Troisième Tableau

 

 

L’hôpital militaire de Simferopol. Une salle commune. Les soldats font les cent pas, tous inquiets.

Scène première

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL

BORIS

Alors ?

ANTON

Rien !

IGOR

Toujours rien !

PAVEL

Jamais rien ! On ne sait jamais rien ! Beaucoup d’agitation, beaucoup d’allées et venues. On voit passer toute sorte de monde : des docteurs, des infirmières des chirurgiens, des officiers.

BORIS

Personne n’est au courant de rien.

IGOR

Ils ne veulent rien nous dire.

PAVEL

Dans quel état est-il ?

ANTON

Est-ce qu’il va mourir ?

PAVEL

Toutes ces questions sans réponses ! C’est tout de même intolérable.

BORIS

Il est peut-être déjà mort.

 

 

PAVEL

Notre pauvre Vania !

ANTON

Pauvre camarade !

IGOR

Nous l’avons tant raillé !

PAVEL

Comme il va nous manquer, à présent !

BORIS

Vous parlez de lui comme s’il était déjà mort.

ANTON

Nous l’aimions.

PAVEL

Il aura fallu cet accident pour que nous en prenions conscience.

IGOR

Comment ne pas l’aimer ? Il aurait même sacrifié sa vie pour nous.

BORIS

J’ai bien peur qu’il l’ait sacrifiée pour rien.

(Entre Sergueï.)

Scène II

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ

SERGUEÏ

Mes amis, mes camarades, vous êtes tous ici.

PAVEL

Sergueï Ivanovitch. Ils vous ont autorisé à venir ?

 

 

SERGUEÏ

En pareille circonstance, même les plus endurcis ont été pris de pitié. Je ne reverrais peut-être plus mon meilleur ami. Il me l’avait bien dit : je vais bientôt mourir.

IGOR

Oui, je m’en souviens. Mais il a précisé : « Je mourrai ici, à Kertch ». Or ici, nous sommes à Simferopol. Ce n’est donc pas encore l’heure.

ANTON

Que le Dieu de Vania t’entende !

IGOR

Le Dieu de Vania est aussi celui de Sergueï.

SERGUEÏ

Avez-vous d’autres nouvelles ? Je sais seulement qu’il est dans un état grave.

PAVEL

Nous n’avons aucune information. Les simples soldats sont toujours les derniers informés. Tout ce que nous savons, c’est qu’il a eu un accident de voiture.

BORIS

C’est le moment de prier ton Dieu.

SERGUEÏ

Je ne vous ai pas attendu pour commencer. Et vous-même ? Pourquoi ne pas prier aussi ? Ce serait le moment de le connaître dans tout son amour.

ANTON

Nous ! Non ! C’est impossible ! Nous ne sommes pas de son équipe.

BORIS

Dieu n’exauce pas les pécheurs. C’est bien connu.

(Entre Velokian.)

Scène III

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ - VELOKIAN

SERGUEÏ

Sergent Velokian, nous sommes tous remplis d’incertitude et d’angoisse. Vous a-t-on permis de vous rendre au chevet de Vania ?

VELOKIAN

Hélas non, camarades. Les visites lui sont interdites. Son état s’est encore aggravé.

IGOR

Avez-vous pu rencontrer un médecin ?

VELOKIAN

Oui, même deux, mais leurs explications sont confuses et contradictoires.

IGOR

Quelles ont été les circonstances de l’accident ? Là aussi, nos renseignements sont approximatifs.

VELOKIAN

Vania était en mission près de Cholonsk, dans la région d’Odessa, et de là-bas, il devait conduire un véhicule à Zatichié. En route, il tomba en panne. C’est un cardan qu’il fallait démonter. La camionnette chargée pesait plus de six tonnes. Vania l’a soulevée au cric et s’est glissé sous l’engin. Le terrain était pentu, le frein a lâché, le cric a basculé et la voiture est tombée sur notre infortuné camarade. Heureusement pour lui, deux soldats qui l’accompagnaient ont donné l’alarme. On l’a d’abord conduit à l’hôpital de Zatichié où aucun médecin n’était disponible, alors on l’a transféré d’urgence ici, à l’hôpital militaire de Simferopol.

ANTON

Il survivra, n’est-ce pas Sergent ? Il survivra.

 

 

VELOKIAN

Je l’espère bien, je l’espère.

PAVEL

Il survivra. Il est chrétien. Dieu ne va pas le laisser tomber.

