Acte IV

Le restaurant de Pi Seng Li.

Scène première

PI SENG LI – FABIENNE – LYNDA

Fabienne, en tenue de serveuse de restaurant, et Pi Seng Li attendent le client. Entre Lynda, une perruque lui cache les yeux et une partie du visage. Elle va s’asseoir à une table, regarde le menu.

PI SENG LI

Soyez la bienvenue dans humble Palais de l’Empire du Dragon de la Muraille de Chine et du Yang Tsé Kiang, honorable mademoiselle. Très bonne cuisine chinoise, pas chère. Rouleaux de printemps, pâtés impériaux, salade au crabe, soupe aux nids d’hirondelles…

LYNDA

Nids d’hirondelles ?

PI SENG LI

Très bon. Nouilles tressées en forme nids d’oiseau.

LYNDA

Eh bien ! Je vais y goûter. Une soupe aux nids d’hirondelles, ensuite un bœuf chop suey, un riz cantonais, et une demi-bouteille de Côtes du Rhône.

PI SENG LI

À votre service, honorable mademoiselle.

(Pi Seng Li part en cuisine, Fabienne vient lui servir l’apéritif.)

FABIENNE

L’apéritif vous est offert par la maison.

LYNDA

Merci infiniment, vous êtes fort aimable. 

FABIENNE

Cette voix me rappelle quelqu’un. Il faudrait que je voie son visage.

(Entrent Mamadou et Mohamed.)

Scène II

PI SENG LI – FABIENNE – LYNDA – MAMADOU – MOHAMED

MOHAMED

‘Tain ! Les keufs ! Cassons-nous !

MAMADOU

Où tu vois les poulets, mon pote ?

MOHAMED

Mais là ! En face de toi ! C’est la folle qui voulait nous matraquer l’autre jour.

FABIENNE

Calmez-vous, les petites racailles. Je ne fais plus partie de la police. Alors continuez vos petits trafics. Ça m’est bien égal.

MAMADOU

C’est vrai ? Vous n’êtes plus flic ?

FABIENNE

Est-ce un uniforme de pieuvre, ça ?

MOHAMED

Alors, vous n’êtes plus armée ?

MAMADOU

Viens, mon pote. On va lui casser la figure.

FABIENNE

Ne cherchez pas les problèmes. Même sans mes outils, je suis capable de vous maîtriser tous les deux d’une seule main. Alors choisissez : ou bien je vous sers des nouilles, ou bien je vous sers des torgnoles.

MOHAMED

Ben ! En fait, on était venus pour casser la croûte.

FABIENNE

Alors, prenez la peine de vous asseoir. Il y a de la place, installez-vous où vous voulez.

MOHAMED (apercevant Lynda)

‘Tain ! Vise-moi un peu cette fille !

MAMADOU

Ça pour un canon, mon pote, c’est un canon !

MOHAMED

Un canon avec lequel je boirais bien un petit canon.

MAMADOU

On s’installe à côté d’elle ?

MOHAMED

T’es pas fou ? Elle va nous envoyer bouler !

MAMADOU

Laisse-moi faire, mon pote.

(À Lynda)

Euh… Bon appétit, mademoiselle. Est-ce que ces places sont libres, s’il vous plaît ?

LYNDA

Mais bien sûr.

MAMADOU

Est-ce qu’on peut vous offrir un verre ? On vous trouve très jolie.

LYNDA

Pourquoi pas ? Je voyage en autobus. Et vous aussi, vous m’êtes très sympathiques.

MAMADOU

Fabienne ! Trois kirs, s’il vous plaît.

MOHAMED

Je m’appelle Mohamed, je suis de Hassi Messaoud.

MAMADOU

Moi, je suis Mamadou, je viens de Bamako.

LYNDA

Enchantée. Moi, c’est Véra.

MOHAMED

C’est un joli nom, Véra. Et qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

LYNDA

Fais bien attention où tu poses tes mains, Mohamed. Souviens-toi de ce qui t’est arrivé dans le métro.

MOHAMED

Dans le métro ?

MAMADOU

Il t’est arrivé quelque chose dans le métro ?

(Lynda dégage les cheveux de sa perruque.)

MOHAMED

‘Tain ! C’est Lynda !

MAMADOU

C’est Lynda, mon pote ! Ça pour une surprise !

LYNDA

Chut ! Taisez-vous imbéciles ! Vous faire erreur, messieurs. Je Vera Antonova. Vinir Boulgaria trouver travail Frantsiya. Boulgaria, pas travail, pas manger, pas maison : rien.

MAMADOU

Frantsiya pas beaucoup mieux.

