I. Emile Verhaeren

Sylduria vi la tour plogrov

Élégante comme une jeune mariée dans sa robe de dentelle blanche, la basilique de Bonsecours semble se mirer dans les eaux de la Seine. À ses pieds s’étend la ville aux cent clochers – ainsi la nommait Victor Hugo – recroquevillée entre ses falaises de craie. En face d’elle s’élèvent les barres et tours malgracieuses de Canteleu, comme Quasimodo devant Esméralda. Des cent clochers, il n’en reste plus guère, car la Révolution et les bombardements ont défiguré cette cité aux maisons de bois gondolées. La flèche de la cathédrale, comme un javelot ciselé tendu vers le ciel, s’élance à la conquête de l’univers bleu. Le fleuve, qui paraît se courber sous le joug de ses quatre ponts colorés, s’évade et s’engouffre dans d’interminables faubourgs de ports et de raffineries.

Sur la côte Sainte-Catherine, près de la table d’orientation, un groupe de promeneurs admire la splendeur de Rouen, la première ville de France à posséder une rue piétonnière ; parmi eux, Wladimir, qui aurait bien voulu être Claude Monet, l’homme de Giverny, pour fixer la belle cité sur la toile. Son esprit cultivé pense à tous les grands noms qui ont illustré la capitale de la Normandie : Jeanne d’Arc, les frères Corneille, Boieldieu, Flaubert, le fameux biologiste Charles Nicolle, et tant d’autres.

Qu’est-ce qui amène à Rouen notre Socrate de Syldurie ?

Durant son exil parisien, Wladimir avait su faire apprécier son talent de philosophe et son grand savoir. Il avait commencé à donner des cours à la Sorbonne et sa science est maintenant recherchée. C’est ainsi qu’il est souvent appelé loin de son pays natal pour donner quelques conférences à travers la France, et c’est pourquoi l’Université l’accueille dans ses murs.

« Quel curieux sujet pour une conférence : “l’Évangile de la prospérité !” C’est vrai que pour un philosophe athée, j’ai une bonne connaissance de l’Ancien et du Nouveau Testament, mais ils auraient pu trouver un vrai théologien. À moins qu’ils ne comptent sur moi pour leur démontrer que le christianisme est une insanité et que les pasteurs sont tous des brigands qui ne pensent qu’à s’enrichir. Ils ne vont pas être déçus ! Ce n’est pas parce que je n’ai pas la foi que je ne suis pas capable de la défendre ! »

Voici maintenant Wladimir dans l’amphithéâtre, en face de ses étudiants. N’ayant ni ses connaissances ni son éloquence, je ne vous rapporterai pas l’intégralité de son discours.

« Quand on étudie un livre, qu’il s’agisse d’une œuvre profane ou de ce que nous appelons les Saintes Écritures, il est facile et dangereux d’isoler un texte de son contexte pour en faire un prétexte. C’est ainsi qu’en tout temps, certains ont utilisé la Bible pour lui faire dire ce qu’on voudrait lui faire dire. C’est ainsi qu’un spirite allemand nommé Weissenberg a trouvé un passage où il était question d’une montagne blanche. “Vous voyez, a-t-il dit, la Bible parle de moi”. Sur ce seul mot, il a fondé sa propre secte, totalement inconnue en dehors de la germanophonie. La Bible devrait être un tamis dans lequel sont filtrés nos opinions et nos sentiments. Si nous nous servons de nos opinions et de nos sentiments pour cribler la Bible, nous allons au-devant de toutes sortes d’égarements. D’aucuns ont lu dans le livre de la Genèse qu’Abraham et Jacob possédaient de nombreux troupeaux, et qu’ils obéissaient à Dieu. De là à conclure que si l’on obéit à Dieu, on doit normalement être riche, posséder de belles voitures, des villas, etc. Les promoteurs de cette doctrine oublient pourtant que Jésus-Christ lui-même a déclaré : “Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids, mais moi-même, je n’ai pas un lieu où je puisse reposer ma tête.” [1]Jésus devait être un bien mauvais chrétien pour avoir été aussi pauvre ! »

L’orateur développa son argumentation pendant près d’une heure. Il approchait de la conclusion.

