Acte II

ACTE II

Paris, une suite de l’hôtel Georges V.

Scène première

LYNDA – ELVIRE

La scène est vide. On entend les deux jeunes filles arriver bruyamment. Lynda et Elvire entrent, chargées de paquets. Elles sont vêtues de robes de grands couturiers et portent des bijoux de valeur.

LYNDA

Alors, Elvire, as-tu bien apprécié cette soirée ?

ELVIRE

Absolument. Je passe toujours des moments sublimes en ta compagnie. Ce repas au « Fouquet’s » était un vrai plaisir.

LYNDA

La prochaine fois, je t’emmène au « Maxim’s ». Et je te ferais aussi découvrir la « Tour d’argent », face au Pont-Neuf. C’était, dit-on le restaurant préféré du roi Henri IV.

ELVIRE

On y sert de la poule au pot ?

LYNDA

Probablement.

ELVIRE

C’est tout de même extraordinaire. Tu es une étrangère, tu débarques de Slovénie...

LYNDA

Syldurie.

ELVIRE

Oui, pardon. Tu débarques de Syldurie et c’est toi qui me dévoiles ce que Paris a de plus merveilleux. Grands restaurants, grands hôtels, grands couturiers, grands magasins, Comédie française, Opéra Garnier. Tout ce luxe ! Et dire que j’ignorais tout cela ! Avant de te connaître, je n’étais qu’une petite Parisienne ordinaire.

LYNDA

Et maintenant tu fais partie du Paris mondain.

ELVIRE

Tu as totalement transformé ma vie. Tu es ma meilleure amie. Je t’aime de tout mon cœur.

LYNDA

Moi aussi, Elvire, je t’aime très fort. Quand je suis arrivée à Paris, totalement désorientée, c’est toi qui m’as prise en charge, qui m’as guidée dans cette ville immense, tu m’as été de bon conseil. Je n’oublierai jamais ta bienveillance à mon égard.

ELVIRE

Lynda, tu me fais trop d’honneur.

LYNDA

Mais peut-être as-tu envie d’aller dormir. Nous avons fait la fête toute la nuit, bien mangé, bien bu, bien dansé et bien charmé les jeunes hommes. N’est-ce pas, Elvire ?

ELVIRE

C’est normal, nous sommes les deux plus jolies filles de Paris. Et pour toi aussi, la chasse a été bonne. Ton Julien est resté collé à toi toute la nuit. Une vraie sangsue ! Garde-le bien celui-là ; il est tout à toi, tu peux en faire tout ce que tu veux, lui faire lever la patte comme un petit chien.

LYNDA

Ne t’inquiète pas, je vais bien m’occuper de lui. J’adore torturer les hommes, surtout quand ils sont amoureux.

ELVIRE

Tu ne serais pas une petite chipie ? Je m’amuse tellement avec toi ! Je n’ai vraiment pas envie d’aller dormir, je préfère rester en ta joyeuse compagnie. Nous pourrions continuer la fête dans ta suite royale.

LYNDA

Pourquoi pas ? On est très bien ici, à l’hôtel Georges Vé. Quand je pense que c’est l’heure de se lever et que nous ne sommes pas encore couchées. Sommes-nous raisonnables ?

ELVIRE

Ce n’est pas quand nous serons vieilles que nous pourrons nous défoncer vingt-quatre heures d’affilée. Que la fête continue !

LYNDA

J’ai toujours du champagne en réserve. Crois-moi, nous sommes à l’abri de la pénurie jusqu’à la prochaine guerre.

ELVIRE

Alors, profitons-en.

(Lynda va chercher le Champagne et en sert deux flûtes)

LYNDA

C’est du bon, celui-là ! Je me fournis directement chez Faujeton.

ELVIRE

Tu veux dire « Fauchon ». La meilleure épicerie de Paris.

LYNDA

Oui. Et je préfère ne pas te dire le prix. Tu en mourrais de jalousie.

ELVIRE

Tu ne regardes pas à la dépense pour satisfaire ta meilleure amie.

LYNDA

Tu le mérites bien.

(Elle aperçoit une lettre sur la table.)

Tiens ! Du courrier.

 

 

ELVIRE

Une lettre d’amour, évidemment.

LYNDA

Non, une facture.

ELVIRE

Ma pauvre chérie !

LYNDA

Ne te fais pas de souci pour moi. J’adore recevoir des factures, et plus encore les payer. Celle-ci est de « Fauchon », justement.

(Elle ouvre l’enveloppe.)

