IV. Donauquelle

 

Profitant d’un rare dimanche ensoleillé sur la Forêt-Noire, la famille Schwarzenbergmannweiler, de Neuf-Brisach, décida de s’offrir une journée d’excursion.

Délaissant Titisee, sorte de Saint-Tropez souabe où il est devenu impossible de se garer sans payer une petite fortune, le jeune couple et ses deux enfants préférèrent installer leur table de pique-nique sur les rives calmes du Schluchsee, entre les deux Aha. Puis ils remontèrent vers le nord, croisant la voie ferrée la plus sinueuse du monde, et firent escale à Furtwangen, village vertical aux vastes maisons médiévales fixées sur la pente abrupte, capitale mondiale de l’horloge à coucou. Nos Alsaciens rêvèrent et flânèrent devant ces collections de pendules de toutes tailles et de tout prix. Ils ne manquèrent pas de s’extasier devant les fameuses Weihnachtspyramiden, crèches en forme de pagodes surmontées d’une hélice que des bougies disposées sur le pourtour de l’appareil mettent en mouvement, animant ainsi tous les personnages de ces carrousels multicolores.

« Nous n’allons tout de même pas rentrer à la maison sans une visite à la source du Danube, c’est à quelques kilomètres d’ici, » proposa le père Schwarz.

Chacun reprit place en voiture et, au bout d’une route étroite et déserte, la famille descendit et se mit en marche vers ce haut lieu géographique : sous une pierre à peu près triangulaire sourd un filet d’eau limpide qui remplit un petit bassin. On peut lire au-dessus de la source sur une plaque de bronze :

« AN DIESER QUELLE BEGINNT DIE GEOGRAPHISCHE LÄNGENMESSUNG DER DONAU DEUTSCHE DONAULÄNGE 647Km »

Nos voyageurs avaient amené en souvenir quelques bouteilles qu’ils remplirent de cette eau fraîche et pure, souvenir de cette merveilleuse promenade.

La route était longue et sinueuse jusqu’à Neuf-Brisach et nos promeneurs s’apprêtaient à repartir quand le petit Éric s’écria :

« Regardez ! Le Danube ! »

Les cailloux du bassin avaient disparu sous une masse liquide noire. Ce n’était plus de l’eau qui bruissait sous la pierre, mais un flot d’encre. Le ruisseau noir dévala la pente jusqu’à Furtwangen, puis jusqu’à Donaueschingen où, comme le sait tout écolier allemand, le Breg noir et la Brigach noire se rejoignent pour former le Danube noir.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? » s’écria Vincent Schwarz, le père de famille.

« Regarde nos bouteilles ! dit Sandrine, son épouse. Nous les avions remplies d’eau claire. »

En effet, leur eau, elle aussi, s’était changée en encre.

« Papa ! J’ai peur ! Rentrons à la maison ! »

La famille Schwarzenbergmannweiler ne tarda pas à prendre la route du retour. Elle franchit la frontière entre le vieux et le Neuf-Brisach. Le Rhin, qui d’ordinaire ne brille pas par sa limpidité, roulait une eau toute noire.

Il était déjà bien tard quand Vincent, Sandrine et leurs deux enfants rentrèrent chez eux. Le couple se pressa de coucher sa progéniture fatiguée et passa la soirée à chercher des explications à ce qu’ils avaient vu.

Le lendemain, comme à leur habitude, ils prirent leur repas en regardant le journal de treize heures. Jipépé dans sa meilleure forme arborait, comme chaque jour, son sourire nigaud :

« On n’avait encore jamais vu ça juskaya maintenant : à Paris, ya les Parisiens qu’ont eu la surprise de voir la Seine toute noire. C’est une pollution qu’on sait pas sque c’est ni d’où que ça vient. Y paraît qu’la Loire, le Rhône, le Rhin, la Tamise, le Danube et plusieurs fleuves européens sont touchés. Nous rejoignons à la source de la Seine, en Côte d’Or, notre envoyé spécial, Pacôme Sakifofer. Pacôme, vous m’entendez ?

