Jules et Julie

Jules et julie

Scène unique

 

 

Personnages :

Jules

Julie, son GPS

JULIE

À cinq cents mètres, tournez à droite… à deux cents mètres, tournez à droite… à cent mètres, tournez à droite… maintenant, tournez à droite. J’avais dit à droite, Jules ! Je recalcule ton itinéraire.

JULES

Eh bien ! c’est ça ! recalcule !

JULIE

Au prochain rond-point, prenez la première sortie… Au prochain rond-point, prenez la première sortie… Maintenant, prenez la première sortie. Tu t’es encore trompé, Jules. Je recalcule ton itinéraire.

JULES

Recalcule si ça t’amuse.

JULIE

Attention !

JULES

Attention à quoi ?

 

JULIE

La vitesse. C’est limité à soixante-dix kilomètres/heure, ici, et tu roules à quatre-vingt-six.

JULES

Nous ne voyageons pas en conduite accompagnée, que je sache.

JULIE

Oh ! prends-le comme tu veux, mais quand tu te seras pris une prune, tu ne viendras pas pleurer. Je t’aurais prévenu.

JULES

Oui, bon, ça va !

JULIE

À cinq cents mètres, tournez à droite… Cette fois, tâche de ne pas la rater ! à deux cents mètres, tournez à droite… à cent mètres, tournez à droite… maintenant, tournez à droite. Tu le fais exprès ou quoi ? Je recalcule pour la troisième fois ton itinéraire.

JULES

Je me suis fait prendre au radar. Tu aurais pu me prévenir !

JULIE

Mais je t’ai prévenu.

JULES

Qu’il y avait un radar ?

JULIE

Il fallait activer le détecteur, mon petit vieux.

JULES

Je ne suis pas vieux, et je ne suis pas petit.

JULIE

Mon grand jeune, alors.

JULES

Arrête de te ficher de moi et dis-moi où il faut aller.

JULIE

À quatre cents mètres, tournez à gauche… à deux cents mètres, tournez à gauche… à cent mètres, tournez à gauche… maintenant, tournez à gauche. Et allez donc ! Cette fois j’en ai assez ! Je ne recalcule rien du tout. Tu te débrouilles !

JULES

Mais où est-ce qu’elle m’emmène ? Me voilà au beau milieu d’un étang ! c’est une voiture que je conduis, pas un hydravion.

JULIE

Je suis perdue.

JULES

Ça, c’est la meilleure ! je vais où, moi, maintenant ?

JULIE

Je te l’ai déjà dit : tu te débrouilles. Je ne te parle plus.

JULES

Et la voilà qui fait sa tronche !

JULIE

Je recalcule ton itinéraire, pour la cinq cent millième fois.

JULES

Ah ! Quand même !

JULIE

Je te fais passer par Saint-Amand, ça ira plus vite.

 

 

JULES

Mais c’est par là que je veux passer. Par Saint-Amand. C’est pour cela que je vais à gauche quand tu me demandes d’aller à droite.

JULIE

Il fallait le dire que tu voulais passer par Saint-Amand. Ça m’aurait évité de me casser la tête.

JULES

Tu ne m’avais rien demandé.

JULIE

Il fallait tactiler sur « modifier l’itinéraire », ensuite, tu aurais saisi « Saint-Amand-les-Eaux ».

JULES

C’est trop compliqué.

JULIE

Et d’ailleurs, pourquoi tu veux passer par Saint-Amand ? Par Tournai, c’était tout de même plus court, pour arriver à Lille.

JULES

Sur les autoroutes belges, il faut rouler en char d’assaut pour ne pas sentir les trous.

JULIE

C’est un peu vrai.

JULES

Alors tu me conduis à Lille, et pas d’histoire. Et tâche de ne pas me faire passer par Le Touquet !

JULIE

Pourquoi veux-tu passer par Le Touquet ? Et pourquoi pas par Carcassonne ?

 

 

JULES

Parce que la fois où tu m’as mené par Le Puy pour aller de Saint-Flour à Vichy, elle m’est restée là, figure-toi.

JULIE

Tu m’avais dit que tu ne voulais pas d’autoroute.

JULES

La belle raison ! En tout cas, c’est une chance que j’avais ma carte Michelin pour pallier ton incompétence.

JULIE

Incompétence ? Non mais ! Si j’avais deux mains, je t’en collerais une à travers la figure.

JULES

Bête machine !

JULIE

Palmipède à pédale !

JULES

Vasistas !

JULIE

Niquedouille !

JULES

Oh ! et puis tu me bassines ! Je désactive le son.

JULIE

C’est ça désactive ! ça me reposera les cordes vocales.

JULES

Je vais désactiver, je te préviens, je vais le faire.

JULIE

Mettez-vous sur la file de droite et prenez la direction Roubaix à huit cents mètres.

JULES

Je ne prends plus la direction de Lille ?

JULIE

Fais ce que je te dis.

JULES

À vos ordres, mon Capitaine.

JULIE

Et qu’attends-tu pour désactiver le son ? Je croyais que tu en avais assez de m’entendre.

JULES

Tu ne peux pas comprendre.

JULIE

Vraiment ?

JULES

Si tu veux le savoir, j’ai besoin d’entendre une voix de femme quand je conduis. Depuis que Sandrine m’a quitté, je me sens seul. Elle n’est plus là, assise à côté de moi pour me dire : « Tu roules trop vite, tu as oublié le clignotant, tu as grillé la priorité. » Alors, derrière ta voix, je m’imagine une grande blonde aux yeux bleus qui me dit : « tournez à droite, tournez à gauche… ».

JULIE

Blonde aux yeux bleus ? Ça m’étonnerait. Je suis martiniquaise.

JULES

Ça ne s’entend pas.

JULIE

C’est qu’il m’a fallu beaucoup twavail pouw cowiger mon accent.

JULES

Mais tu es charmante avec ton accent des îles.

JULIE

Alors je continue comme ça. Pouwsuivez la même direction pendant un kilomètwe, puis pwonez la sowtie Wasquehal.

JULES

La sortie Rascal ?

JULIE

Was-que-hal. On prononce Ouascal. Et ne me dis pas que tu es déçu parce que je suis noire.

JULES

Mais non !

JULIE

Mais si tu es déçu.

JULES

Mais non !

JULIE

Et ne me dis pas que tu n’aimes pas les bronzés, sinon je te lâche dans le vieux Lille et je perds le signal.

JULES

Voilà des menaces à présent !

JULIE

On en reparlera. À cinq cents mètres, tournez à droite… à deux cents mètres, tournez à droite… à cent mètres, tournez à droite… maintenant, tournez à droite.

JULES

Et après ? Où je vais ?

 

 

JULIE

Vous êtes arrivé à destination.

JULES

Pas trop tôt !

 

Le Rieu de Condé, 19 décembre 2014