Acte IV

ACTE IV

Paris, la station de métro Barbès-Rochechouart. Un Quai.

Scène Première

MAMADOU – MOHAMED – LYNDA

(Mohamed est seul sur le quai, Mamadou le rejoint, tous deux portent un sac à dos.)

MOHAMED

Tu as ce qu’il faut ?

MAMADOU

Tu as l’oseille, mon pote ?

MOHAMED

La quantité ?

MAMADOU

Tout est dans le sac, mon pote. Autant que tu en veux !

MOHAMED

La qualité ?

MAMADOU

Là, pas de problème, mon pote ! C’est de la tocante, c’est pas du toc. T’en veux combien ?

MOHAMED

Vingt pour commencer.

MAMADOU

Alors ça fait deux cents. Les bons comptes font les bons amis, mon pote.

(Mamadou et Mohamed échangent des montres contre des billets, puis se séparent et vont s’asseoir chacun à une extrémité de la scène. Entre Lynda, elle est habillée comme au premier acte, mais ses vêtements sont défraîchis. Elle porte un sac à dos et une guitare. Elle s’installe sur un siège du milieu, vide une boîte de bière bon marché sortie de son sac, puis elle prend sa guitare, l’accorde, place l’étui ouvert à ses pieds. Elle chante, quelques passants jettent des pièces dans l’étui. Mamadou et Mohamed s’approchent pour l’écouter.)

LYNDA

« Avec une bêche à l’épaule,

Avec à la lèvre un doux chant,

Avec à la lèvre un doux chant,

Avec à l’âme un grand courage,

Il s’en allait trimer aux champs.

Pauvre Martin, pauvre misère,

Creuse la terre, creuse le temps.

Pour gagner le pain de sa vie,

De l’aurore jusqu’au couchant,

De l’aurore jusqu’au couchant,

Il s’en allait bêcher la terre,

En tous les lieux par tous les temps.

Pauvre Martin, pauvre misère,

Creuse la terre, creuse le temps. »

MOHAMED

‘Tain ! Qu’est-ce que c’est que ce rap ? Ce rap-là, j’avais jamais entendu.

MAMADOU

C’est pas du rap, ça mon pote, c’est du Bétouvaine.

LYNDA

Ça vous plaît, les garçons ?

MOHAMED

‘Tain ! Connaissais pas cette musique-là. J’ai pas l’habitude. Je ne savais pas qu’on pouvait se servir de plusieurs notes pour faire de la musique, tu vois ? Nous, notre musique à nous c’est le rap.

Rap, rap, rap, c’est le rap, c’est le rap

Rap du matin, rap jusqu’au soir

Rap à midi, rap à minuit

C’est le rap, c’est le rap,

C’est le rap, rap, rap.

T’en as marre de la vie ?

Chante le rap, chante le rap.

T’en as marre des soucis ?

Chante le rap, chante le rap.

T’en as marre des ennuis ?

Chante le rap, chante le rap.

Rap, rap, rap, c’est le rap, c’est le rap

Rap du matin, rap jusqu’au soir

Rap à midi, rap à minuit

C’est le rap, c’est le rap,

C’est le rap, rap, rap.

Avec le rap, mon vieux,

T’as plus de problèmes

C’est moins compliqué

Que jouer du Bitavenne

Tu peux pas louper l’bi-contre-ut,

Tu peux pas louper un bémol.

Rap, rap, rap, c’est le rap, c’est le rap

Rap du matin, rap jusqu’au soir

Rap à midi, rap à minuit

C’est le rap, c’est le rap,

C’est le rap, rap, rap.

Rap à gruyère, rap à carottes,

Rap à trié et rap à Nui

C’est le rap, c’est le rap,

C’est le rap, rap, rap.

(Pendant le rap de Mohamed, Mamadou a déposé son sac ouvert aux pieds de Lynda et s’est mis à danser.)

LYNDA

C’est très joli. C’est ça le choc des cultures.

(Chaque fois qu’elle chante, un ou deux passants s’arrêtent et lui jettent une pièce.)

« Sans laisser voir sur son visage

Ni l’air jaloux, ni l’air méchant,

Ni l’air jaloux, ni l’air méchant,

Il retournait le champ des autres,

Toujours bêchant, toujours bêchant.

