ACTE II

Devant la maison de Jephté

Scène Première

ABINAËL – NOAM – MALEK

(Les trois bandits entrent, chargés d’un sac.)

ABINAËL

Nous arrivons enfin !

NOAM

                                   Et vive l’écurie !

MALEK

Mes amis, quel combat !

NOAM

                                     Superbe tuerie !

ABINAËL

Nous avons défendu le drapeau de Jephté

Avec force et bravoure. Nous avons mérité

Le gîte et le repos, du trésor le partage.

MALEK

Trésor ! ces bibelots ! Et tant d’efforts ! J’enrage.

ABINAËL

Malek, insatisfait toujours ! Qu’y connais-tu ?

Ce vase est en argent, ceci en or battu.

Ce poignard au pommeau serti d’une émeraude !

NOAM

Que portons-nous encore en ce sac de maraude ?

MALEK

Ceci n’est que du fer !

NOAM

                                   Ce plat n’est qu’en airain !

ABINAËL

Regarde cet anneau digne d’un souverain !

MALEK

Et que trouverons-nous caché dans cette jarre ?

NOAM

Quelque vieux papyrus ou bien quelque œuvre rare ?

ABINAËL

Brise-la !

NOAM

            Des colliers !

MALEK

                               Des perles !

NOAM

                                                   Des rubis !

Des saphirs, des onyx !

ABINAËL

                                   N’êtes-vous pas surpris ?

MALEK

Sur le front de Myriam, cette beauté suprême,

J’imagine déjà briller ce diadème.

Gardons-en le secret, je le lui veux offrir.

ABINAËL

Jephté, le grand patron, ne le saurait souffrir.

MALEK

Ce tyran-là nous traite en vrais Gabaonites.

Toujours à la corvée, toujours à la marmite,

Il faut porter le bois et presser le soufflet,

Harassés de fardeaux comme on charge un mulet !

Le servir jour et nuit sans nulle récompense

Alors que ce monsieur se laisse enfler la panse.

Il se nourrit de viande et nous laisse les os,

Et la graisse, et la peau. Sur notre pauvre dos

Il charge aussi les coups. Alors quel avantage

À risquer notre vie en rapine, en pillage ?

ABINAËL

Il pourrait nous entendre, au nom des dieux, tais-toi !

MALEK

S’il se tenait ici, je lui dirais, ma foi

Qu’à nous presser ainsi notre chef exagère.

ABINAËL

Tu ne parleras pas sur ce ton-là, j’espère !

MALEK

Et comment ! Tu verras quand nous partagerons

La prise de ce jour. Pour nous, pauvres larrons,

Quelques pièces de fer, juste assez pour survivre.

Pour lui les diamants et l’or, pour nous le cuivre.

NOAM

Cela ne peut durer !

MALEK

                             Qu’on lui règle son sort !

L’heure est à la révolte !

ABINAËL

                                     Allons ! Il est trop fort.

NOAM

Au moins, faisons nos choix parmi tant de merveilles.

Je garde, quant à moi, cette coupe vermeille.

Aujourd’hui, nous gardons le précieux métal.

Laissons-lui, cette fois, le triste et le banal.

Sur terre il n’est jamais de bandit qui ne triche.

MALEK

Oui, ce n’est qu’en trichant qu’un jour nous serons riches.

 

 

ABINAËL

Ne perdons pas de temps, hâtons-nous de creuser

Au pied du térébinthe.

MALEK

Que nous sommes rusés !

NOAM

À nous les beaux habits et les tables de fête.

MALEK

Et les femmes aussi, gracieuses conquêtes.

NOAM

Nous pourrons acheter les princes et les rois.

ABINAËL

Mais le voilà qui vient. Il était temps, ma foi.

Scène II

LES MÊMES – JEPHTÉ

JEPHTÉ

Noam ! Qu’attends-tu donc pour desseller mon âne ?

NOAM

Sur-le-champ.

JEPHTÉ

Qu’en est-il de cette caravane ?