« J’aimerais maintenant vous inviter à réfléchir à une autre facette de la question. Nous avons démontré comment des bergers sans scrupules exploitent la cupidité de leurs moutons, je voudrais maintenant vous parler de ceux qui
ne sont pas des moutons, mais des brebis. Le temps me manque pour vous parler des martyrs tels que Laurent qui a préféré rôtir sur un gril plutôt que de renier sa foi. Vous qui êtes jeunes, je voudrais que jamais vous ne puissiez oublier Vania Moïsseiev, assassiné à l’âge de vingt ans dans une caserne soviétique parce qu’il croyait en Dieu. Aujourd’hui encore, en Corée du Nord, en Somalie, en Irak et dans de nombreux états totalitaires, des hommes et des femmes acceptent d’être dépouillés de leurs biens matériels, de leur liberté et même de leur vie parce qu’ils ont choisi d’être de vrais disciples de Christ. Ils ont compris que la véritable prospérité n’est pas terrestre, mais immortelle : “Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la teigne et la rouille détruisent, et où les voleurs percent et dérobent,” disait le Christ, “mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où la teigne et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.” [2] Avez-vous des questions ? »

Après un court silence, les étudiants sortent de leur timidité et interrogent le maître tour à tour.

« Maître, êtes-vous chrétien ? »

Wladimir s’octroya quelques secondes de réflexion et répondit à cette question, lancée comme un défi.

« Non, je ne le suis pas. Sans doute m’objecterez-vous que j’ai peu d’excuses de ne pas l’être, car j’ai une bonne connaissance de ce livre que mes amis chrétiens appellent “la Parole de Dieu”, mais il me manque ce petit quelque chose qui fait toute la différence entre un lecteur de la Bible et un chrétien. J’ai l’habitude de dire que je suis favorable à la religion quand elle inspire l’amour et la paix, mais qu’elle devient ma pire ennemie quand elle engendre l’intolérance et la haine. »

Wladimir était satisfait. Il lui semblait que son enseignement avait atteint le cœur de la pensée de ses auditeurs. Le plus extraordinaire, pensait-il, c’est qu’il avait réussi à commu-niquer à ces jeunes gens ce Sauveur que lui-même n’avait toujours pas accepté.

L’esprit léger, il se rendit à la gare où, après avoir rendu les clés de sa voiture de location, il se mêla à la foule de voyageurs qui s’éparpillait sur le quai.

« Eh ! Professeur ! »

Un jeune homme l’avait interpellé, ce même étudiant qui lui avait posé cette interrogation si directe au sujet de sa position au regard de la foi.

Il restait quelques minutes avant l’arrivée du train, la conversation s’engagea.

« Vous êtes donc né de nouveau ? » demanda Wladimir.

Le jeune homme répondit par l’affirmative.

« Finalement, je vous envie ; plusieurs de mes amis ont fait cette expérience dont vous me parlez avec tant d’enthousiasme. Que voulez-vous ? Je lis la Bible avec mon cerveau et non pas avec mon cœur, c’est ce qu’on m’a souvent dit. “Heureux les simples d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient”

– Vous maîtrisez le grec mieux que moi, n’est-ce pas ? Vous savez donc que cette traduction malencontreuse ne reflète pas la pensée de notre Seigneur. Ce ne sont pas forcément les personnes intellectuellement limitées qui hériteront de ce royaume, mais ceux qui auront l’humilité de reconnaître leur indigence spirituelle.

– Il faut croire que je manque d’humilité… »

« Le train 1317 en provenance du Havre et à destination de Paris-Saint-Lazare va entrer en gare. Ce train desservira Vernon et Mantes-la-Jolie. Éloignez-vous de la bordure du quai, s’il vous plaît. »

Passionnés par leur discussion, le professeur et l’élève ne prêtèrent pas attention à cet appel. Le flot de voyageurs se répandait sur le quai. Un groupe de lycéens courait en chahutant. Pour éviter la bousculade, Wladimir fit un pas en arrière.

« Attention ! »

Trop tard ! Le maître avait disparu. Les freins grincent. Les wagons défilent. Les témoins poussent des cris d’effroi.

Les pompiers parvinrent promptement sur les lieux de l’accident. On détacha les wagons à l’endroit de la chute. Sur le ballast, entre les rails, le vieil homme, abasourdi, le visage ensanglanté, les membres contus, tente en vain de se relever.

Wladimir passa la nuit à l’hôpital Charles Nicolle.

« Vous avez eu de la chance, lui dit une infirmière.

– C’est vrai. »

Dans son sommeil agité, il avait en rêve revécu son accident. Il ne pouvait chasser de sa pensée le poète Émile Verhaeren qui, par un après-midi d’automne 1916, sur ce même quai et dans les mêmes circonstances, avait trouvé une mort affreuse.

 

[1] Matthieu 8.20

[2] Matthieu 6,19