Pauvre Martin, pauvre misère,

Creuse la terre, creuse le temps. »

MOHAMED

‘Tain ! Elle a une belle chetron, elle a une belle voix. La nature l’a bien servie.

MAMADOU

Pas comme nous deux, mon pote !

MOHAMED

On est bien contents de t’avoir rencontrée. Moi, c’est Mohamed Bendjellabah. Je viens de Hassi Messaoud.

MAMADOU

Moi, c’est Mamadou Djembé. Je suis de Bamako.

LYNDA

Moi aussi, je suis contente de me faire de nouveaux amis. Je m’appelle Lynda, et je viens de Syldurie.

MOHAMED

‘Tain ! C’est dans quel arrondissement, ça, la Silésie ?

LYNDA

Syldurie.

MAMADOU

Pas tout près d’ici, mon pote.

LYNDA

La Syldurie, c’est très loin, de l’autre côté du périphérique.

MAMADOU

En effet, ce n’est pas la porte d’à côté.

LYNDA (apercevant les montres dans le sac de Mamadou)

Oh ! C’est joli ! Des montres !

MAMADOU

C’est de la tocante, c’est pas du toc.

LYNDA

Je peux regarder ?

MAMADOU

Essayer c’est l’aimer.

LYNDA (fixe une montre à son poignet.)

Quelle classe ! Regardez un peu si j’ai du style. Et c’est du Cartier, en plus ! Ça me rappelle quand j’étais prin... Euh ! Je dis n’importe quoi.

MAMADOU

Alors, poupée, elle te plaît cette montre ? Quinze euros, parce que c’est toi. C’est pas cher.

LYNDA

Ce n’est pas cher, surtout pour du Cartier, mais je n’ai pas encore le cachet de Britney Speuarze.

(Elle cherche dans son étui à guitare.)

Trois euros, dix-sept centimes.

MAMADOU

T’en fais pas ma cocotte. Elle te plaît tant que ça ? Je t’en fais cadeau parce que tu es craquante et que tu as de beaux yeux.

LYNDA (le baisant sur la joue.)

Oh ! Merci ! Mamadou ! Tu es un ange.

MAMADOU

Le problème, c’est qu’on ne trouve pas facilement de chemises avec des manches pour les ailes.

LYNDA

C’est qu’il est drôle, en plus !

MAMADOU

Mais alors, surtout, tu ne dis à personne que c’est moi qui t’ai donné ça. Surtout pas aux keufs.

LYNDA

Pauvre Mamadou ! Tu as dû rester dans un courant d’air. Maintenant tu as la bronchite.

MAMADOU

Je n’ai pas toussé, j’ai dit : « keufs ». Les keufs, les poulagas, les flics, les poulets, les hirondelles.

LYNDA

En voilà une ménagerie !

MAMADOU

Les policiers, si tu préfères.

LYNDA

« Et quand la mort lui a fait signe

De labourer son dernier champ,

De labourer son dernier champ,

Il creusa lui-même sa tombe

En faisant vite, en se cachant.

Pauvre Martin, pauvre misère,

Creuse la terre, creuse le temps.

Il creusa lui-même sa tombe

En faisant vite, en se cachant,

En faisant vite, en se cachant,

Et s’y étendit sans rien dire

Pour ne pas déranger les gens.

Pauvre Martin, pauvre misère,

Creuse la terre, creuse le temps.

Pauvre Martin, pauvre misère,

Dort sous la terre, dort tout le temps. »

MOHAMED

‘Tain ! Elle est pas gaie ta chanson ! Moi ça me donne le bourdon.

LYNDA

Ce n’est pas ma chanson. C’est une chanson de Georges Brassens. Il a écrit ça en 1954.

MOHAMED

‘Tain ! J’étais même pas né !

LYNDA

Elle n’est pas gaie, cette chanson, peut-être, mais elle reflète bien la vie. Tu la passes dans la sueur et la galère, et comme salaire, tu as la mort. Tu ne sais même pas où tu vas. Tu restes dans le trou ? Tu montes au ciel ? Tu descends en enfer ? Tu reviens transformé en lapin ? Personne ne sait. Personne.

MAMADOU

Ça, c’est rudement vrai, mon pote.