Génial ! Écoute-moi ça ! Accroche ta ceinture et cramponne-toi au fauteuil.

« Caviar iranien Rajfanjani, une boîte de 350 grammes : 8350 euros, toutes taxes comprises. » Tu t’imagines ? « Port et emballage : 3,90 euros. »

ELVIRE

On dirait que ça te fait plaisir.

LYNDA

Mais ça me fait bondir de joie. Plus de 8000 euros. Imagine un peu le prix au kilo.

ELVIRE

Moi ça me ferait peur.

LYNDA

Mais du caviar à 8000 euros ! Sais-tu avec quoi on réveillonne à la cour de Syldurie, depuis que papa a pondu ses réformes budgétaires ? – Avec des œufs de lumps. Et moi, princesse syldure déchue et déshéritée, je fais la fête avec du caviar à 8000 euros.

ELVIRE

Et comment vas-tu la payer, cette facture ? Ta banque t’accorde un crédit ?

LYNDA

Ridicule ! Passe-moi mon sac.

(Elle tire un chéquier de son sac et remplit un chèque.)

Et voilà ! J’ai fait mes provisions et mon chèque n’est pas sans provisions.

ELVIRE

8000 euros ! 350 grammes !

LYNDA

Sais-tu qui d’autre, à Paris, s’offre du caviar à ce prix-là ?

ELVIRE

Sûrement pas moi !

LYNDA

Moi, je vais te le dire : le président de la République.

ELVIRE

Nous sommes loin des œufs brouillés de Giscard d’Estaing.

LYNDA

Je suis devenue quelqu’un de très important. Comme disent les Américains : une vieille pie.

Tu l’as aimé au moins, mon caviar présidentiel ?

ELVIRE

C’était un délice.

LYNDA

Alors, toi aussi, tu es une vieille pie. Nous sommes deux vieilles pies.

Mais la matinée est déjà avancée et je n’ai pas dormi. J’ai plusieurs rendez-vous. D’abord, mon producteur : Gino Lalabrigido.

ELVIRE

Le grand Gino Lalabrigido ?

LYNDA

En personne.

 

 

ELVIRE

Quelle chance tu as !

LYNDA

Je dois aussi recevoir un certain Stéfano de Monaqui. Il doit me proposer d’intéressants placements financiers, pour devenir encore plus riche.

ELVIRE

Tu vas surpasser le Sultan du Brunei.

LYNDA

Et pour finir, un journaliste qui doit écrire un article sur moi. Un non à particule, je ne sais plus : Des Godelureaux.

ELVIRE

Des Gadéseaux. Je le connais. C’est un blondinet, il est mignon comme tout. Comme j’aimerais être à ta place ! Bon ! Je vois que tu as beaucoup d’occupations. Je vais te laisser et aller me reposer en pensant à toi.

LYNDA

Tu as raison, moi aussi, je vais essayer de dormir un peu en attendant Gino.

ELVIRE

À bientôt. Tu me raconteras tout ça.

LYNDA

Je n’y manquerai pas.

(Exit Elvire. Lynda s’allonge sur le canapé et s’assoupit. On frappe. Lynda va ouvrir. Entre Gino.)

Scène II

LYNDA – GINO

LYNDA

Bonjour, Monsieur Lalabrigido.

 

 

GINO

Vous pouvez m’appeler Gino. Nous nous connaissons bien, maintenant.

LYNDA

Veuillez excuser mon visage fatigué. Je n’ai presque pas dormi. J’ai travaillé pratiquement toute la nuit.

GINO

Mais vous êtes ravissante, comme toujours, Mademoiselle Soucha... Souchi... Chacha...

LYNDA

Appelez-moi Lynda. Maintenant, nous sommes amis intimes. Veuillez prendre place. Champagne ?

GINO

Non merci. Entrons tout de suite dans le vif du sujet, si cela ne vous ennuie pas : le film que nous venons de tourner ensemble, moi comme réalisateur et vous-même comme jeune première. D’abord, je tiens vraiment à vous féliciter, Lynda, vous avez été merveilleuse dans le rôle de Jessica. Le public va vous aduler et je vous promets une carrière fulgurante dans le septième art. Nous avons réalisé des études de marché : Les instituts sont unanimes. Nous allons battre le record de « Titanic ». Nous allons, vous et moi, gagner énormément d’argent avec ce film. Attendons-nous à plusieurs millions d’euros de bénéfice.

LYNDA

Vous savez, Gino, l’argent n’a pas beaucoup d’intérêt pour moi. C’est pour l’amour de l’art que je tourne.