IGOR

Dieu est son ami. On n’abandonne pas son ami aux portes de la mort. Ou bien c’est un faux ami.

BORIS

Il n’y a pas de Dieu.

VELOKIAN

Depuis ce fameux épisode de la permission volante, j’ai commencé à croire à ses théories. Mais aujourd’hui ! Pourquoi son Dieu a-t-il laissé faire cela ? Ma foi incertaine a laissé place au doute, le doute à l’angoisse, et l’angoisse au reniement.

(Entre le docteur Rastanov.)

Scène IV

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ - VELOKIAN - RASTANOV

VELOKIAN

Docteur, vous venez de voir Ivan Moïsséiev, avez-vous enfin des nouvelles apaisantes ?

RASTANOV

Hélas non, camarade. Sa blessure est très grave et sa fièvre avoisine quarante-deux degrés. Nous allons néanmoins essayer de l’opérer. S’il échappe à la mort, il sera lourdement handicapé jusqu’à la fin de ses jours. L’opération sera extrêmement compliquée, il faudra lui amputer le bras, l’épaule et un demi-poumon. À vingt ans, il vaudrait mieux mourir que vivre ainsi amoindri.

 

 

PAVEL

Notre pauvre Vania !

RASTANOV

Je vais retourner auprès de lui, son état nécessite une surveillance intensive.

(Sort Rastanov, entre Malcine)

Scène V

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ - VELOKIAN - MALCINE

VELOKIAN

À vos rangs, fixe.

MALCINE

Repos, repos. Quelles sont les nouvelles de Moïsséiev ?

VELOKIAN

Mauvaises, mon colonel, très mauvaises.

PAVEL

S’il ne meurt pas, il sera amputé.

MALCINE

C’est très regrettable. Que voulez-vous ? Nous sommes des soldats, des hommes de guerre, habitués à la vue du sang et de la mort. Bien sûr, il aurait mieux valu que le soldat Moïsséiev tombe sous les balles ennemies plutôt que sous un camion soviétique. Sa mort aurait été plus utile et plus glorieuse. C’est la vie. On ne choisit pas sa destinée. Par ailleurs, Moïsséiev n’était pas un très bon soldat. Gentil garçon, certes, mais il nous posait de gros problèmes. Il ne nous en posera plus. Il ne souillera plus vos esprits de ses idées contre-révolutionnaires que vous buvez sans discerne-ment. Il ne nous troublera plus.

ANTON

Mon colonel, nous ne sommes que de simples soldats, nous vous devons l’obéissance et le respect, mais nous sommes offusqués. Notre camarade Ivan, malgré ses idées, certes, indignes d’un citoyen soviétique était un cher ami avec qui nous avons partagé des joies et des souffrances, c’est un camarade que nous n’oublierons jamais. N’est-il donc qu’un pion soufflé sur votre échiquier ?

MALCINE

Soldat, votre insolence pourrait vous conduire au conseil de discipline. N’oubliez pas que je suis commandant de votre unité. N’oubliez pas non plus que vous n’êtes que de la chair à canon. C’est vrai, vous n’êtes que des pions, de tout petits pions, si vous bougez, c’est d’une seule case à la fois, droit devant vous, sans réfléchir, sans questionner. Si l’on vous porte d’une case à l’autre, ce n’est ni pour votre plaisir ni pour votre gloire, c’est pour celle de votre pays, c’est pour celle de la nation soviétique. Si vous quittez le jeu, si l’ennemi vous prend, si l’ennemi vous tue, ce peut être un bien, pourvu que la victoire en dépende. Sachez aussi qu’un tout petit pion peut mettre mat votre adversaire. Alors, tachez d’être ce pion-là. Quant à votre camarade Ivan Vassilievitch Moïsséiev, je le répète, j’aurais préféré qu’il meure sous le feu de l’ennemi. Sa mort aurait servi l’Union. Il aurait gagné une décoration à titre posthume. Aujourd’hui, sa mort ne sert en rien la nation. C’est un matricule qu’on effacera de nos registres. C’est ainsi. Camarade Bougaïev, vous qui partagez ses opinions perverses, avez-vous quelque chose à ajouter.

SERGUEÏ

Oui mon colonel. La mort de notre cher frère Ivan ne servira pas l’Union des Républiques Soviétiques Socialistes, mais quelle que soit l’issue de ce drame, sa mort ou sa survie servira et glorifiera le royaume du Dieu éternel.