Dis, Mohamed, tu me gardes mes affaires ? Je vais chercher de quoi fumer.

(Mamadou sort, Lynda reste seule avec Mohamed, des voyageurs vont assister à la scène qui va suivre, dans l’indifférence totale.)

Scène II

MOHAMED – LYNDA

LYNDA

« Avec une bêche à l’épaule,

Avec à la lèvre un doux chant,

Avec à la lèvre un doux chant,

Avec à l’âme un grand courage,

Il s’en allait trimer aux champs.

Pauvre Martin, pauvre misère,

Creuse la terre, creuse le temps. »

MOHAMED

‘Tain ! T’as vraiment une trop belle voix ! Moi ça me casse. Et puis t’es vraiment trop belle ! Tu me plais trop ! Je vais faire un malheur ! ‘Tain !

LYNDA (à part)

Encore un ! Cela faisait longtemps que je n’avais plus de jouet. Eh bien ! Je vais m’amuser un petit peu. Cela me consolera de mes chagrins.

MOHAMED

Pendant que l’autre crocodile du Niger est parti, on ne pourrait pas sortir ensemble ? Je connais la station Barbès comme ma poche. Il y a un petit coin bien caché dans le noir où personne ne viendra nous déranger. Je serai tranquille pour te câliner.

LYNDA

Allons, jeune homme, on se calme. Je trouve ce projet à la fois prématuré et précipité. Nous nous connaissons depuis dix minutes.

MOHAMED

Dix minutes, ça suffit pour savoir que c’est toi la femme de ma vie. Allez viens ! Fais pas la difficile. Ça sera pas long.

LYNDA

Désolée, mais c’est non !

MOHAMED

Je n’aime pas qu’on me dise non. Tu as compris ce que je veux ; ou tu me le donnes, ou je le prends.

LYNDA

Et mon pied dans les claouis, tu le veux aussi ?

MOHAMED

Tu viens avec moi, que ça te plaise ou non.

(Mohamed lui place un couteau sous la gorge. Lynda le maîtrise rapidement.)

LYNDA

Refais-moi ce coup là encore une fois et je te déboîte les deux épaules, pour commencer.

MOHAMED

Arrête ! Arrête ! Tu me fais mal ! Aïe ! Aïe !

(Lynda lâche sa prise.)

‘Tain ! Elle est glécin, cette meuf !

LYNDA

Je ne suis pas une fille à soldats. Tu as compris ? Il y a des boutiques pour ça. Tu paies, tu embarques la marchandise. On ne touche pas à Lynda. Avec les yeux, je tolère, avec les mains, colère.

MOHAMED

D’accord, d’accord, j’ai compris la leçon, pas besoin de révision. C’était juste pour rigoler.

LYNDA

Maintenant, tu sais que je n’ai pas le sens de l’humour.

MOHAMED

Je te demande pardon. Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai eu une pulsion, quelque chose. Est-ce qu’on peut quand même rester copains ?

LYNDA

Sans problème ! Je ne suis pas rancunière. Enfin ça dépend avec qui. Seulement, tiens-toi à carreau. (à part) Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour le casser, celui-là. On ne fait plus de jouets solides, maintenant.

(Mamadou revient avec un narghilé.)

Scène III

MAMADOU – MOHAMED – LYNDA

MAMADOU

Regarde-moi ça, mon pote. Qu’est-ce qu’on va s’en renifler !

(Les garçons commencent à fumer, laissant Lynda à l’écart.)

MOHAMED

‘Tain ! C’est du bon celui-là ! Qui c’est qui te l’a filé ?

MAMADOU

C’est Rachid. T’as raison mon pote. C’est pas du toc, comme mes breloques.

LYNDA

Eh ! Qu’est-ce que c’est que cette cafetière ?

MAMADOU

Elle débarque, mon pote ! Il ne faut pas la laisser comme ça toute seule dans Paris. Elle va se faire dévorer.

MOHAMED

T’inquiète pas pour elle. Elle sait se défendre. Pas besoin de garde du corps.

LYNDA

Vous avez l’air d’aimer votre truc, là. Je peux goûter ?

MAMADOU

Si tu veux. Mais mollo. Ce n’est pas pour les petites filles.

LYNDA

Je ne suis pas une petite fille. Vous allez voir.