(Entre Fabien, en civil.)

Scène III

PI SENG LI – FABIENNE – LYNDA – MAMADOU – MOHAMED – FABIEN

LYNDA (à part)

Et voici notre joli cogne au cœur de poète.

MOHAMED

‘Tain ! Encore une pieuvre !

MAMADOU

On se casse mon pote.

FABIEN

Salut les petits loubards. Ne vous occupez pas de moi, je ne suis pas en service.

PI SENG LI

Soyez le bienvenu dans humble Palais de l’Empire du Dragon de la Muraille de Chine et du Yang Tsé Kiang, honorable policier en civil.

FABIEN

Bonjour, Pi Seng. J’ai toujours grand plaisir à manger chez toi. Et puis je suis affamé comme une pieuvre. J’apprécierais quelques beignets de calamars.

PI SENG LI

C’est comme ci c’était déjà servi. Veuillez prendre place, honorable ami.

(Fabien s’installe. Fabienne lui sert l’apéritif.)

FABIENNE

L’apéritif est offert par la maison, honorable céphalopode.

FABIEN

Fabienne, ma vieille branche ! Ce n’est pas vraiment la faim qui m’attire dans ce lieu. J’avais vraiment envie de te revoir.

FABIENNE

Oh ! Je te manque donc à ce point ?

FABIEN

Le commissariat du Dix-huitième sans toi, tu sais, c’est comme une ruche sans abeilles. Circulez, il n’y a rien à voir. Il faut dire que tu mettais de l’ambiance. Et pour être certaine qu’on ne t’oublie pas, tu as conclu ton spectacle par une sortie remarquable.

FABIENNE

J’ai vraiment donné de mon meilleur. Yssouvrez adore les baffes, alors je lui ai servi du haut de gamme : une droite, une gauche, une droite, en plein dans les mandibules, et deux coups de boule comme dessert. Rendez-vous chez le dentiste en urgence.

(Entre Mansinque.)

Scène IV

PI SENG LI – FABIENNE – LYNDA – MAMADOU – MOHAMED – FABIEN – MANSINQUE

FABIENNE

Tiens ! Voilà « C’est exact ». Je croyais qu’il n’aimait pas la cuisine asiatique.

FABIEN

Je l’ai invité une fois et depuis il y a pris goût.

MOHAMED

‘Tain ! C’est le commissaire, maintenant.

MAMADOU

Toute la flicaille vient manger ici, présentement, mon pote.

MOHAMED

Barrons-nous !

LYNDA

Vous m’avez l’air d’avoir la conscience tranquille, vous deux.

MAMADOU

Ne t’en fais pas mon pote. Mansinque, il n’a plus rien à faire de nous. Il ne pense plus qu’à sa rentraite.

MANSINQUE

C’est exact.

MAMADOU

C’est de l’autre espèce de taré qu’il faut se méfier, là dis donc !

MANSINQUE

C’est exact.

PI SENG LI

Soyez le bienvenu dans humble Palais de l’Empire du Dragon de la Muraille de Chine et du Yang Tsé Kiang, honorable commissaire. Très bonne cuisine chinoise, pas cher. Rouleaux de printemps, pâtés impériaux, salade au crabe, soupe aux nids d’hirondelles…

MANSINQUE

Nids d’hirondelles, pour commencer.

FABIENNE

Il faut que j’aille servir.

PI SENG LI

Aujourd’hui, pas beaucoup de clients, honorable Fabienne. Moi servir. Vous rester ici, continuer parler avec jeune homme.

(Fabienne s’assoit à la table de Fabien. Pi Seng Li va servir Mansinque, puis Mohamed et Mamadou.)

Maison offrir apéritif, honorable commissaire.

MANSINQUE

Merci.

FABIEN

Alors, ma grande, ton nouveau travail ? Tu le sens bien ?

FABIENNE

Je suis très bien, ici. D’accord, le métier manque un peu d’action, mais je m’y habituerai.

FABIEN

Évidemment ! Cela change du commissariat. Sans ta matraque et tes menottes, tu dois te sentir toute nue.

FABIENNE

Paie-toi ma tête ! Mais si tu veux le savoir : j’en avais assez de cette vie. Ici, tu sais, je découvre un univers nouveau. Maintenant, les gens me sourient dans la rue. Et puis, Pi Seng est très gentil avec moi. Il m’apprend la cuisine. C’est toujours utile si on veut trouver un conjoint.

FABIEN

« La cuisi-i-ne, qui retient les petits maris, qui s’débi-i-nent. »

FABIENNE

Juliette Greco.

FABIEN

Oui. Mais je croyais que tu ne voulais pas de bonhomme dans tes jambes.