MALEK

Nous étions forts en armes ; elle a peu résisté.

ABINAËL

Nous leur avons tout pris.

MALEK

                                         Rien ne leur est resté.

ABINAËL

Nous avons abattu deux ou trois méharistes.

 

 

JEPHTÉ

Était-ce nécessaire ?

ABINAËL

                               Au milieu de la piste,

Ces gueux ont essayé d’échapper à nos mains.

Nul ne peut s’opposer à nos flèches d’airain.

JEPHTÉ

Beaucoup de sang versé, décevantes affaires !

Au vu de cette toile, spadassins téméraires,

Mon âme de brigand ne se réjouit point

Car ce sac ne paraît surchargé d’embonpoint.

NOAM

Nous aurions espéré caravane opulente,

Coffrets remplis d’argent, nourriture excellente.

ABINAËL

Maudite récompense après tous ces dangers !

JEPHTÉ

Entrons dans la maison, nous allons partager.

MALEK

Partout, dans les vallées, les villages s’agitent.

Et l’on voit menacer ces maudits Ammonites

Aiguiser leurs épées, s’armer pour le combat.

JEPHTÉ

Qu’ils s’égorgent ! Ceci ne nous regarde pas.

(Ils entrent dans la maison. Entrent Nazar et Jéred.)

Scène III

NAZAR – JÉRED

NAZAR

C’est donc en ce taudis qu’habite la chipie,

La farouche jument, cette colombe impie

Qui de sa fronde, hier, nous osa menacer,

Visant mon noble front, prête à le fracasser ?

JÉRED

Dans ce logis branlant, elle vit chez son père,

Chez le lion Jephté, redoutable sicaire.

Veux-tu donc affronter ce colosse hideux ?

Ta cervelle, il pourait la diviser en deux.

NAZAR

Je veux voir seulement cette vierge rebelle,

Car elle plaît aux yeux, la fière demoiselle.

Quant à son paternel, il ne me plairait point

D’avoir à discuter un jour avec ses poings,

Mais je me veux venger de l’un comme de l’une

Et de son coup d’éclat, j’ai féroce rancune.

Ne suis-je pas Nizar, le sacrificateur,

Le guide des croyants et des adorateurs ?

De l’infâme Jephté la détestable engeance

Portera le fardeau pesant de ma vengeance.

Quel régal pour Moloch j’en ferai !

JÉRED

                                                    Mais, Jephté

Garde sa jeune vie. Qui pourrait l’affronter ?

Je crains que de son glaive il nous pousse à la tombe.

NAZAR

Je saurais le priver de sa tendre colombe.

JÉRED

Mais, Jephté…

NAZAR

                       Cette fille a brisé ma fierté.

Je lui ferai payer la rançon.

JÉRED

                                         Mais, Jephté…

NAZAR

Car je viens en ce lieu l’âme chargée de haine.

JÉRED

Mais, Jephté…

NAZAR

                       Contre moi, la résistance est vaine.

Je hais ces mécréants qui n’aiment pas Moloch.

Que ne puis-je briser comme un pot sur le roc

Le beau front de Myriam, cette fille du bigre !

JÉRED

Du bigre, je ne sais, mais son père est un tigre.

Il saura la défendre et garder de tout mal.

NAZAR

Ne suis-je pas aussi serviteur de Bélial ?

Des monstres sanguinaires il est bien de la race !

Me crois-tu fou, l’ami, pour l’affronter en face ?

Laisse-moi t’enseigner la science de Nazar,

Fourbe comme un serpent, discret comme un lézard,

Sournois comme un félin tapi devant sa proie,

Je lacère son dos, de mes dents je la broie.

Jephté n’y pourra rien, ce lourdaud, ce brutal,

Je me jouerai de lui, ce plaisant animal.

Crois-tu que ce Jephté, ce vieux groin, cette hure,

Connaisse la Torah, la très sainte Écriture ?

JÉRED

J’en serais étonné.