(Elle aspire une longue bouffée.)

MAMADOU

Eh ! Doucement, ma puce ! Pas si vite !

LYNDA

C’est vrai que c’est sympa, votre théière qui fume.

(même jeu)

MAMADOU

Attention ! Pas comme ça ! Faut être habitué.

LYNDA

C’est fou ce que je me sens bien avec vous.

(même jeu)

MAMADOU (lui arrache des mains le narghilé.)

Ça suffit, maintenant. Ça peut être dangereux.

LYNDA

Mais... J’en veux encore.

MAMADOU

On t’aura prévenue. Ce n’est pas pour les petites filles.

LYNDA

Tiens ! Des girafes !

MOHAMED

Des girafes ?

LYNDA

Oui, des girafes. En face. Tu ne les vois pas ?

MOHAMED

‘Tain ! Elle voit des girafes maintenant. Complètement jetée ! Où est-ce que tu vois des girafes ?

MAMADOU

Te fatigue pas mon pote. Elle ne t’entend plus. Elle a changé de planète.

LYNDA

Elles sont mignonnes, en plus. Surtout celle qui a une cravate verte. Youhou ! La girafe ! Je n’avais jamais vu rire une girafe. Elle rit de toutes ses dents. On dirait Fernandel. Youhou ! Je vais aller la voir. Bougez pas les girafes. J’arrive.

MOHAMED

Eh ! Attention !

(Elle va brusquement traverser les voies, juste au moment où une rame passe. Mohamed la rattrape de justesse. La rame s’arrête, puis repart.)

LYNDA

C’est affreux ! Des dinosaures ! Ils ont avalé toutes les girafes. Mais qu’est-ce qui vous arrive, les garçons ? Vous êtes tout petits. Je vois la station de métro, toute petite. Je vois Paris, tout petit. De toutes petites girafes dans les rues. Oh ! La tour Eiffel ! Le Sacré-Cœur ! Pourquoi ils l’ont peint en rose ?

MOHAMED

‘Tain ! Complètement rétamée !

MAMADOU

T’en fais pas mon pote. Elle n’a pas oublié son parachute. Elle va atterrir en douceur.

LYNDA

Oh ! Mais ça descend. Ça descend.

MAMADOU

Qu’est-ce que je te disais ?

LYNDA

Qu’est-ce qui m’est arrivé ? C’était si beau là-haut. Les toits de Paris tout en bleu. Maintenant je me sens toute mélancolique. Une tristesse m’envahit. Des sentiments de mort. Oh ! Ta cafetière ! J’en veux encore.

MAMADOU

Une minute, Poupette. Maintenant, c’est vingt euros pour aspirer là-dedans.

LYNDA

Comment ça vingt euros ? Tu plaisantes ?

MAMADOU

Jamais dans les affaires.

LYNDA

Tu m’offres une montre de chez Cartier et tu me demandes vingt euros pour téter dans ton bazar ?

MAMADOU

Elle est vraiment naze de chez naze, mon pote.

(Elle veut prendre le narghilé des mains de Mamadou, empoignade. Mamadou lui donne une gifle.)

T’as pas bien compris les règles du jeu. On va te les expliquer. Maintenant que tu as goûté à l’aspégic, tu en voudras toujours plus. Et comme t’as pas d’argent, il va bien falloir en trouver. Alors, tu feras comme toutes tes copines. Tu vendras ton corps pour acheter de la poudre. Ce sera facile, pour toi, de trouver des clients, une jolie fille comme toi ! Tu leur feras payer le prix fort.

LYNDA

Écoute-moi bien, Mamadou. Je sais que je suis une moins que rien. J’ai dépiauté mon père comme un lapin. J’ai tabassé ma grande sœur. Je n’ai rien fichu à l’école. J’ai coupé les moustaches du chat. J’ai mené une vie de bâton de chaise. Je me suis poivrée au champagne, au whisky, et maintenant à la bière du « Mutant » à 1 euro 25 le pack, et pour couronnement de ma carrière, me voilà droguée. J’ai tous les vices qu’une fille puisse avoir. Tous les vices sauf un seul : mon corps, il est à moi, et rien qu’à moi. Je ne le donne à personne, je ne le prête à personne, et je le vends encore moins. Je permets aux hommes de m’aimer, mais jamais de me toucher. Le dernier qui a essayé, en ce moment, il est à la Salpêtrière. J’ai été sans pitié : six côtes cassées.