FABIENNE

La bouche dit des mots, et le cœur en a d’autres. Ma vie est en train de changer, donc je pense différemment.

MOHAMED

On est vraiment contents de te revoir, Ly… Véra.

MAMADOU

Mais pourquoi tu ne veux pas qu’on t’appelle Lynda ?

MOHAMED

Et pourquoi tu ne veux pas qu’on voie tes yeux ?

LYNDA

Appelez-moi comme vous voulez. Mais ne criez pas comme ça mon nom dans les rues. Je suis revenue à Paris incognito.

MOHAMED

Une conie quoi ?

LYNDA

Je ne veux pas qu’on me reconnaisse. J’ai mes raisons.

MOHAMED

D’accord. Tu es une grande cachottière.

MAMADOU

N’empêche, on est vraiment contents que tu sois revenue nous voir. Maintenant que te voilà reine de Sibérie, on croyait que tu nous avais oubliés.

MOHAMED

Nous en tout cas, on ne t’a pas oubliée.

FABIENNE

J’ai découvert beaucoup de choses. Premièrement : je ne suis pas un outil. Je suis une femme, je suis capable de penser, d’éprouver des sentiments, d’avoir des opinions. Nul n’a le droit d’emprisonner mon cœur et mes pensées dans un système. Tu dois te dire comme les autres que je n’ai aucune féminité, que j’aurais dû être un homme, que si on me parle d’autre chose que de baston, je suis larguée.

FABIEN

Mais pas du tout, Fabienne. Je t’apprécie beaucoup, tu sais. J’ai toujours aimé faire équipe avec toi. Mais maintenant que tu as quitté l’uniforme, je découvre une nouvelle Fabienne, encore plus agréable.

FABIENNE

On ne choisit pas toujours le parcours de sa vie. J’aurais souhaité la mienne un peu plus bucolique. Mais c’est ainsi. Je suis née aux Quatre-mille. Un père buveur, une mère dépressive. Il a fallu que j’apprenne à me défendre. Je n’ai pas pu étudier. J’étais livrée à la rue. D’abord j’ai reçu des coups, puis j’ai commencé à les rendre. Et plus j’en donnais plus j’y prenais de plaisir. J’étais devenue aussi forte qu’un homme. Personne dans la cité n’osait me provoquer. Quand il a fallu travailler, je ne savais rien faire. Alors, je me suis engagée dans la police. Ils m’ont dit que j’étais un peu limitée sur le plan intellectuel, mais que je compensais sur le plan physique.

FABIEN

Une athlète complète, aurait dit le capitaine Haddock.

LYNDA

Et qu’êtes-vous devenus depuis notre dernière rencontre ? Mamadou : toujours dans l’horlogerie ?

MAMADOU

Hélas oui ! Je ne sais plus. En fait, on ne sait plus très bien où on en est. On voudrait arrêter toutes nos frasques. On n’a pas le courage. On est trop bêtes. Si tu pouvais nous aider à changer de vie !

LYNDA

Mais c’est mon désir le plus cher ! Vous voulez changer de vie ? Faites confiance à celui qui a changé la mienne.

FABIENNE

J’aimerais tellement changer de vie ! Connaître l’amour, serrer un homme dans mes bras sans risquer de lui casser trois côtes.

FABIEN

Je me livrerais volontiers à ton étreinte, et j’en accepterais tous les risques.

FABIENNE

Fabien ! Je te parle d’amour et tu te moques encore de moi !

FABIEN

Je ne raille pas. Il y a si longtemps que je voulais te dire… Et je n’ai jamais osé. Alors puisque tu me tends un peu la perche…

FABIENNE

Oh ! Fabien ! Tu as enfin compris ! Les yeux expriment des mots que les lèvres ne savent pas prononcer. Nous aurions pu nous aimer jusqu’à la vieillesse sans jamais nous le dire.

MOHAMED

Nous en avons assez de nos trafics malhonnêtes, maintenant nous avons honte, et nous en avons assez d’avoir honte.

MAMADOU

Ce qui me fait le plus honte, c’est que nous avons promis à Aïcha d’aller nous rendre à la police. Et nous ne le faisons pas. Nous sommes trop lâches. Au lieu de cela nous détalons comme des lièvres dès qu’une pieuvre montre le bout de son tentacule.

LYNDA

Qui est Aïcha ?

MOHAMED

Aïcha, c’est une fille merveilleuse : une travailleuse sociale, médiatrice de proximité. C’est elle qui arrondit les angles entre les flics et nous. C’est elle qui va supplier le juge pour nous éviter la prison ferme. Sans elle, nous serions à la Santé depuis longtemps. Elle se scie en quatre pour les petites frappes de nous autres, et nous ne lui donnons rien en retour. Nous agissons toujours comme des petits voyous, comme des racailles de banlieue.