 

 

NAZAR

                             Ce bétail accompli,

J’en ferai de nos dieux l’esclave, sans un pli.

Race de Galaad ! Ah ! Maudite famille !

Mais la voilà qui vient.

JÉRED

                                   Quel beau morceau de fille !

C’est à n’en point douter un tableau réussi.

NAZAR

Il ne vaudrait mieux pas qu’elle nous trouve ici.

(Ils se cachent. Myriam sort de la maison)

Scène IV

NAZAR – JÉRED (cachés) – MYRIAM

MYRIAM

Chantez, chantez

Qu’il soit exalté

Car il est le Dieu de nos pères.

Louez, louez

Le Dieu d’éternité

Des prodiges il opère.

Il est notre grand guerrier.

Il est notre bouclier.

Pour un anneau d’argent toujours on se querelle,

Et compter, recompter cette noble vaisselle.

Toujours, dans la balance, on pèse les couverts :

Et pour qui la fourchette ? Et pour qui la cuiller ?

J’en suis lasse et préfère écouter la nature,

De l’oiseau la chanson, du ruisseau le murmure.

N’est-il d’autre valeur que l’argent et que l’or ?

Pour ces futilités on s’éventre et se mord.

Ce monde de brigands, depuis ma chère enfance

Ne m’a rien enseigné que meurtre et violence.

Je voudrais m’évader, prendre de la hauteur,

M’approcher de ce Dieu qu’on nomme créateur.

Je ne connais hélas ! que les pâles idoles,

Ces veaux d’airain fondu, ces Ashères frivoles.

Il est un autre Dieu que ces dieux de métal,

Ces Molochs, ces Kémoschs, ces Milcoms et ces Baals,

Ces statues qu’à la force des bras on renverse,

Ces encens sur l’autel que la brise disperse.

Ce ne sont ces dieux-là qu’il me faut élever.

Il est un Dieu vivant et je le veux trouver,

Car la vie me déçoit, mon cœur est morne et vide.

N’est-il en ce pays quelque homme qui me guide ?

Oui ! Bien sûr ! Ce vieillard : le prophète Asaël !

Qui connaît mieux que lui le Seigneur Éternel ?

Courons le retrouver. Entreprise inutile !

Le ministre du ciel, marchant de ville en ville

Porte de place en lieu le message certain

Aux bergers solitaires, vers les peuples lointains.

Que dois-je croire, hélas ! de son étrange oracle ?

Mon père servant Dieu ? Ce serait un miracle !

Nouveau juge choisi pour sauver Israël !

Dieu s’encombrerait-il d’un spadassin cruel ?

Il faut être très saint pour vivre à son service

Et mon père n’a point le profil de l’office.

Oublions tout ceci ! Que sert-il d’en parler ?

Qu’aurai-je de profit à tout lui révéler ?

Me voici donc meurtrie par mes incertitudes.

Et si Dieu me parlait dedans ma solitude ?

Que dirait-il ? Seigneur, vois, je n’ai pas la foi,

Et pourtant, tu es Dieu par-dessus tous les rois.

Que faut-il que je fasse pour un jour te connaître ?

Dois-je changer de peau, comme un serpent renaître ?

Es-tu si loin de moi ? Dis-moi si tu m’entends.

Ô réponds à ma voix. Oui, parle-moi. J’attends.

NAZAR

Quoi ? Les dieux pourraient-ils bénir cette vipère ?

JÉRED

Elle est plus belle encore quand elle est en prière.

NAZAR

Vouloir parler à Dieu ! Mais quel projet royal !

Je la ferai tomber sous la dent de Bélial.

(Jephté et ses trois complices sortent de la maison)

Scène V

NAZAR – JÉRED (cachés) – MYRIAM – JEPHTÉ – ABINAËL – NOAM – MALEK

JEPHTÉ

Enfin ! Je suis servi de sbires incapables !

Quoi ? Ces colifichets étalés sur la table

Ne méritent point tant de sang et de sueur.