GINO

Moi aussi, ma chère Lynda, bien entendu, mais comme chantait Gilbert Bécaud : « L’argent, l’argent, tout s’achète et tout se vend ». Même l’art et même le génie. C’est triste, mais que pouvons-nous y changer ? Notre siècle est ainsi fait.

LYNDA

Bien sûr ! Il faut envisager la chose avec philosophie.

GINO

Vous avez raison, et puisque nous en sommes rendus aux questions bassement matérielles, je prends la liberté de vous rappeler les termes du contrat que nous avons signé ensemble. Il est convenu à l’article 7 alinéa B que vous devez participer à vingt pour cent des frais de réalisation du film.

LYNDA

Mais parfaitement. Je me souviens très bien de cet article.

GINO

C’est la raison pour laquelle je vous serais reconnaissant de bien vouloir me verser la somme de 400 000 euros.

LYNDA

400 000 euros, cela me convient.

GINO

Cette somme peut vous paraître lourde, mais soyez sans crainte, les places vendues vont rééquilibrer très largement cette dépense. Au cas où vous seriez un peu gênée, nous pouvons nous arranger. Donnez-moi 100 000 euros maintenant, et le solde le mois prochain.

LYNDA

Je ne suis jamais gênée, cher ami. Voici mon carnet de chèques. Nous disions 400 000. À l’ordre de... ?

GINO

« GL Productions ».

LYNDA

« GL Productions ». Voilà ! Signé : Lynda, avec un Y.

GINO

Je vous remercie, Lynda. Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps. Je vous laisse récupérer votre nuit de travail. Lisez bien les journaux, on va beaucoup parler de nous.

LYNDA

À bientôt, Gino.

(Exit Gino. Lynda se rallonge et se rendort. On frappe. Lynda se lève et va ouvrir. Entre Stéfano).

Scène III

LYNDA – STÉFANO

STÉFANO

Bonjour, Mademoiselle Chachachi...

LYNDA

Appelez-moi Lynda. C’est plus simple.

STÉFANO

Je vous remercie, vous pouvez m’appeler Stef. Cela facilitera les relations.

LYNDA

Excusez mon visage fatigué. J’ai travaillé toute la nuit. J’ai très peu dormi.

STÉFANO

Je ne m’en suis pas aperçu. Vous êtes toujours très belle.

LYNDA

Je vous remercie.

STÉFANO

Ainsi que nous étions convenus, je souhaitais vous rencontrer pour vous parler d’un placement financier extrêmement intéressant pour vous. Vous lisez « Le Nouvel économiste », je suppose.

LYNDA

Non.

STÉFANO

Vous écoutez « Radio Classique » ?

LYNDA

En effet ! J’aime beaucoup les musiques de film.

STÉFANO

Alors, vous devez tout savoir.

LYNDA

Pour tout avouer, je n’y connais rien à l’économie. Pour moi, c’est du grec.

STÉFANO

Ce n’est pas grave. Je vais essayer de vous expliquer tout cela simplement, dans un langage profane. Vous avez entendu parler du groupe Péchinavey, bien entendu.

LYNDA

Non.

STÉFANO

En effet, vous avez de graves lacunes. En résumé, le groupe Péchinavey vient d’acheter le groupe Saint-Gaudouche. C’est un événement d’une importance capitale. Évidemment, les actions Péchinavey vont monter comme des fusées. Achetez du Péchinavey maintenant et, je vous le garantis sur mes trente ans d’expérience au service de la finance, dans deux mois, votre capital aura doublé, et dans un an, il aura décuplé. Et c’est à ce moment que vous vendrez, parce que les cours vont commencer à se stabiliser, puis à baisser progressive-ment. Mais je serai là pour vous guider dans vos démarches.

LYNDA

Mais c’est une affaire ! Gagner tant d’argent sans effort ! J’aime l’argent ! Je ferais n’importe quoi pour de l’argent ! J’épouserais le doyen de l’humanité pour de l’argent ! Où faut-il signer ?

STÉFANO

Ici, en bas. Précédé de la mention « Lu et approuvé ». Et vous me signez un chèque.

 

 

LYNDA (ayant exécuté)

Voilà ! Toutes mes économies. Pourquoi les faire dormir sur un livret à 2,4 % ?

STÉFANO

Vous avez bien raison. Au revoir, Mademoiselle Sichoucha... Lynda.

LYNDA

Au revoir Stef.

(Exit Stéfano)

LYNDA (en aparté)

Mon petit papa, tu devrais être fier de ta fille. Je n’ai pas enterré ton talent. Je suis en train de faire fructifier ton capital. Je vais pouvoir entrer dans la joie de mon maître.