 

 

MALCINE

De votre part, je m’attendais à une réponse aussi stupide : le royaume de Dieu ! Sachez, jeune homme, que nous avons conquis, soumis et colonisé ce royaume depuis longtemps. Je suis un homme de guerre, et durant la guerre, la vie humaine n’a plus aucune valeur. Moïsséiev vous a parlé d’un Dieu tout puissant, qui le rend vainqueur dans tous les combats. Où est ce Dieu de victoire, maintenant ? Où est-il ? Ce Dieu qui a abandonné son propre fils sur la croix abandonne aujour-d’hui même son fidèle esclave sur son lit d’hôpital. Qu’il est vain et insensé de croire en un tel Dieu ! Qu’il est stupide de fonder son espérance sur les chimères de la religion ! Moïsséiev aurait tout gagné en reniant ses croyances. Il se serait épargné bien des tourments et il serait mort avec les honneurs, et non comme un renégat. Car il vous a bien menés, l’animal, il vous a parlé de miracles, comme on raconte aux enfants des histoires de princes changés en grenouilles, et vous avez cru ces paroles séductrices. Où est-il à présent votre Dieu des miracles ? Ce serait le moment de nous prouver qui il est. Il ne se montre pas, il n’agit pas. Où est ce Dieu qui entend vos prières ? Car vous avez tous prié avec une foi d’enfant qu’il vous rendre votre Vania. Où est-il ? Que fait-il ? Il ne répond pas. Il n’intervient pas. Il se cache au fin fond de la Voie lactée. Il manifeste ainsi son impuissance. J’espère que cette expérience ramènera vos esprits à la réalité. Il n’y a pas de Dieu. Dieu est mort, les hommes l’ont tué. Lénine et tous les vaillants héros de notre pays ont triomphé de lui. Ils ont libéré l’humanité entière de cet ignoble tyran qui maintenait le monde sous une loi injuste. Quant au soldat Moïsséiev, il a misé sur le mauvais cheval, et il a perdu. Vous ne le reverrez plus jamais.

(Vania entre, habillé, en pleine forme.)

Scène VI

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ - VELOKIAN - MALCINE - VANIA

VANIA

Salut la compagnie !

IGOR

Vania !

BORIS

Nous ne comprenons pas !

VANIA

Vous êtes tous venus de Kertch pour prendre de mes nouvelles, merci, mes bons amis.

PAVEL

Vania ! Quel est ce prodige ?

VANIA

Toi aussi, mon cher Sergueï, tu es venu jusqu’ici.

SERGUEÏ

Oh ! Vania ! Quel bonheur !

VELOKIAN

On te croyait déjà mort.

VANIA

Vous aussi, mon colonel ? Merci de votre visite, j’en suis touché.

MALCINE

Pas de quoi, mon garçon, pas de quoi.

PAVEL

Le colonel, justement, nous a dit à ton attention une oraison funèbre des plus pathétiques.

IGOR

Pourriez-vous la redire, mon colonel ? Ou bien était-ce le fruit d’une inspiration spontanée ?

MALCINE

Hum… Hum… Je suis ravi de voir que vous vous portez mieux, Moïsséiev.

(Entre Rastanov.)

Scène VII

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ - VELOKIAN - MALCINE - VANIA - RASTANOV

RASTANOV

Le soldat Moïsséiev n’est pas encore sorti ? Il y a des papiers à signer.

MALCINE

Docteur Rastanov, qu’est-ce que cela signifie ?

RASTANOV

Je suis aussi surpris que vous, colonel.

MALCINE

Nous le croyions à moitié mort, et le voilà qui saute en l’air comme un kangourou.

RASTANOV

Il y a une demi-heure, cet homme était à l’agonie, avec les os pulvérisés et les poumons transpercés. Et le voici maintenant complètement valide. Je n’ai aucune explication à fournir, colonel.

MALCINE

Mais moi je suis sûr que Moïsséiev en a une.

VANIA

En effet, mon colonel. C’est très simple. Il suffit d’un peu de foi. J’avais une fièvre intense, je sentais la mort s’approcher de moi, je respirais de plus en plus mal, mon bras et ma poitrine me faisaient terriblement souffrir malgré les injections de morphine, et pourtant, je ressentais une paix infinie. Tandis que mon corps se vidait de toute sa vie, j’ai perdu connaissance. C’est alors, dans cette inconscience qui précède la mort, que l’ange est entré dans ma chambre. Ce même ange au corps de cristal qui m’avait visité à Kertch…

MALCINE

Il n’est pas guéri. Il délire encore.