Pour un maigre butin que de peine et de pleurs !

Mon cœur est abattu d’amertume et d’absinthe.

MYRIAM

Il vaudrait mieux creuser au pied du térébinthe.

JEPHTÉ

Quoi ?

MYRIAM

            Parmi ces racines, mon père bien aimé,

Déterre de ta main ce qu’on y a semé.

MALEK

Elle ment.

JEPHTÉ

                  Quelle est donc cette infâme traîtrise ?

Osez-vous, débauchés, par votre convoitise,

Me voler de la sorte et tromper…

MALEK

                                               Elle ment.

MYRIAM

J’étais assise à la fenêtre, garnements !

Et je n’ai rien perdu de votre manigance.

JEPHTÉ

Or ça, félons ! Voici le prix de votre offense.

(Jephté tire l’épée et poursuit ses complices qui fuient. Myriam fait un croc-en-jambe à Noam qui s’étale. Jephté le maîtrise et le lie au térébinthe.)

JÉRED

Partons d’ici. Ça chauffe et pourrait mal finir.

NAZAR

Pour un coupe-jarret quel funeste avenir !

JEPHTÉ

Mon enfant, ce scandale est une réussite.

MYRIAM (à part)

Je ne serai jamais qu’une fille maudite.

NAZAR

Toi, va-t’en si tu veux vers ton foyer, couard !

Mais j’aurais quelques mots à dire à ce pendard.

(exit Jéred)

MYRIAM

Mon visage rougit. Mon ignoble attitude !

Allons chercher la paix au fond des solitudes.

(exit Myriam)

 

 

Scène VI

NAZAR – JEPHTÉ – NOAM (lié)

NAZAR

(à part)

Voici l’heure propice à tendre mon filet.

Amorçons nos appâts pour pêcher le benêt.

(à Jephté)

Eh bien ! Mon cher ami, comment vont les affaires ?

JEPHTÉ

Assez mal, il est vrai. Je suis fort en colère.

NAZAR

Je vois à vote mine un cœur sage et pieux.

N’apprécieriez-vous pas quelque secours des dieux ?

JEPHTÉ

Dieu de marbre ou de bois, divinités futiles !

Vaches d’airain battu ! Troncs badigeonnés d’huile !

Je ne crois qu’en ma force, elle est mon sûr appui,

Je dévêtis mon glaive et l’ennemi s’enfuit.

NAZAR

Ta force, je le vois, n’est pas toujours fidèle,

Mais le dieu que j’adore à mieux vivre t’appelle.

De tous tes adversaires il te rendra vainqueur.

JEPHTÉ

Qui donc es-tu ? Prophète ou sacrificateur ?

NAZAR

Je suis au grand Moloch et, je te le confesse,

Il m’a donné la gloire, l’amour et la richesse.

D’or, de la tête aux pieds, il saurait te couvrir

Et moi j’ai tout gagné à le vouloir servir.

J’étais un va-nu-pieds, vagabond sur la terre,

Traînant mon dos fourbu de misère en misère.

J’errais par tous les lieux, souffrant comme un damné.

Je croyais que les dieux m’avaient abandonné.

Or, dans la sombre nuit, vision salutaire,

Il m’apparut lui-même, insondable mystère,

Illuminé de gloire, pur comme le soleil.

Sa voix me réveilla du fond de mon sommeil.

« Lève-toi, me dit-il, il faut que tu me serves. »

Je résistai, pourtant, avec assez de verve

Mais, enfin dominé par sa divinité,

Prosterné, je devais me taire et l’écouter.

« Je suis Moloch, dit-il, créateur de la terre,

Je t’ai pris de la boue, de l’eau, de la poussière,

Je te veux près de moi, fervent adorateur,

Car je suis le seul dieu, je suis ton protecteur. »

JEPHTÉ

Peut-on savoir en quoi tout ceci me concerne ?