(Elle s’allonge à nouveau et s’endort. On frappe. Elle va ouvrir. Entre Des Gadéseaux.)

Scène IV

LYNDA – DES GADESEAUX

DES GADESEAUX

Mademoiselle Lynda Souchichou... ?

LYNDA

C’est elle-même. Vous pouvez m’appeler Lynda. C’est plus simple.

DES GADESEAUX

Je vous remercie. Cyril Des Gadéseaux, du Provocateur républicain. Mais vous pouvez m’appeler Cyril.

LYNDA

Enchantée ! Veuillez excuser mon visage fatigué, j’ai travaillé toute la nuit et je n’ai pratiquement pas dormi.

DES GADESEAUX

Mais vous êtes charmante, vraiment charmante.

LYNDA

Vous n’êtes pas difficile !

(À part.)

C’est pourtant vrai qu’il est mignon, le petit gribouillard !

(À Des Gadéseaux)

Vous prendrez bien une coupe de champagne.

DES GADESEAUX

Très volontiers.

LYNDA

Asseyez-vous sur le canapé, à côté de moi, nous serons plus à l’aise pour parler.

DES GADESEAUX

Avec plaisir. Donc, résumons-nous, vous vous appelez Lynda.

LYNDA

Avec un Y.

DES GADESEAUX

Avec un Y. Bien. Et vous êtes une véritable princesse. Vous êtes née en Slovaquie.

LYNDA

Syldurie.

DES GADESEAUX

En Syldurie. Et comment vous est venu le désir de faire du cinéma ?

LYNDA

Eh bien ! Quand j’étais petite, mon père m’a emmenée voir « le Dictateur » de Chaplin. C’est ainsi que m’est venue la vocation.

DES GADESEAUX

Je vous remercie ; permettez-moi de prendre quelques photos.

LYNDA

Mais je vous en prie.

(Lynda prend des poses « à la Marilyn ». Des Gadéseaux la photographie.)

DES GADESEAUX

Voilà, je vous remercie beaucoup. Je suis au regret de vous quitter.

LYNDA

Comment ? Vous allez déjà partir ? Mais vous n’avez posé que deux questions.

DES GADESEAUX

Rassurez-vous, Lynda, même avec trois mots sur mon carnet, je vous ferai un article particulièrement élogieux. C’est tout l’art du journalisme. Exploiter tous les non-dits pour compiler les informations. « Ne rien voir, ne rien entendre, tout écrire. » Telle est ma devise.

LYNDA

Vous êtes donc si pressé de partir ?

DES GADESEAUX

Malheureusement, oui. Je dois rencontrer le pasteur Lilianof, de la Mission Protestante Évangélique de Paris. Sa compagnie sera beaucoup moins agréable que la vôtre.

LYNDA

Un vieux théologien poussiéreux ?

DES GADESEAUX

Vous avez tout compris.

LYNDA

Une autre coupe de champagne, avant de nous séparer.

DES GADESEAUX

Oui, une petite flûte, un picolo, pour la route.

LYNDA

Cyril, j’aimerais que nous fassions plus ample connaissance. Que diriez-vous d’une soirée, rien que toi et moi, au Fouquet’s.

DES GADESEAUX

Au Fouquet’s ? Mais avec le plus grand plaisir, ma chère Lynda. J’aurais voulu y faire des photos pour l’élection du Président, mais ils ne m’ont pas laissé entrer.

LYNDA

Je vous y ferai entrer, moi, au Fouquet’s, et même à l’Élysée.

DES GADESEAUX

Maintenant, il faut vraiment que j’y aille. Vous êtes très jolie. Vous me plaisez beaucoup. On se rappelle ?

LYNDA

Vous aussi, Cyril, vous me plaisez beaucoup. À bientôt.

Scène V

LYNDA

Encore une flèche tirée en plein cœur ! Décidément, ma petite Lynda, tu es championne dans toutes les disciplines. Et ce lourdaud de Wladimir qui dit que je dois m’entraîner pour gagner ! Mais je suis une gagnante. M’y voici, sur le podium. J’entends déjà la Marseillaise. Tout ce que je fais réussit. Je suis la meilleure. Je suis belle, je suis riche et bientôt célèbre. D’ici quelques jours, mon film va sortir en salle et m’élever jusqu’à l’Olympe. J’ai fait le plein d’actions Péchitruc. Et pour la séduction, je suis redoutable. Je l’ai bien ligoté ce petit folliculaire. Il est à moi, maintenant, je le tiens, il ne m’échappera pas. Et en plus, je l’aime.