LYNDA

Vous avez raison de vouloir renoncer à votre mauvaise vie. Vous rendre à la police serait un bon commencement. Une fois votre dette payée aux hommes, vous prenez un nouveau départ, et pourquoi pas un départ avec Dieu ?

MOHAMED

Nous savons tout cela, Lynda. Mais nous avons peur. Tu ne connais pas Yssouvrez, le nouveau commissaire division-naire. C’est une sombre brute, un Hitler de quartier. Il n’aura aucune pitié pour nous. Il ne nous laissera aucune chance.

MANSINQUE

C’est exact.

LYNDA

Je comprends.   

FABIEN

Si jamais Pi Seng a besoin d’un plongeur, parle-lui de moi. Te souviens-tu du jour où nous sommes montés chez les Diallo ? Je t’avais fait part de mes états d’âme. Ils n’ont pas changé. Je voudrais changer de peau comme un serpent, me frotter contre une pierre pour me débarrasser de cette tenue, et surtout de cette âme de policier. J’aurais voulu être poète, écrire des chansons d’amour, des chansons qui parlent aussi de justice, de paix, de liberté. Je rêvais d’un monde idéal et je croyais pouvoir le changer. Enfant, je voulais être policier pour mettre les voleurs en prison. Et puis je suis devenu adulte. Je croyais toujours à la justice, alors je me suis engagé dans la police. Et voilà qu’on m’envoie dans les écoles maternelles chercher de petits Africains ! Et on m’envoie dans les taudis jeter à la rue les misérables qui s’y abritent ! Je voulais servir la justice et c’est le contraire qui m’arrive. Je suis le serviteur d’un système pervers, fondé sur le pouvoir de l’argent, l’exclusion, la xénophobie, et l’égoïsme.

FABIENNE

Est-ce que tu lis toujours la Bible ?

FABIEN

Oui.

FABIENNE

J’ai commencé à la lire aussi, afin de satisfaire ma curiosité.

LYNDA

Les garçons, avez-vous bien reçu mon colis ?

MOHAMED

Oui. On te remercie. On ne s’attendait pas à ce cadeau.

LYNDA

Avez-vous commencé à lire les Évangiles ?

MOHAMED

‘Tain ! C’est bien pour toi et à cause de toi ! Moi, mes lectures, c’est Titeuf et Quid Padeule. Au début, c’était vraiment difficile. Mais je trouve ce livre épatant.

MAMADOU

Et moi aussi mon pote.

MOHAMED

Jésus disait des choses magnifiques. Et il faisait des choses étonnantes. Il a rendu la vie à une fille de douze ans qui venait de mourir.

MAMADOU

Ah ! Si tout cela était vrai !

LYNDA

Tout cela est vrai.

MAMADOU

Je ne sais pas. C’est trop beau. C’est comme un rêve. C’est souvent pénible de se réveiller.

LYNDA

Ce n’est pas un rêve. C’est la parole divine. Elle a donné un sens à ma vie.

MOHAMED

J’aimerais avoir ta foi.

MAMADOU

Moi aussi.

MOHAMED

Mais il y a un problème qui m’empêche de croire.

MAMADOU

Moi aussi mon pote.

LYNDA

Et quel est cet obstacle ?

MOHAMED

Tout cela est bien joli. Mais pour moi, rien ne prouve que ce soit Dieu qui parle à travers ce livre. Ce sont des paroles d’hommes.

(Lynda ouvre sa Bible et leur désigne un passage.)

LYNDA

Est-ce que vous comprenez, maintenant ?

MOHAMED

‘Tain ! mais c’est clair !

MAMADOU

Il n’y a que Dieu qui ait pu écrire ça, mon pote !

LYNDA

Alors ? Qu’est-ce qui retient encore votre foi ?

MAMADOU

Plus rien.

MOHAMED

Si ce n’est notre orgueil, notre méchanceté, et aussi notre crainte des hommes.