– Oui, en effet, Jean-Pierre, ici c’est la consternation, la pollution de la Seine, d’après les spécialistes, n’est ni agricole ni industrielle. Elle vient du cœur même de la terre. De récentes analyses ont démontré qu’il s’agit d’une molécule inconnue au jour du jour d’aujourd’hui. Il semblerait que cette substance ne soit pas toxique, mais la réserve est de rigueur.

– Merci Pacôme. Il est temps maintenant de passer aux événements de l’actualité internationale. C’est l’été, vous l’avez constaté, et à Rumegies, dans le nord, ya une petite entreprise qui ne craint pas la crise, c’est la baraque à frites, bien sûr. Sur place, notre envoyée spéciale, Maïté Effinniouze. »

La Maritza, fleuve national de la Bulgarie et frontalier de la Syldurie n’a pas échappé à ce phénomène.

Reprenons donc la route de Syldurie. Holà ! Quel embouteillage ! Sur le pont qui franchit la Maritza se presse une foule compacte de badauds, tout comme aux jours d’été le célèbre Karlův most, à Prague.

Mais qu’a-t-il de si extraordinaire, ce pont ? – Il enjambe la Maritza. – Et qu’a-t-elle de si extraordinaire, la Maritza ?
– Elle est noire. – Cela n’a plus rien d’extraordinaire.

Ce qui est extraordinaire, c’est qu’elle n’est noire que sur sa moitié turque. Sur sa moitié syldure, elle est claire, et même de plus en plus limpide, car la zone turque aspire visiblement la boue et la saleté de la zone syldure, elle aspire aussi les canettes vides abandonnées au fleuve par d’anonymes malotrus. En revanche, elle rejette toutes sortes de poissons qui, plus sages que les humains, préfèrent la pureté à la souillure.

Au bout de quelques heures, la frontière est nettement définie : à l’est, la Maritza turque, si polluée qu’on aurait pu l’aménager en parc de stationnement, à l’ouest, la Maritza syldure, si transparente qu’on voit les truites en brouter le fond.

Appuyé sur le parapet, un jeune homme de dix-neuf ans appelle sur son portable :

« Félixérie ? Il se passe des choses incroyables ici. Il faut absolument que tu voies ça. Viens vite me rejoindre en Syldurie.

– Te rejoindre en Syldurie ? Mais tu n’y penses pas ! Je suis encore mineure, et mes parents ne voudront jamais que je parte en vacances avec toi tant que je n’aurai pas dix-huit ans.

– Oh ! Tes parents, ils sont relous. Qu’est ce qu’ils veulent qu’il t’arrive ? Jamais je ne t’ai manqué de respect. Je tiens trop à toi.

– Mes parents ne sont pas relous. Ils s’inquiètent pour leur petite fille chérie, et c’est bien normal. L’année prochaine je serai majeure, tu pourras m’emmener où tu voudras.

– D’accord, je vais essayer de les convaincre que je suis un gentil garçon. Tu te souviens de ce que Zoé nous a dit de la Syldurie ?

– Oui, elle nous a dit : “Vous y trouverez une alliée précieuse.”

– Il ne reste plus qu’à la trouver, cette alliée. Encore un mot : les eaux noires, ça n’évoque rien, chez toi ?

– Bien sûr que si ! La source du Loiret !

– Et toutes les rivières du monde sont polluées de noir, sauf en Syldurie. Peux-tu m’expliquer ça ?

– Tu as raison, il faut absolument que je parte pour la Syldurie. D’ailleurs, l’été sans toi, c’est vraiment la mort. Je vais essayer de convaincre mes parents de me laisser partir.

– À bientôt, ma chérie. Je t’aime !

– À bientôt, mon petit Sigourou ! »