenant, Mesdames et Messieurs, voici celle que vous êtes venus contempler et que vous attendez tous : la plus grande prophétesse du vingt et unième siècle… Samantha… Low ! »

Les applaudissements durèrent une dizaine de minutes. Quand tout le monde avait trop mal aux mains pour pousser plus loin l’ovation, le silence se fit progressivement. Samantha pouvait apparaître.

 

[1] L’auteur utilise le mot « secte » dans son sens réel, c’est à dire celui d’une dissidence d’un mouvement religieux, philosophique ou politique, sans connotation péjorative.