FABIEN

Je l’ai amenée avec moi. J’ai marqué quelques passages. Écoute :

« Tu ne maltraiteras point l’étranger, et tu ne l’opprimeras point ; car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte. Tu n’affligeras point la veuve, ni l’orphelin. »[1]

Un peu plus loin :

« Si un étranger vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l’opprimerez point. Vous traiterez l’étranger en séjour parmi vous comme un indigène du milieu de vous ; vous l’aimerez comme vous-mêmes, car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte.[2] »

FABIENNE

Dans le même ordre d’idées, voici ce que j’ai trouvé dans les propres paroles du Christ :

« Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur le trône de sa gloire. Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d’avec les autres, comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs ; et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez rendu visite ; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi. Les justes lui répondront : Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, et t’avons-nous donné à manger ; ou avoir soif, et t’avons-nous donné à boire ? Quand t’avons-nous vu étranger, et t’avons-nous recueilli ; ou nu, et t’avons-nous vêtu ? Quand t’avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi ? Et le roi leur répondra : je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. »[3]

FABIEN

Ces paroles sont remarquables. Elles remettent toute ma vie en question. D’une part, comme je l’ai dit, le pouvoir séculier nous force à servir le mépris des misérables et la haine de l’étranger. D’autre part, je trouve dans la Bible un appel à les aimer.

FABIENNE

 « À ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »[4]

FABIEN

Jésus affectait la compagnie des mal aimés, comme les collecteurs d’impôts et les prostituées. Il se moquait bien de la rumeur. Il savait leur donner l’amour qu’il leur manquait. Ces paroles m’ont éclairé. J’ai choisi mon camp. Je ne veux plus servir que la vraie justice : celle qui est fondée sur l’amour.

FABIENNE

As-tu trouvé dans ce livre une réponse aux questions existentielles ?

FABIEN

J’ai quelques pistes.

FABIENNE

Par exemple ?

FABIEN

« Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. »[5]

FABIENNE

C’est trop simple !

FABIEN

J’ai tant envie d’y croire !

FABIENNE

Je le voudrais, moi aussi, mais j’ai peur d’être trompée.

FABIEN

Je ressens la même crainte. Imagine que je mette toute ma confiance dans ce livre, et que tout ceci ne soit qu’illusion, sentiment et philosophie. La philosophie est un art noble, mais aucun philosophe n’a vu Dieu en face. Aucun d’eux n’a visité le paradis ni l’enfer.

LYNDA

Attendez-moi, les enfants.

(Elle s’approche de la table de Fabien et Fabienne.)

Veuillez pardonner ma démarche, mes amis, mais j’ai entendu une partie de votre conversation. Accepteriez-vous que j’apporte un avis ?

FABIEN

Volontiers, chère mademoiselle.

LYNDA

Puis-je vous demander de lire ce texte ?

FABIEN

Avec plaisir. (Il lit.)

« Car des chiens m’environnent, Une bande de scélérats rôdent autour de moi, Ils ont percé mes mains et mes pieds. Je pourrais compter tous mes os. Eux, ils observent, ils me regardent ; Ils se partagent mes vêtements, Ils tirent au sort ma tunique. Et toi, Éternel, ne t’éloigne pas ! Toi qui es ma force, viens en hâte à mon secours ![6] »

LYNDA

Merci. À votre avis, de qui est-il question ici ?

FABIEN

Il est parlé de pieds et de mains percés. Cela me rappelle la crucifixion.

FABIENNE

Il y a bien, dans les Évangiles, une histoire de soldats qui jouent aux dés la chemise de Jésus !

FABIEN

C’est donc le Christ qui est concerné dans ces versets.

LYNDA

Bonne réponse. Deuxième question : qui a écrit ce Psaume ?

FABIEN

Jésus lui-même. C’est logique, puisqu’il parle à la première personne.

LYNDA

Mauvaise réponse. On ne gagna pas à tous les coups.

FABIENNE

Facile ! C’est écrit au début du chapitre : « Au chef des chantres. Sur “Biche de l’aurore”. Psaume de David. »

LYNDA

Excellent ! Voyez-vous à présent où je veux vous mener ?

FABIEN

C’est évident : David a vécu environ mille ans avant Jésus-Christ.

FABIENNE

Et la crucifixion a été inventée beaucoup plus tard, par les Romains.

FABIEN

Quant au détail de la tunique tirée au sort, il n’est pas atterri dans notre texte par hasard.

FABIENNE

David n’avait pas pu imaginer cela tout seul.

FABIEN

Il va falloir que je m’explique avec Dieu.

FABIENNE

Au temps pour moi. Nous n’avons plus d’excuse.

LYNDA

Nous nous sommes compris. Je vous ai suffisamment importunés. Merci de m’avoir écoutée.

(Elle retourne à sa place.)

MOHAMED

‘Tain ! Il faut arrêter de marcher un pied sur le trottoir et l’autre dans le caniveau. C’est décidé : je finis mon chop suey et je file au commissariat.

MAMADOU

Moi aussi, mon pote. C’est décidé, je me livre à la police.

LYNDA

Voilà une décision courageuse.