MOHAMED

‘Tain ! J’ai eu du pot, moi !

LYNDA

Je suis dans mes bons jours.

MAMADOU

Tu arrêtes de te prendre pour Wonderwoman et tu réfléchis à ce qu’on t’a dit. Nous, on va faire un tour chez Tati.

LYNDA

C’est tout réfléchi.

(Sortent Mamadou et Mohamed.)

Scène IV

LYNDA

(Elle reprend sa guitare.)

Où en étais-je ? Ah oui !

« Pour gagner le pain de sa vie,

De l’aurore jusqu’au couchant,

De l’aurore jusqu’au couchant,

Elle s’en ira bêcher la terre,

En tous les lieux par tous les temps.

Pauvre Lynda, pauvre misère,

Creuse la terre, creuse le temps. »

Pauvre Lynda ! Quel drosera es-tu encore allée butiner ? Dire que je croyais m’être fait de nouveaux amis. Le cours de ma vie n’est qu’une rivière infestée de piranhas. C’est à croire que je suis punie pour ma méchanceté.

Essayons de récapituler la situation. Mon enfance. Ma jeunesse. Ma crise. Mon départ. Ma vie ancienne en Syldurie. Elle n’était pas si détestable que je le pensais. Ma vie nouvelle à Paris. Ceux qui m’ont aimée : Julien. Cela ne fait pas tant que ça. Ceux qui m’ont trahie : Elvire, Gino, Stef, Cyril, Mamadou, Mohamed. Ça fait tout de même un petit paquet. Ce que j’ai gagné : Rien. Ce que j’ai perdu : Mon argent, mon père, ma famille, mon toit, ma dignité, ma foi en Dieu. Non, je ne l’ai jamais eue. Et ma moto. J’ai tout perdu sauf mon honneur. Pas encore.

« Sans laisser voir sur son visage

Ni l’air jaloux, ni l’air méchant,

Ni l’air jaloux, ni l’air méchant,

Il retournait le champ des autres,

Toujours bêchant, toujours bêchant.

Pauvre Martin, pauvre misère,

Creuse la terre, creuse le temps. »

Donc, j’ai fait un mauvais choix. Depuis mon départ de Syldurie, je me suis engagée sur une mauvaise voie. J’étais pourtant convaincue que c’était la bonne. Je me suis trompée. Je me suis enfoncée de plus en plus dans les ténèbres alors que je recherchais la lumière.

Quand on se trompe de route, il y a toujours moyen de faire demi-tour. Il va bien se trouver un giratoire un peu plus loin. Je ne peux pas continuer comme cela.

Mon père m’aimait bien. Est-ce qu’il m’aime encore ? Après ce que j’ai fait, il doit me haïr. Et c’est compréhensible. Si je reviens, il me fera mettre en prison. Et je l’aurai bien mérité. Après tout, c’est son argent que j’ai pris et que j’ai dilapidé.

J’ai les crocs, moi ! Si au moins il me restait deux ou trois chips !

(Elle fouille dans son sac à dos.)

Tiens ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

(Elle sort un livre de son sac.)

Mon Nouveau Testament ! Je l’avais emporté dans mes bagages et il a échappé au naufrage. Finalement, je n’ai pas tout perdu.

(Elle tourne les pages au hasard.)

Ah ! Les études bibliques en famille, auprès du feu, comme je les trouvais ennuyeuses ! Voilà que je commence à les regretter. J’étais heureuse, mais je ne le savais pas. Mon père m’aimait, ma grande sœur veillait sur moi. Et la chaleur du foyer, avec une bonne couette pour dormir !

Est-ce que ce livre a un pouvoir sur les gens ? Mon père a vraiment changé depuis qu’il en a entrepris la lecture. C’était un tyran perfide, il est devenu juste. C’était un despote haï, il est devenu un souverain aimé. La pauvreté, comme l’injustice, a reculé dans le royaume. L’ignorance aussi.

Je me souviens du dernier texte que nous avons lu ensemble. Je trouvais cette histoire grotesque. C’est dans Marc, ou dans Luc, je ne sais plus. Dans Marc. Non, dans Luc. Ah ! Voilà ! Chapitre quinze.

« Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : Mon père, donne-moi la part de la fortune qui doit me revenir. Et le père leur partagea son bien. Peu de jours après, le plus jeune fils rassembla tout ce qu’il avait et partit pour un pays lointain où il dissipa sa fortune en vivant dans la débauche. Lorsqu’il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à manquer de tout. »

Mais c’est fou ! C’est incroyable ! C’est ma propre histoire, la parabole de la fille prodigue. Et en plus, elle finit bien.

« Je me lèverai, j’irai vers mon père et lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi ; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils ; traite-moi comme l’un de tes employés. Il se leva et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut touché de compassion, il courut se jeter à son cou et l’embrassa. Le fils lui dit : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Mais le père dit à ses serviteurs : Apportez vite la plus belle robe et mettez-la lui ; mettez-lui une bague au doigt, et des sandales pour ses pieds. Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous ; car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir. »

Eh bien alors, ma fille ? Qu’est-ce que tu attends ? Qu’on vienne te chercher ? Allez ! Debout ma grande !

Et je suis en train de gober une histoire pareille ? Je vais rentrer chez moi, comme une belle fleur, juste à l’heure de l’apéritif. Papa va me dire : « Tu tombes bien, installe-toi, nous allions commencer. » Et la vie va reprendre son cours normal. Non mais tu rêves ! Cette histoire est stupide, et ce livre est stupide.

(Elle jette le Nouveau Testament qui tombe sur la voie ferrée.)

Je ne retournerai jamais en Syldurie.

Mais je ne descendrai pas plus bas dans la débauche. J’en ai assez fait. Je ne serai pas une toxicomane ; je ne ferai pas le trottoir pour payer ma drogue. Je cherchais un carrefour pour ma vie, le voilà, le carrefour, au bout de ce quai. Si je me place à l’entrée de la station, le conducteur n’aura pas le temps de freiner.

Ils veulent que je leur vende mon corps, ces pourceaux, eh bien ! je le leur donne, gratuitement. Ils n’auront qu’à le ramasser, en pièces détachées. Un œil ici, un morceau de péroné dix mètres plus loin.

(Elle s’approche de l’extrémité du quai. On entend le bruit de la rame qui s’approche.)

Quelle fin glorieuse pour une princesse !

Oh ! Ma guitare !

(Elle retourne chercher sa guitare puis revient à sa place. La rame est toute proche.)

Adieu, petite Lynda !

(La rame de métro s’engouffre dans la station, s’arrête quelques secondes, masquant toute la scène. Puis elle repart. Lynda est toujours au même endroit, sa guitare à la main.)

J’ai raté le métro.

C’est normal, j’ai aussi raté ma vie, je rate toujours tout.

Il me reste l’autre solution : retourner en Syldurie. Je serai bannie, en exil ou en prison.

Voilà ce que je vais faire. Je retourne en Syldurie et je paie ma dette : tout l’argent que j’ai pris à mon père. Cela me prendra toute la vie, mais je rembourserai. Maintenant c’est une question d’honneur. Je ferai la vaisselle dans les restaurants, je serai palefrenière, n’importe quoi, je descendrai dans les mines de cuivre. Mais je m’acquitterai de ma dette. Allez debout, Lynda ! Tu retournes au pays.

Oui, mais comment ? Par le train ? Par l’avion ?

(Elle compte l’argent dans son étui.)

Cinq euros et trente-deux centimes ! J’aurais tout de même dû garder ma moto. De toute façon, le réservoir était vide. Tout comme mes poches.

Alors allons-y à pied. Avec ces chaussures-là ? Je n’arriverai même pas à la gare du Nord.

Que faire ? Que faire ? Seigneur ! Aide-moi !

Scène V

LYNDA – FABIEN – FABIENNE

LYNDA

(Pendant qu’elle chante, les deux policiers s’approchent d’elle.)

« Et quand la mort lui a fait signe

De labourer son dernier champ,

De labourer son dernier champ,

Il creusa lui-même sa tombe

En faisant vite, en se cachant.

Pauvre Martin, pauvre misère,

Creuse la terre, creuse le temps. »

Il creusa lui-même sa tombe

En faisant vite, en se cachant,

En faisant vite, en se cachant,

Et s’y étendit sans rien dire

Pour ne pas déranger les gens.