NAZAR

J’y viens, Jephté. Si devant lui tu te prosternes,

Ce dieu si généreux te récompensera,

Lui qui m’a tant offert autant te donnera ;

Tout ce que tu convoites : une maison prospère,

Sur ta table toujours une opulente chère.

Le maître a des projets de puissance pour toi,

Il me l’a révélé : bientôt tu seras roi.

JEPHTÉ

Mais comment ?

NAZAR

                          Ton dieu parle, il te suffit de croire.

À toi toutes les femmes, et l’empire et la gloire.

N’accepteras-tu pas ce présent merveilleux ?

JEPHTÉ

Je croirai seulement si je vois de mes yeux.

 

 

NAZAR

Mais la royauté…

JEPHTÉ

                       Moi ? Un bâtard qu’on rejette ?

NAZAR

Elle tient dans ta main, va, prépare la fête

Car il faut qu’à l’autel tu viennes l’honorer.

Si tu veux recevoir ce sceptre désiré

Tu lui apporteras dès demain ton offrande.

JEPHTÉ

Il n’est pour un tel don de richesse trop grande,

J’ai de l’or, de l’argent, je lui veux tout donner,

Le fruit de mes rapines, tout lui abandonner.

NAZAR

Tu ne me comprends pas. Le grand Moloch n’a cure

Des richesses d’en bas, méprisables ordures.

Il veut un sacrifice accordé de ta main,

N’a que faire d’un veau, exige de l’humain

La chair pour nourriture et le sang pour breuvage.

JEPHTÉ

(montrant Noam)

Qu’il prenne celui-là !

NAZAR

                                   Ah ! Jephté ! quel outrage !

Quoi ! le sang d’un voleur, parjure et pire encor !

Pour satisfaire un dieu il lui faut un cœur d’or.

Veux-tu plaire à Moloch ou bien lui faire injure ?

Trouve une jolie vierge à l’âme noble et pure.

JEPHTÉ

Je n’ai pas ça dans ma boutique.

NAZAR

                                                  Réfléchis bien.

N’as-tu pas ce trésor, ici, parmi les tiens ?

JEPHTÉ

Je…

NAZAR

       Tu comprends…

JEPHTÉ

                                  Myriam ? Et puis quoi d’autre encore ?

Ma fille bien-aimée, cet enfant que j’adore !

Elle est toute ma vie, mon bonheur, mon espoir.

(tirant son épée)

Avec vos prophéties allez vous faire voir

Avant que je me taille un filet de crapule.

NAZAR

(s’en allant)

Peste soit du bourrin têtu comme une mule.

Par ma foi je saurai me venger de ce chien :

J’enlèverai Myriam et la brûlerai bien.

(Il s’en va sans voir Myriam de retour.)

Scène VII

JEPHTÉ – NOAM (lié) – MYRIAM

MYRIAM

N’ai-je pas vu Nazar, à l’instant, ce bélître ?

Que fait-il en nos murs, en quel nom, à quel titre ?

JEPHTÉ

Je lui offrais Noam, il n’en a pas voulu.

MYRIAM

J’ai fort peu d’amitié pour cet hurluberlu ;

J’ai même bien failli lui mettre une raclée.

JEPHTÉ

Toi, ma fille ?

 

 

MYRIAM

                  Et, d’ailleurs, il ne l’eut point volée !

JEPHTÉ

Viens, rentrons.

MYRIAM

                       Je te suis.

(Jephté entre dans la maison, Myriam s’apprête à entrer quand elle aperçoit Zakan)

NOAM (lié) – MYRIAM – ZAKAN

MYRIAM

                                     Qui es-tu ?

ZAKAN

                                                        Ne crains rien.

Je m’appelle Zakan. Vous me connaissez bien.

MYRIAM

Je n’ai nul souvenir, monsieur, de votre image.

ZAKAN

N’étiez-vous pas, madame, au marché du village ?

N’avez-vous pas tiré le maître d’embarras

Et renversé Moloch à la force des bras ?