(Entre Yssouvrez.)

Scène V

PI SENG LI – FABIENNE – LYNDA – MAMADOU – MOHAMED – FABIEN – MANSINQUE – YSSOUVREZ

MOHAMED

‘Tain ! J’ai une envie pressante.

MAMADOU

Moi aussi, mon pote !

(Ils se précipitent vers les toilettes.)

LYNDA

Mais quel frelon les a piqués, ces deux-là ?

YSSOUVREZ

Alors, Tchang Kaï Chek ! Qu’est-ce qu’on sert dans ton bouge ? Omelette aux œufs centenaires ? Tripes de varan farcies ?

PI SENG LI

Ici très bonne cuisine chinoise, exécrable divisionnaire. Chop suey, canard laqué, porc caramélisé, soupe aux nids d’hirondelles.

YSSOUVREZ

Pouah !

LYNDA

Divisionnaire ? Ma petite Lynda, observe bien le visage de ton ennemi.

YSSOUVREZ

Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça, vous ?

LYNDA (cachant complètement son visage derrière sa perruque)

Je pas comprends. Vinir Boulgaria, chercher travail Frantsiya. Boulgaria, pas travail…

YSSOUVREZ

Bulgarie ? Vous avez de la chance !

Et toi, Mao Tsé Toung ? Qu’est-ce que tu caches encore dans tes cuisines insalubres et tes latrines fétides ?

PI SENG LI

Rien cacher, exécrable divisionnaire. Pi Seng Li honnête commerçant. Très bonne cuisine pas chère.

YSSOUVREZ

Eh ! Vous, là ! Vous êtes seule à manger avec trois assiettes. Sûr qu’il y a deux terroristes planqués dans les pissodromes !

LYNDA

Je pas comprends. Vinir Boulgaria chercher…

YSSOUVREZ

Oui, bon ! Ça va ! J’aurai ta peau, Lao Tseu ! Je démantèlerai ton trafic souterrain. Je te ferai fermer ta fumerie.

PI SENG LI

Pas demain la veille, exécrable divisionnaire.

YSSOUVREZ

Mansinque ! Qu’est-ce que vous faites ici ?

MANSINQUE

Ça se voit ! Je me restaure.

YSSOUVREZ

Vous vous goinfrez de cochonneries au lieu de procéder à des interpellations ?

MANSINQUE

C’est exact.

YSSOUVREZ

Mais ma parole, c’est une conspiration ? Dufour ! Qui vous a permis ? Qu’est-ce que vous faites là ?

FABIEN

Moi aussi je me restaure. Et vous devriez goûter au chop suey. C’est délicieux.

YSSOUVREZ

Moi, si je vous chope, vous allez suer, c’est sûr.

FABIEN

Oui, patron.

YSSOUVREZ

Je croyais vous avoir formellement interdit toute relation avec cette harpie. Non seulement vous fréquentez la taverne qui l’a récupérée, mais je vous vois vous tenir la main comme des amoureux.

FABIEN

« On a beau faire, on a beau dire,
qu’un homme averti en vaut deux.
On a beau dire, on a beau faire,
ça fait du bien d’être amoureux. »

YSSOUVREZ

Quoi ?

FABIEN

Jacques Brel.

YSSOUVREZ

Je me fiche de Jacques Brel.

FABIEN

Pas étonnant ! Vous êtes un béotien divisionnaire.

YSSOUVREZ

Vous aurez de mes nouvelles. Dufour, dans mon bureau immédiatement !

FABIEN

Pas avant d’avoir fini mon repas.

YSSOUVREZ

Vous la gargotière, allez servir vos clients.

FABIENNE

J’ai un patron pour me donner des ordres.

YSSOUVREZ

Je vous interdis de vous aimer.

FABIEN

À vos ordres, Monsieur le Commissaire divisionnaire.

(Il embrasse Fabienne.)

YSSOUVREZ

Ça alors ! Je… Je… Dufour ! Vous êtes viré ! Vous êtes viré ! Dumoulin ! Vous êtes virée !

FABIENNE

Tu m’as déjà virée la semaine dernière, vieille grosse tache indélébile !

YSSOUVREZ

Quoi ? Vous… Je… Mansinque ! Faites quelque chose, nom de nom ! Mais à quoi est-ce que je vous paye ?

MANSINQUE

Je suis à table, en train de manger. Si vous me contrariez pendant mon repas, je vais mal digérer. Je vais avoir des aigreurs d’estomac et toute cette sorte de désagréments. Je prendrai au moins trois semaines d’arrêt de travail.

YSSOUVREZ

Un insolent doublé d’un incapable. Mansinque ! Vous êtes viré.

