Epilogue

ÉPILOGUE

Décor du prologue

MANASSÉ (67 ans) – AMON (22 ans)

AMON

Auprès de lui mon père à nouveau me demande.
Je suis las de ses airs et de ses réprimandes.

Allons-y ! Que me veut ce sinistre vieillard ?
Et sur mes coups d’éclat, sur mes derniers écarts
Sur ma vie dissolue et sur mes turpitudes
Il va me sermonner selon son habitude.
Et je l’entends déjà parler comme un mentor :
Un prince ne doit pas vivre comme un butor.
Il va m’assaisonner de sermons, de proverbes,
Lui qui dans sa jeunesse en a fait de superbes.
Tous les jours, à présent, il me fait appeler,
Pour mes frasques, sans cesse, il me veut quereller,
Pour un excès de vin, pour un excès de femmes,
Pour un excès de table il m’accuse et me blâme.
Des plaisirs de mon âge il me faut profiter
Car brève est la jeunesse, longue l’éternité,
Je ne puis accepter d’obéir à ce père ;

La mort l’emportera et bientôt, je l’espère,
De son autorité libéré, par surcroît,
Je ne le craindrai plus. Enfin je serai roi.
Mais le voilà qui vient. Pour mon exactitude
Il devrait me montrer au moins sa gratitude.
Il vient assurément pour me féliciter.

MANASSÉ

Amon, je dois louer ta ponctualité
Et demande pardon, car je t’ai fait attendre.

AMON (à part)

Me demander pardon ! Ce qu’il nous faut entendre !
Est-il enfin venu le temps des compliments ?

MANASSÉ

Mon cher fils, il nous faut parler sérieusement.
Je sens peser sur moi le joug de la vieillesse,
Comme un étau, la mort se resserre et m’oppresse.
Il est temps de monter auprès du créateur,
Gagner la bergerie de notre bon pasteur.
J’ai commis des forfaits, des péchés innombrables
Et plus d’iniquités que la mer n’a de sable
Mais le Dieu tout puissant me les a pardonnés.
Je sais que près de lui je serai couronné
Car cette royauté que l’Éternel nous donne
Vaut plus que les empires et toutes les couronnes.
Demain je partirai, demain tu seras roi.
Pratique mes leçons et souviens-toi de moi.
Oublie à tout jamais le vieux roi sanguinaire
Qui du sang d’Ésaïe éclaboussa la terre,
Mais songe à Manassé qui dans ces derniers jours
A fait de l’Éternel son unique secours
Et réformé sa vie.

AMON

                           Servir ce Dieu sévère
Et s’astreindre sans cesse à cette vie austère
Qu’impose à tous les Juifs son impossible loi !
Qui devrai-je servir lorsque je serai roi ?
À quelle autorité faut-il que j’obéisse ?
D’un monarque peut-on ordonner le service ?
Je préfère adorer des dieux d’or et d’argent
Car l’Éternel est dur et trop intransigeant.
J’aime mieux révérer des idoles sans vie,
Nulle statue ne peut vouloir être servie.

MANASSÉ

Mais, mon fils…

AMON

                          Une loi tombée sur un rocher
Que Moïse en grimpant est allé nous chercher !
Ces préceptes gravés sur des tables de pierre
Prétendent régenter notre vie tout entière.
Il nous est interdit de manger du pourceau,
Du lièvre et du daman, de l’orfraie, du corbeau…

MANASSÉ

Mon fils, à quoi te sert cette vaine révolte ?
À semer de l’ivraie sais-tu ce qu’on récolte ?
N’outrage pas ton Dieu qui pourrait te punir.

AMON

Sans parler de ces fêtes à n’en jamais finir !
Fête des Tabernacles et fête des semailles ;
Si ces fêtes au moins donnaient place aux ripailles !

MANASSÉ

Il suffit ! C’est assez ! J’en ai trop entendu !
Fils pervers, débauché, dégénéré, perdu !
Prince indigne à jamais de porter la couronne !
Pour te rendre plus sage en vain je te sermonne.
Va, fais ce qu’il te plaît, jouis de ton bonheur !
Enivre-toi de femmes et de fortes liqueurs !
Pour roi que tu seras, tu n’es pas invincible
Et j’ai reçu du ciel cet oracle pénible :
Pour avoir refusé d’obéir à sa voix,
Pour t’être rebellé, Amon, contre sa loi,
Ton règne durera seulement deux années.
L’épée te percera, telle est ta destinée.[1]

 


[1] Amon mourut assassiné à l’âge de 24 ans (2 Chroniques 33.24)