Pauvre Martin, pauvre misère,

Creuse la terre, creuse le temps.

Pauvre Martin, pauvre misère,

Dort sous la terre, dors tout le temps. »

FABIENNE

Eh bien ! Fabien, toi qui aimes tant la chanson française, qu’en dis-tu ?

FABIEN

Mais c’est très beau ! Avoue que cette chanson nous change du rap et de toute leur musique de racaille. Mes félicitations, Mademoiselle. Vous êtes douée, et vous avez un beau filet de voix.

LYNDA

Dans ma situation, j’aurais préféré avoir un beau filet de bœuf. Mais j’apprécie le compliment. Et je suis toujours heureuse de rencontrer des gens qui apprécient Brassens. On m’avait pourtant dit que les porteurs de matraque étaient des gens incultes.

FABIEN

Les C.R.S. Mais nous, nous sommes la police. C’est un monde différent. Pas vrai, Fabienne ?

FABIENNE

C’est tout à fait différent.

FABIEN

Vous chantez bien, et en plus vous êtes très jolie.

(Fabienne le fusille du regard.)

LYNDA

Puisque vous aimez Brassens, vous pourriez peut-être mettre un petit billet dans ma boîte. Ça aiderait l’art à subsister.

FABIEN

Oui, bon, bref. Nous recherchons deux trafiquants. Vous ne les auriez pas vus par hasard ? Un boumbala et un bougnoule.

LYNDA

Un Africain et un Algérien, vous voulez dire ?

FABIEN

Si vous voulez.

LYNDA

Je préfère. J’ai vu passer personne.

« Au village, sans prétention... »

FABIENNE

Eh ! Tu as vu ça ? Qu’est-ce qu’elle a au poignet ?

LYNDA

Ça se voit ! C’est une montre.

« J’ai mauvaise réputation... »

FABIENNE

Elle en a du style avec ça !

FABIEN

Je peux la voir de plus près ?

LYNDA

Mais bien sûr. C’est de la tocante, c’est pas du toc. Et vous avez vu, elle vient de chez Cartier.

FABIENNE

La classe ! Elle ne s’habille peut-être pas chez Dior, mais elle se rattrape sur l’horlogerie.

FABIEN

Oui, mais là, vous avez un problème.

LYNDA

Quel problème ?

FABIEN

Le vrai Cartier, c’est avec un C, le vôtre s’écrit avec QU, comme un quartier d’orange.

LYNDA

Ah bon ? Tiens ? Je n’avais jamais remarqué. Maintenant que vous me le dites.

FABIEN

Ne nous prends pas pour des cloches.

FABIENNE

Où as-tu déniché ça, petite pétasse ?

LYNDA

On me l’a donnée.

FABIEN

Elle nous prend vraiment pour une grosse paire de bœufs.

FABIENNE

On te l’a donnée ? Ce ne serait pas Djembé qui te l’aurait vendue sous le manteau par hasard ?

LYNDA

Et d’ailleurs, qu’est-ce que ça peut vous faire ? Mamadou, il ne m’a rien vendu du tout. Il me l’a donnée, cette montre, parce qu’il me trouvait craquante et que j’avais de beaux yeux ?

FABIENNE

Tout à l’heure, ce sont tes clavicules qui vont craquer.

LYNDA

Et moi, comme une idiote, j’y ai cru.

FABIEN

C’est vrai que vous avez de beaux yeux. Il n’a pas menti.

(Fabienne le fusille à nouveau du regard.)

Vendu ou donné, cela ne change rien. Le recel est un délit puni par la loi. Sors-moi tes papiers !

FABIENNE

Et magne-toi !

LYNDA

Voilà, voilà, y a pas le feu.

(Elle fouille dans ses poches.)

Mohamed ! Le fumier ! Il m’a fait les poches !

FABIEN

J’attends.

LYNDA

Pendant qu’il me faisait son numéro de tout à l’heure. L’ordure !

FABIEN

Donc, tu n’as pas de papiers.

LYNDA

Mais si, j’ai des papiers. C’est cette raclure de Mohamed Bendjellabah qui me les a chouravés.

