Dixième Tableau

 

 

DIXIÈME TABLEAU

La forge.

Scène première

CLAIRE

(Claire entre, essoufflée avec sa Bible. Elle pleure.)

Enfin, livre divin, ma perle de grand prix,

Dans mes si faibles bras je te tiens à l’abri.

Sur mon sein palpitant ta rude couverture

Me sert de bouclier, de cuirasse et d’armure.

Tu es mon compagnon de combat

Et dans mes épreuves d’ici-bas

C’est toi seul qui éclaires ma route

Dans les ténèbres et dans le doute.

Hélas ! Pourquoi faut-il qu’on me prive de toi ?

Le seul refuge de ma foi ?

Pourquoi le prêtre du village,

M’accusant de blasphème et d’outrage,

– De Dieu pourtant tu es l’ouvrage,

Insufflé par le Saint-Esprit

À ses prophètes incompris, –

Me refuse ce pain de vie

Et prétend que je le renie.

v

(Entre Michel.)

Scène II

CLAIRE – MICHEL

MICHEL

Eh bien, ma sœur ! comme je te trouve émue !

CLAIRE

J’ai lieu d’être agitée. Messire Bocquillon, notre cher curé, a tenté de confisquer notre bible. Il a fallu que je la lui arrache à la force de mes mains. Il va tenter de me la reprendre. Le plus grave, c’est que c’est notre père, sans résistance, qui le lui a remise.

MICHEL

Voilà qui est bien fâcheux.

CLAIRE

Et ce Monsieur de Cassagnac qui s’est introduit parmi nous. J’ai l’impression d’être un vieil os que deux chiens se disputent. Que va-t-il advenir de moi ?

MICHEL

Ah ! Cassagnac ! À moi aussi, il me donne bien du souci.

v

Oserai-je avouer mon tourment ?

Ai-je choisi le bon moment 

Pour lui dire à quel point je l’aime ?

Hélas ! Quel douloureux dilemme !

CLAIRE

Michel, le prêtre reviendra

Et mon trésor il reprendra ;

Que faire ?

MICHEL

                                               Que dire ?

Et Cassagnac, ce triste sire…

À ma tant aimée parlera.

Et quand elle saura

La vérité, mon Dieu, que dira-t-elle ?

Loin de nous s’enfuira la belle.

CLAIRE

Pour protéger ma bible il faut partir

Et loin de la forge m’enfuir.

Je crains du prêtre la furie.

 

 

MICHEL

Ô pardonne ma jalousie.

Tu vas suivre ce huguenot

Qui nous viens te ravir tantôt.

v

CLAIRE

Qui t’a dit que j’allais suivre Cassagnac ? Évidemment, me réfugier dans une famille protestante est une solution bien tentante. Mon cousin est bien aimable et capable de me protéger.

MICHEL

Et moi ? Je ne suis pas capable de te protéger ? Je suis trop chétif sans doute !

CLAIRE

Mais mon grand frère, te voilà réellement jaloux ! Tout cela pour un cousin qui débarque à la maison !

MICHEL

Il veut t’épouser, ton cousin.

CLAIRE

Et alors ? Qu’il m’épouse ! D’ailleurs, je ne lui ai pas encore dit oui. Tu t’affoles pour peu de choses. Moi, j’ai un autre sujet d’inquiétude. Il faut que je te le confie.

v

Sais-tu que pour notre misère,

Sais-tu que notre pauvre père

À ses vices d’autrefois

De nouveau s’adonne ?

Que notre Seigneur lui pardonne.

Et dans son geste, et dans sa voix,

Dans sa démarche et son haleine,

J’ai reconnu sans peine

La tyrannie de la boisson

Dont il avait fait l’abandon.

MICHEL

Le pauvre forgeron !

CLAIRE

Je n’aurai sur lui plus d’emprise.

C’est la liqueur qui le maîtrise.

Son nouveau maître il servira.

(Entre Bocquillon.)

Scène III

CLAIRE – MICHEL – BOCQUILLON – MAUPRAT – CASSAGNAC – TAILLEBOS – CHŒURS

BOCQUILLON

Vous voilà, petits scélérats,

Hérétiques et apostats !

Et toi fille délurée,

Libertine et dévergondée !

Tu es bien femme pour tromper,

Pour séduire et faire achopper,

Toi qui dans ta maison as semé l’hérésie.

Que les feux de l’enfer brûlent ton infamie !

Jézabel, loin de moi disparais !

MICHEL

Holà ! Messire, un peu de respect !

BOCQUILLON

Tais-toi, forgeron sans cervelle !

C’est ta sœur ici que j’interpelle,

Qui m’arracha des mains ce livre censuré !

(Entre Mauprat, dans un état torpide.)

MAUPRAT

Bonjour Messire notre curé.

Bienvenue dans notre humble gîte.

Claire, voici pour toi de la visite.

(Entrent Cassagnac et Taillebos.)

BOCQUILLON

Il ne nous manquait plus, ma foi, que ces deux-là !

(à Claire)

Rendez-moi, je vous prie, le livre que voilà.

(Claire pose la bible sur la banquette et s’assoit dessus.)

CLAIRE

Vous qui me menacez des vengeances divines,

Me traitant de ribaude ou bien de gourgandine…

BOCQUILLON

Ai-je bien dit cela ?

CLAIRE

Oui, vous qui dans votre ire insultez mon honneur,

Qui voulez m’inspirer la honte et la frayeur,

Dites-moi de quel crime odieux

Suis-je coupable contre Dieu ?

Ai-je mérité l’anathème

En proférant quelque blasphème ?