VANIA

Cet ange donc, s’assit à mon chevet. Sans dire un mot, il posa sa main sur mon front. Je me suis alors éveillé, j’ai senti la fièvre s’évanouir, et j’ai ressenti un intense bien-être. Il a ensuite touché mon bras et mon épaule broyée. J’ai entendu comme un bruissement sec : les os se recollaient. La douleur a laissé place à une chaleur agréable. Puis l’ange a disparu. Aussi silencieux qu’il était apparu. C’est alors que le docteur Rastanov est entré, avec son thermomètre. « Vous pouvez remporter tout cela, » – lui ai-je dit – « Je n’en ai plus besoin. Je suis guéri. »

RASTANOV

J’ai d’abord cru que la fièvre avait endommagé ses neurones. C’est fréquent dans un tel cas. Il me dit : « Pour vous donner une preuve de ma guérison, je vais prendre ma température. – Prenez aussi vos médicaments, ils vous soulageront. – Vos médicaments ne me soulageront plus. J’ai compris que mon état était trop grave pour que vous puissiez m’en délivrer, alors, j’ai tourné les yeux vers Adonaï Raphé : L’Éternel guérissant. » Il me rendit le thermomètre : trente-sept degrés. J’étais stupéfait.

MALCINE

Mais enfin ! Il existe bien une raison médicale !

RASTANOV

Aucune raison. L’opération que nous envisagions n’avait en fait aucune chance de réussir. Mais en la pratiquant, nous aurions soulagé notre conscience de chirurgien. Ce jeune homme devait mourir. Il est vivant, et en pleine santé.

MALCINE

J’espère que vous ne croyez pas à un miracle.

RASTANOV

Je n’y croyais pas, mais maintenant j’y crois. C’est Dieu qui a guéri ce patient et j’ai décidé de le suivre.

PAVEL

Moi aussi. Vania nous a habitués aux miracles, celui-ci surpasse tous les autres.

MALCINE

Ce n’est pas vrai ! Vos yeux sont-ils aveuglés, votre cœur abusé, votre cervelle embrumée ?

ANTON

Ne vous déplaise, mon colonel. Moi aussi, je veux devenir comme Vania : l’ami intime de Dieu.

IGOR

Et moi aussi, j’en suis désolé pour Lénine.

MALCINE

Et vous, sergent Velokian. Vous n’allez pas adhérer à toute cette folie, vous, un sous-officier de l’armée soviétique. Je vous ai signé un avis favorable pour le grade de sergent-chef, vous ne commettrez pas une erreur de jugement aussi grossière.

VELOKIAN

Non, mon colonel. Bien sûr que non. Je ne crois pas de telles sottises. La science explique tout, même l’inexplicable. Le hasard est entre les mains de la science. Dans peu de temps, elle nous aura éclairés sur la guérison spontanée d’Ivan Moïsséiev.

 

 

MALCINE

Très bien, sergent, excellente réponse. Vous serez bientôt sergent-major. Faites confiance à votre directeur et néanmoins ami, le colonel Malcine. Et j’espère que vous convaincrez rapidement vos subalternes de revenir à la raison.

IGOR

C’est incroyable ! Quel homme êtes-vous, sergent ? Un coureur de galons ? Un lâche ? Un traître ? Un Judas ? Où avez-vous donc enterré votre promesse ?

VELOKIAN

Promesse ? Ai-je fait une promesse ?

ANTON

Vous avez promis à Dieu que s’il vous faisait accorder une permission, vous vous convertiriez. Nous en sommes témoins.

MALCINE

Qu’est-ce encore que cette affaire-là, Velokian ?

VELOKIAN

Mais, c’est ridicule. J’ai dit cela sans réfléchir, dans le feu de l’enthousiasme. On ne retourne pas sa vareuse pour une permission.

IGOR

Attendez-vous à passer les prochaines nuits d’hiver dehors et légèrement vêtu. C’est que les chrétiens sont supérieurs en nombre, à présent.

VANIA

Voyons, Igor Stephanovith, on ne rend pas le mal pour le mal.