Bien, maintenant, je vais me reposer. Je n’ai toujours pas dormi. Je ne me lève pas avant dix-huit heures, je prends une bonne douche et je retourne faire la fête avec Elvire. Que va-t-on fêter cette nuit ? Mais bien entendu ! Mes actions Péchimachin !

(Elle s’allonge une nouvelle fois et s’endort. On frappe).

Quoi encore ? Je n’attends plus personne. Qui est-ce ?

Scène VI

LYNDA – JULIEN

LYNDA

Qui est-ce ?

JULIEN

Julien.

LYNDA

Julien ? Quel Julien ? Ah ! Julien !

(à part)

Ah non ! Pas encore ce paquet de glu !

Entre !

(Entre Julien.)

JULIEN

Ah ! Lynda ! Te retrouver enfin ! Ma Lynda ! Mon amour !

LYNDA

Ton amour ? Et depuis quand ?

JULIEN

Mais depuis que je t’ai vue ! Depuis que mes yeux ont croisé tes yeux. Depuis que ma bouche a frôlé ta bouche. Depuis que mes mains ont saisi tes mains...

LYNDA

Ah ! Oui ! C’est vrai. Excuse mon visage fatigué, Julien, j’ai travaillé toute la nuit et...

JULIEN

Arrête, Lynda ! Nous avons fait la fête toute la nuit. Nuance. Avec ta copine Elvire. Tu t’en souviens, tout de même ? Si tu appelles ça travailler !

LYNDA

Euh ! Oui. Pardonne-moi. Je n’ai pas dormi et j’ai l’esprit tout embrouillé. J’allais me coucher.

JULIEN

Lynda, je ne peux plus me passer de toi. Je ne peux plus vivre une heure sans toi. Tu m’as conquis, tu m’as vaincu, tu as capturé mon cœur. Je suis ton prisonnier.

LYNDA

Comme c’est poétique !

JULIEN

Mon amour, mon trésor, depuis que tu m’as serré dans tes bras, que tes yeux ont pénétré les miens comme deux poignards...

LYNDA

On m’a déjà dit que j’avais un regard meurtrier, mais là tu exagères.

JULIEN

Quand tes lèvres se sont collées sur les miennes, elles m’ont foudroyé.

LYNDA

C’est l’électricité statique.

JULIEN

Enfin, quand tu m’as déclaré ton amour, j’ai cru en mourir.

LYNDA

Je t’ai déclaré mon amour ? Moi ?

JULIEN

Mais enfin, Lynda, as-tu déjà tout oublié ? Nous avons dansé toute la nuit. Tu t’es frottée contre moi. Tu m’as allumé comme un vieux cigare.

LYNDA

Oui, c’est possible. J’en ai tellement fait et tellement dit ! Quelle nuit !

JULIEN

Alors, tout ça, c’était de la comédie ?

LYNDA

Peut-être pas. J’ai pu être amoureuse de toi dix minutes, un quart d’heure. Il faut dire que j’avais déjà trois litres de champagne dans le réservoir. Je t’ai peut-être déclaré mon amour dans un moment de délire éthylique. J’aurai dit « je t’aime » à n’importe qui et même à n’importe quoi : à un âne, à un orang-outang. Et toi tu tiens de l’un et de l’autre.

JULIEN

Comment oses-tu me traiter ainsi, après m’avoir donné tant d’espoir ? Mais je tiens à toi, je t’aime, je ne te quitterai pas.

LYNDA

Eh bien si ! Justement ! Tu vas me quitter, tu vas saisir la poignée de porte et tu vas débarrasser ma vue de ton image ridicule.

JULIEN

Lynda ! Tu ne peux pas me chasser comme ça. Je t’aime, Lynda, je vais mourir. Je suis mort. Tu m’as tué.

LYNDA

Eh bien ! moi je ne t’aime pas. Et je n’aurai aucune peine à trouver un garçon mieux façonné que toi. D’ailleurs, j’en aime un autre, un journaliste.

JULIEN

Mais, Lynda !

LYNDA

Fiche le camp !

JULIEN

Lynda !

LYNDA

Disparais !

JULIEN

Lynda !

LYNDA

Casse-toi !

JULIEN

Lynda !

LYNDA

Mets les bouts !

JULIEN

Lynda !

LYNDA

Arrache-toi !

JULIEN

Lynda !

LYNDA

Dehors !

(Elle le pousse vers la sortie.)

Encore un jouet de cassé !