MANSINQUE

À la bonne heure !

YSSOUVREZ

C’est vrai, j’oubliais ! Vous n’en avez plus rien à lustrer. Vous ne pensez plus qu’à la retraite.

MANSINQUE

C’est exact.

YSSOUVREZ

Raison de plus. Après le dessert, vous irez voir la comptable.

MANSINQUE

Avec le plus grand plaisir ! Mais d’abord je bois mon café, ensuite le saké.

YSSOUVREZ

C’est moi qui ne peux plus vous saquer ! C’est une véritable révolte !

FABIEN

La révolte des pieuvres !

YSSOUVREZ

Vous allez me payer tout ça ! Et au prix fort ! Toi, le chinetoque, je te le ferai fermer, ton tripot.

(Sort Yssouvrez.)

PI SENG LI

Au plaisir de vous revoir, exécrable divisionnaire.

Scène VI

PI SENG LI – FABIENNE – LYNDA – MAMADOU – MOHAMED – FABIEN – MANSINQUE

MOHAMED (sortant timidement des toilettes)

Il est parti ?

LYNDA

Il est parti. Vous pouvez revenir, et votre chop suey est froid.

(Mamadou et Mohamed reviennent sur le devant de la scène.)

MAMADOU

Maintenant tu le connais, le Commissaire divisionnaire Paul Yssouvrez.

LYNDA

Ce n’est pas une case qui lui manque : c’est l’échiquier !

MOHAMED

Tain ! Nous nous sommes encore conduits en héros !

MAMADOU

Quel courage, mon pote !

MOHAMED

Je n’oserai même plus regarder Aïcha dans les yeux.

MAMADOU

Moi non plus.

PI SENG LI

Exécrable divisionnaire sale type. Toujours venir chez Pi Seng, jamais manger. Pas aimer les noirs, pas aimer les Arabes, pas aimer les Chinois. Toujours fouiller partout. Fouiller cuisine, fouiller cave, fouiller toilettes, fouiller congélateur, jamais rien trouver, jamais trouver drogue, jamais trouver clandestins, jamais trouver viande pourrie.

FABIENNE

Pire que dans L’aile ou la cuisse. Il ne lui manque plus que la pipette et le tube à essai.

LYNDA

Enfin, le voilà parti.

FABIENNE

Vous pouvez enlever votre perruque, tout le monde vous a reconnue, Lynda de Syldurie.

(Lynda retire sa perruque et la fourre dans sa poche.)

FABIEN

D’ailleurs, vous êtes plus jolie ainsi.

(Fabienne lui donne un coup de pied dans le tibia.)

Aïe !

FABIENNE

Pardonnez-moi ma curiosité, Lynda. Voudriez-vous nous expliquer les raisons de votre visite si royale et si peu protocolaire ?

LYNDA

Volontiers.

Vous savez certainement que mon père, dans les dernieres années de sa vie, avait commencé à combattre dans notre pays pour le respect des droits de l’homme. Lui-même n’a pas hésité à renoncer à certains privilèges liés à la royauté, afin d’offrir plus de liberté au peuple. Appelée à lui succéder, j’ai tenu à poursuivre sa lutte. J’ai voulu étudier de par le monde ce que les nations avaient à nous apprendre, et, bien entendu, j’ai opté pour la France : le pays des droits de l’homme par excellence. Je suis arrivée à Paris dans le plus strict incognito, et j’ai commencé à mener mon enquête.

FABIEN

Vous avez pourtant déjà séjourné à Paris.

LYNDA

Environ un an. Mais je ne me préoccupais pas de la liberté de mon peuple. Je ne me suis d’abord intéressée qu’à mes propres plaisirs, ensuite qu’à ma propre misère.

FABIEN

Pourquoi avez-vous choisi d’établir votre état-major dans ce quartier défavorisé ?

LYNDA

C’est ici que j’ai souffert et côtoyé la souffrance. C’est ici que se trouvent mes vrais amis. Tout bien pesé, je préfère les quais de la station Barbès à ma suite de l’hôtel Georges Cinq.

FABIEN

Vous ne dites plus « Georges Vé » ?

LYNDA

Je ne suis plus une ravissante idiote.

FABIEN

Vous n’êtes plus une idiote, mais vous êtes toujours ravissante.

(Fabienne lui donne un coup de pied dans le tibia.)

FABIEN

Houla ! Et pourquoi n’avez-vous pas demandé à rencontrer notre président ?

LYNDA

J’en avais l’intention, mais je voulais d’abord visiter la France de l’intérieur. Je suis allée me promener le long du canal Saint-Martin. C’est un endroit charmant où des touristes campaient au bord de l’eau. Puis, votre police républicaine est arrivée…

FABIEN

Les C.R.S.