Mon seul crime est d’aimer Jésus, notre Seigneur,

Et l’adorer avec ferveur.

Fussiez-vous cardinal ou fussiez-vous apôtre,

Qui faut-il honorer, sa parole ou la vôtre ?

Vous donner cette Bible et vous la brûlleriez ?

Il faudra que vous me tuiez !

Vous qui représentez le Saint-Père et l’Église,

Et ne tolérez pas qu’en ce saint livre on lise,

De quel droit nous priver de cette vérité ?

Moi je reçois du Christ la seule autorité.

À lui seul vous me verrez soumise.

Ce que Dieu m’a donné jamais ne me prendrez,

Ce qu’il m’a dévoilé jamais n’effacerez.

v

BOCQUILLON

Mais enfin, mon enfant, que me reproches-tu ?

CLAIRE

C’est à Michel et à moi de vous poser cette question. Que nous reprochez-vous ? Qu’avons-nous fait qui soit condamné par la parole de Christ et celle des apôtres ? Est-ce pécher que de vouloir être conduit par le bon pasteur ?

v

BOCQUILLON

Mais je suis là pour vous guider.

Ne suis-je pas votre berger ?

CLAIRE

Je sais combien de peine

Pour nous sauver de la géhenne

Vous vous imposez nuit et jour.

Mais je proclame sans détour :

Le seul berger que je veux suivre,

C’est mon sauveur, le Dieu du livre.

Dans ses sentiers je veux marcher,

L’âme fondée sur ce rocher.

BOCQUILLON

Ma pauvre enfant, fille insensée !

Qui dans ta tête a mis de si folles idées ?

CLAIRE

Folie aux yeux du monde, et sagesse pour Dieu.

BOCQUILLON

Je ne puis tolérer tes discours odieux.

La sagesse du diable égare ta pensée.

Ton ignoble hérésie comme une peste infâme

Des enfants du pays contamine les âmes.

Disparais loin de moi, maîtresse de Satan.

Disparais de ma vue. Va-t’en ! Va-t’en ! Va-t’en !

MAUPRAT (émergeant de sa torpeur)

Pourquoi faut-il qu’elle s’en aille ?

Vous voulez la chasser, canaille !

BOCQUILLON

Ne vous en mêlez point, Mauprat !

Ceci ne vous regarde pas.

MAUPRAT

Pourquoi faut-il qu’elle s’en aille ?

BOCQUILLON

Pour préserver notre village

De l’erreur et de ses outrages.

MAUPRAT

Et vous voulez qu’elle s’en aille !

BOCQUILLON

Elle met ma paroisse en danger.

Qu’elle s’évade à l’étranger !

MAUPRAT

Pourquoi faut-il qu’elle s’en aille ?

BOCQUILLON

Qu’elle s’éloigne d’Audresselles

Et que son Cassagnac nous débarrasse d’elle.

MAUPRAT

Vous la chassez, mais de quel droit ?

N’oubliez pas qu’elle est à moi.

Elle est à moi, et rien qu’à moi.

Hélas ! Cruelle destinée !

Ma vie sans elle est ruinée.

Claire partie je suis perdu.

Mieux vaudrait que je sois pendu.

Pourquoi le ciel en sa colère

Me prive de ma tendre Claire ?

Quel est mon crime, et qu’ai-je fait ?

BOCQUILLON

Quel est ton crime, je ne sais !

Mais Dieu à toute connaissance

De tes fautes, de tes offenses

Péché non confessé,

Péché non avoué,

Qui n’a trouvé la grâce

Nous retrouve toujours et paraît en surface.

CHŒURS

Péché non confessé,

Péché non avoué,

Qui n’a trouvé la grâce

Nous retrouve toujours et paraît en surface.

MAUPRAT

Mon péché ! Mon péché !

CHŒURS

Le péché de Mauprat.

BOCQUILLON

Ton péché te rattrapera.

CHŒURS

Ton passé te retrouvera.

(Mauprat se remet à boire.)

MAUPRAT

Vous dites que ce Dieu sévère

Me pourchasse dans sa colère.

CHŒURS

Cette nuit-là, t’en souviens-tu ?

Le Cran-aux-Œufs, tel un fétu,

Brisa des huguenots la fragile nacelle.

T’en souviens-tu, Mauprat, forgeron d’Audresselles ?

MAUPRAT

Oui, comme si c’était ce soir.

J’entends les cris de désespoir.

Je revois la coque brisée

Sur la falaise balisée.

Oui, c’est moi qui portais le feu.

Il était donc là votre Dieu.

Il m’a vu, pauvre misérable.

Il m’a vu, naufrageur pendable.

Dans la tempête il était là,

Dans le noir épiant Mauprat.

Oui, mon péché…

CHŒURS

                                   Le forgeron sans âme

Dans la tourmente ourdit ce crime infâme.

MAUPRAT

La lanterne… le feu…

Oui, quel crime odieux !

Mon péché… ils n’avaient nulle chance…

Sur ces flots en démence.

En pleine mer ils auraient disparu

Et ce coffre aurait été perdu.

CHŒURS

Ce lourd coffre de cèdre aux solides ferrures.

Comme il t’en a tenté d’en briser la serrure ?

Qu’as-tu trouvé dans la cassette ?

Un trésor chargé de piécettes ?

MAUPRAT

Un énorme bouquin

Et quelques parchemins.

Ah ! mon péché me veut reprendre !

Dans ce coffre rien à revendre !

Point de louis, point de valeur !

Ce livre-là fait mon malheur !

Traître de livre, à tous les diables !

Pieux sermons, contes et fables !

(Il s’écroule.)