N’ai-je pas secouru vos mains dans leur faiblesse ?

MYRIAM

Avec ma seule force une telle prouesse,

Il me faut l’avouer, n’aurait pu s’accomplir.

ZAKAN

Pour bousculer l’idole et pour la démolir,

Unissant nos efforts, aidés de quelques hommes,

Nous avons confondu ce maître de Sodome.

MYRIAM

Je me souviens de vous.

ZAKAN

                                   Cet ignoble Nazar

À croisé nos chemins.

MYRIAM

                                   Vous passiez par hasard ?

ZAKAN

Je venais en ces bois écartés de la ville,

Loin des bruits de ses rues, cherchant un lieu tranquille,

Rêvant à vos beaux yeux que je voulais revoir,

Je gravis ces coteaux, le cœur nourri d’espoir,

Car, depuis qu’en ce soir je vous vis sur la place…

MYRIAM

Qu’espérez-vous, monsieur, et quelle est cette audace ?

Oseriez-vous m’aimer ?

ZAKAN

                                   Laissez-moi déposer

Sur votre pure main de ma lèvre un baiser.

De vos cheveux de soie souffrez que je m’enivre.

Prenez-moi pour esclave, à vos pieds je me livre.

MYRIAM

Allons, monsieur, allons ! Vous n’imaginez pas…

(Zakan aperçoit Noam lié)

ZAKAN

Qu’a donc fait ce gaillard ?

MYRIAM

                                       Il a vexé papa.

Je crains que vos propos ne le mettent en colère

Et sur tous vos vieux os attirent la misère.

Sachez bien que déjà mon père est irrité

Contre les malandrins peuplant votre cité.

Je crains qu’il ne vous rosse ou bien ne vous étrille

S’il vous surprend jamais à courtiser sa fille.

ZAKAN

Mais, Myriam, je vous aime et suis prêt à mourir.

Qu’importe pour vos yeux de me laisser meurtrir.

J’aspire à votre main, quoi de plus respectable ?

Et je veux aller dire à ce père intraitable

Que je suis fort épris et veux vous épouser.

MYRIAM

De vous je n’ai que faire, et ne vous abusez.

ZAKAN

À m’aimer, bel enfant, je saurai vous réduire.

MYRIAM

Un œuf, mon pauvre ami, allez vous faire cuire.

ZAKAN

Vous me chassez, Myriam.

MYRIAM

                                         Que vous sert d’insister.

ZAKAN

Je m’éloigne de vous, et votre cruauté

Vous rend plus belle encore, mais votre résistance

Courbera sous le jour de ma persévérance.

MYRIAM

Adieu donc !

ZAKAN

                    À bientôt ! Vers vous je reviendrai.

Je vous aime, Myriam, et mon amour est vrai.

(Il sort)

 

 

Scène IX

NOAM (lié) – MYRIAM puis JEPHTÉ

NOAM

Pourquoi tant de rigueur en ces propos, la belle ?

Que sert-il d’éconduire un prétendant fidèle.

MYRIAM

Vous aurais-je permis, Noam, de me parler,

Petit voleur sans ailes, malandrin ficelé ?

NOAM

Que t’accorde, Myriam, cette fière posture ?

Tu n’as rien à gagner avec cette aventure.

Tu cherches le chemin pour te conduire au ciel

Mais ce jeune garçon, lui, connaît l’Éternel.

MYRIAM

Crois-tu qu’il me faudrait…

NOAM

                                           Il craint Dieu et il t’aime,

Mais tu meurtris son âme en un malheur extrême.

Myriam ! Il va mourir, brisé de désespoir.

Ne ferme pas ton cœur, laisse-le te revoir.

MYRIAM

J’y songerai.

JEPHTÉ

                   Myriam ! Allons ! Passons à table.

Le souper refroidit, ma fillette adorable.

MYRIAM

J’accours. Mais qui voilà ? C’est mon oncle Lothan.