LYNDA

Les C.R.S. sont arrivés avec leurs matraques et leurs grenades lacrymogènes. Ils ont évacué ces gens pacifiques par la force. Comme je ne comprenais rien à ce qui se passait, j’ai demandé à des Parisiens de m’expliquer la situation. Je n’irai pas à Paris en visite officielle. C’est décidé, je n’irai pas. Je n’ai pas trouvé la France que j’aimais. J’ai trouvé la France qui exclue, la France qui expulse, la France qui opprime l’étranger, la France qui rend les puissants plus riches et les pauvres plus misérables. Cette France-là, c’est ce qu’a été la Syldurie. Ce que la France a été, c’est ce que deviendra la Syldurie.

MOHAMED

‘Tain ! Lynda ! Ça c’est envoyé.

MAMADOU

C’est parlé comme une reine, mon pote.

FABIENNE

Qu’allez-vous faire, maintenant ?

LYNDA

Retourner dans mon pays. La France n’a rien à m’enseigner. Bientôt je donnerai des leçons à la France.

FABIENNE

Vous avez raison. La France a fait de mauvais choix, elle en subira bientôt les conséquences.

LYNDA

Je veux partir, mais pas sans avoir aidé mes amis, les exclus et les menacés.

FABIEN

Yssouvrez est plus furieux que jamais. Il va se venger sur vos amis. Pour lui, il suffit d’expulser tous les exclus, les Africains et les Maghrébins en particulier, pour que la France devienne un paradis.

MANSINQUE

Je suis à la retraite depuis cinq minutes, et je vais rentrer dans ma province. J’ai justement hérité d’une ferme dans l’Eure-et-Loir, à l’écart du village. La place ne manque pas. Nous pourrions y cacher les plus menacés : madame Diallo et son fils, pour commencer.

FABIEN

Cela peut vous coûter la prison.

MANSINQUE

Et alors ? J’aime mieux aller en prison pour avoir caché de petits Africains que pour avoir volé un pauvre. Je préfère être coupable d’avoir aidé mon prochain, si cela est devenu un crime. Allons chercher les Diallo sans tarder, Mamadou sait où les trouver. On vient justement de retirer le plâtre de Yakouba.

Chère Lynda, accepterez-vous de nous accompagner dans mon fief ? Votre sagesse et votre foi nous seront précieuses.

LYNDA

Et pourquoi pas ? J’espère bien me rendre utile à notre cause.

FABIEN

Et vous Mohamed ? Et vous Mamadou ? Qu’allez-vous faire ? J’ai cru comprendre que vous avez décidé de vous rendre à la justice, mais que vous craignez de tomber entre les mains de ce cinglé.

MOHAMED

C’est bien là notre problème. C’est un vrai fauve. Il va nous déchiqueter.

LYNDA

Et si… ? Non. C’est nul comme idée.

(Après un instant de réflexion)

On pourrait… Non. C’est n’importe quoi !

MANSINQUE

Dites-nous toujours à quoi vous pensez.

LYNDA

Si Mohamed et Mamadou nous accompagnaient chez vous, juste quelques jours. Ils pourraient librement réfléchir et prendre une décision : soit retourner à Paris se livrer à la justice, ou soit… C’est un projet saugrenu… soit partir avec moi en Syldurie. Ils seraient jugés par la justice de mon pays.

MOHAMED

‘Tain ! Ils sont comment les juges, chez toi ?

LYNDA

Ils sont justes. Certains étaient corrompus, mais mon père les a remerciés.

MOHAMED

Moi j’irais bien chez « C’est exact », si tu viens avec nous.

MAMADOU

Le noir va se mettre au vert, mon pote.

MANSINQUE

Et vous les amoureux ? Vous êtes aussi mes invités, bien entendu.

FABIENNE

Un peu de repos à la campagne nous fera le plus grand bien.

MANSINQUE

Il nous faudrait un cuisinier pour toute cette troupe. Honorable Pi Seng Li, on vous emmène dans nos valises.

PI SENG LI

Fabienne très bien cuisiner, honorable commissaire. Pi Seng Li bon professeur. Rester à Paris servir clients. Servir œufs pourris et peau de lézard aux nids de vautours à exécrable divisionnaire. Puisse-t-il s’en crever la panse. HI ! Hi ! Hi !…


[1] Exode 22.21/22

[2] Lévitique 19.33/34

[3] Matthieu 25.31/40

[4] Jean 13.35

[5] Romains 10.9

[6] Psaume 22.16/19