FABIEN

Alors, comme ça tu connais Bendjellabah. De mieux en mieux !

LYNDA

Même que si je le rattrape, ça va être sa fête.

FABIENNE

Tu en as de belles fréquentations ! Tu es de mèche avec eux, espèce de garce ! Tu es leur complice. Peut-être même le chef de leur bande.

FABIEN

Et en plus tu fais la manche. On va bien s’occuper de toi, ma beauté.

(Regard gorgonnesque de Fabienne.)

FABIENNE

Résumons-nous : tu n’as pas de papiers, tu fais de la mendicité, tu fais les yeux doux à mon collègue, et pour en rajouter, tu diriges un gang de trafiquants.

FABIEN

Commence par nous dire ton nom.

FABIENNE

Et plus vite que ça !

LYNDA

Lynda... Son Altesse Royale, Lynda, Victoria, Alexandra, Katrina, Oksana, Olga Soussaschnick-Sassouschnickof. Princesse de Syldurie. Il vous épate, mon pedigree ?

FABIEN

Pas du tout. Nous sommes dans un quartier très bien fréquenté. Moi-même, je suis le Président Sarkozy.

FABIENNE

Et moi, Elizabeth de Windsor. La numéro deux.

LYNDA

En France, on n’aime pas beaucoup les gens qui se promènent sans papier. Surtout s’ils ont des noms à coucher dehors.

FABIENNE

D’ailleurs, je suppose que c’est ton cas. Tu couches dehors.

LYNDA

Évidemment ! Ils m’ont viré de l’hôtel Georges Vé.

FABIENNE (la menaçant de sa matraque)

Je vais te passer un tuyau, greluche. N’essaye jamais de faire de l’humour avec un flic. Un flic, c’est idiot, ça ne comprend jamais rien, ça prend tout au premier niveau, alors si tu lui sors une blague, il croit que tu te paies sa fiole. Et tu ne te paieras pas longtemps la mienne, c’est moi qui te le dis.

LYNDA

Vous avez le droit de comprendre cela au premier niveau. Quand la vie allait bien pour moi, j’avais une suite à l’hôtel Georges Vé. Maintenant j’ai un carton boulevard Rochechouart.

FABIENNE

Ne t’inquiète pas pour cette nuit, on t’a trouvé un hôtel pas cher. On te place en garde à vue. Après la guitare, le violon.

FABIEN

Et comme on ne veut pas te voir vieillir à la Santé, on va te balancer dans le premier charter pour la Moldavie.

LYNDA

Syldurie.

Euh ! Non ? C’est vrai ? Je vais rentrer chez moi ? Et aux frais de la princesse ? Quoique dans cette affaire, la princesse, c’est moi.

Ce n’est pas une blague ? Je vais rentrer au pays ?

FABIEN

Et ça ne va pas traîner.

LYNDA

Oh ! Mon petit Fabien ! Vous êtes un amour de gallinacé.

(Elle se jette au coup de Fabien et le couvre de baisers retentissants.)

FABIENNE

Alors là ! Vraiment, elle exagère. Et toi tu la laisses faire ! On en reparlera au commissariat.

LYNDA

Mais tu es tout rouge, mon petit poulet. C’est la première fois qu’une fille t’embrasse ?

FABIENNE

Attends un peu, pintade, que je te déplume. Mon collègue, il connaît les règles de la galanterie. Il ne cognera jamais sur une fille. Mais moi je n’ai pas ce problème. Deux ou trois coups de matraque sur ton joli crâne, ça devrait te remettre les idées dans l’ordre. En plus, je ne risque pas d’endommager ta cervelle, tu n’en as pas.

FABIEN

Fabienne, tu es dure avec elle.

FABIENNE

Allez ! Embarque-moi ça !

(Fabien lui passe les menottes, Fabienne la pousse sans ménagement.)

LYNDA

Eh ! Ma guitare ! Bande de sauvages !

FABIENNE

Occupe-toi de ses affaires.

(Fabien ramasse rapidement son sac et sa guitare. Fabienne la pousse vers la sortie.)

LYNDA

Eh ! Dites ! Les nuls en géographie ! Ne vous gourez pas d’avion. Moi c’est la Syldurie. Pas la Tchétchénie. La Syldurie.

FABIEN – FABIENNE

La ferme !