JEPHTÉ

Oui, flanqué de son frère, l’insupportable Aran.

Jamais on ne les voit frapper à notre porte ;

Quel sinistre aquilon devers nous les apporte ?

Scène X

NOAM (lié) – MYRIAM – JEPHTÉ  LOTHAN – ARAN

LOTHAN

N’êtes-vous pas Myriam, la fille de Jephté ?

ARAN

Mais quelle grande fille ! Voyez cette beauté !

MYRIAM

Fussiez-vous plus souvent venue à cette adresse,

Vous auriez vu tous deux s’allonger votre nièce.

LOTHAN

Jephté, mon frère ! Quel grand bonheur de te revoir !

JEPHTÉ

Moi, votre frère ? Allons ! Quel mal vous prend ce soir ?

Ne suis-je pas Jephté, fils d’une aventurière

Qui se vautra, jadis, dans le lit de mon père ?

Ne suis-je pas Jephté, ce fils de chien bâtard,

Honte de la famille, maraud, larron, pendard,

Par mes frères battu depuis le plus jeune âge,

Chassé de ma maison et de mon héritage ?

ARAN

Mon bien cher frère…

JEPHTÉ

                                   Allons ! Bien cher frère, à présent !

LOTHAN

Nous venons de très loin t’apporter nos présents.

JEPHTÉ

Gardez-les, car, ma foi, je n’en saurais que faire.

MYRIAM

Avant de les chasser écoute donc, mon père.

JEPHTÉ

Certainement, ces masques ont de justes raisons

De nous venir chercher jusqu’à notre maison.

Ont-ils à Galaad maints lourds fardeaux en tête

Pour s’apporter céans avec tant de courbettes.

LOTHAN

Les rues de la cité sont livrées aux soldats,

De puissants fils d’Ammon exercés au combat.

Ils abusent nos femmes et foulent nos épis,

Égorgent nos agneaux et tondent nos brebis,

Ils confisquent aussi nos herses et fléaux

Et chez leurs forgerons nous affûtons nos faux.

Ils ont des chars de fer et de nobles montures

Et pourchassent les filles, si fiers en leurs armures.

Ils boivent notre vin et mangent notre miel.

Ce sont des conquérants bestiaux et cruels.

Nous sommes d’humbles gens, des marchands et des pâtres,

Jamais de notre vie nous n’avons su nous battre.

JEPHTÉ

Il serait temps d’apprendre.

LOTHAN

                                           Écoute, mon ami.

JEPHTÉ

Votre ami ! Pauvre frère, même frère à demi !

ARAN

Pardonne, je te prie, nos anciennes offenses.

JEPHTÉ

Des années de mépris, des siècles de souffrance !

LOTHAN

Nous tombons à genoux, implorant ta bonté.

JEPHTÉ

Je ne vous suis, messieurs, d’aucune utilité.

 

 

LOTHAN

Tu possèdes, dit-on, une âme bien trempée.

ARAN

Nul ne fait mieux que toi tournoyer une épée.

LOTHAN

(voyant Noam)

Qu’a donc fait ce lascar ?

JEPHTÉ

                                      Il m’a contrarié.

Son statut, croyez-moi, ne se peut envier.

Nous avons, dans nos bois, de beaux arbres semblables,

Vous y pendre tous deux, j’en serais fort capable.

LOTHAN

Jephté, ne veux-tu pas ton peuple secourir ?

JEPHTÉ

Que puisse mon épée vous apprendre à courir !

(Jephté poursuit Lothan et Aran de son épée. Ils s’enfuient. Il se tourne vers Noam. À Myriam.)

Que faut-il que je fasse à ce nain ridicule ?

Veux-tu que je l’éventre ou que je l’émascule ?

MYRIAM

Non. Laisse-le partir.

JEPHTÉ

                                   Ce serait malheureux.

MYRIAM

Je suis de belle humeur, car j’ai un amoureux.

(De sa dague, elle coupe les liens de Noam. Le rideau tombe.)