VELOKIAN

J’ai assez résisté à la vérité, n’en déplaise à mon colonel. Quand j’avais dix-huit ans, je clamais bien haut que je ne voulais pas de sauterelle dans mes jambes, et pourtant, j’en brûlais d’envie. Mais je craignais de tomber amoureux, que la fille me dise « niet » et que j’en sois malheureux. Alors je me suis caché derrière un bouclier de misogynie. Aujourd’hui, je suis marié, j’ai un petit garçon, mais je n’ai pas changé : j’ai besoin d’un bouclier, celui de l’incrédulité. Dieu n’existe pas, tout s’explique par la science, popes et rabbins sont des voleurs, les chrétiens sont tous des hypocrites. En réalité, je redoutais de devenir un jour chrétien et de devoir changer mes habitudes. Mais à cet instant même, je jette à terre ce bouclier. Je ne crains plus les flèches du Christ : je choisis de rejoindre son camp et de servir dans son armée.

MALCINE

Et moi je vous promets un grand avenir dans celle que vous êtes censé servir, caporal Velokian.

SERGUEÏ

Mes amis, mes frères, nous devons nous réjouir, il y a de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se détourne.

MALCINE

Et vous, caporal qui ne dites rien. Avez-vous choisi, vous aussi, de trahir la grande Russie ?

BORIS

Hors de question, mon colonel. Je sers la patrie, Lénine est mon maître. Il n’y a pas de Dieu.

MALCINE

Très bien répondu. Vous autres retournez immédiatement à Kertch. Je vous promets un rapport virulent à l’état-major.

(Tous se dirigent vers la sortie.)

Pas vous, caporal. Nous avons à parler.

Scène VIII

MALCINE - BORIS

MALCINE

Rappelez-moi votre prénom, caporal.

BORIS

Boris.

MALCINE

Eh bien ! Boris, que pensez-vous du camarade Moïsséiev ?

BORIS

Mon colonel, le camarade Moïsséiev est un dangereux agitateur, un extrémiste, un manipulateur, et je dirais même, un sorcier. Au Moyen-âge, on aurait brûlé un tel homme.

MALCINE

Je suis bien de votre avis. Mais nous ne sommes plus au Moyen-âge. On ne brûle plus les hérétiques. Nous avons des moyens plus civilisés.

BORIS

L’inquisition bolcheviste ne s’est pas révélée efficace contre lui. Parfois il m’est arrivé de douter. Cet individu m’aurait presque fait croire qu’il y a un Dieu.

MALCINE

Cela ne peut plus durer. Il ne cesse de nous défier. Il nous nargue à plaisir. Il défie l’autorité soviétique et l’autorité militaire. Il ne craint ni la douleur ni la mort. Il fait le mur, soi-disant conduit par un ange, et personne pour l’empêcher de sortir !

BORIS

Si seulement la Révolution disposait d’hommes de sa taille !

MALCINE

Il a été capable, par je ne sais quelle télépathie, de forcer les décisions de notre général. Vous imaginez les risques qu’il nous ferait prendre en cas de conflit.

BORIS

C’est effrayant.

MALCINE

Enfin, le plus intolérable s’est produit aujourd’hui même. Le voilà immortel ! Après nous avoir prêché son bon Dieu, il va se prendre pour Dieu lui-même !

BORIS

Ça ne peut pas continuer ainsi.

MALCINE

Sans parler de l’influence de ce prétendu miracle sur les troupes. Vous les avez entendus aussi bien que moi. Les voilà tous devenus dévots.

BORIS

En effet, mon colonel, c’est inacceptable. Vous devriez sans attendre adresser votre rapport au général Garolavski. Dans cette démarche, je suis prêt à témoigner de la conduite inqualifiable de ce traître.

MALCINE

Merci, Boris. Mais je me suis précipité, sur le coup de la colère, quand j’ai parlé de rapport virulent. Ce n’est pas une bonne solution.

BORIS

Mais pourquoi ? Elle me paraissait excellente.

MALCINE

J’en ai une meilleure. Non, crois-moi, mon petit, mettre l’état-major au parfum, cela équivaudrait à aller acheter la corde pour me pendre. Garolavski n’a toujours pas digéré la permission à Velokian. Il m’a dans le nez jusqu’au fin fond des sinus. Si je lui apprends que mon unité est devenue une succursale du Vatican et que je n’ai pas été capable de l’empêcher, il va me faire muter au Kamtchatka, avec promotion au grade d’adjudant-chef, à moins qu’il ne me fasse fusiller.

BORIS

Et quelle est votre meilleure solution ?

MALCINE

Nous allons neutraliser ce monstre qui nous menace par nos propres moyens, sans aide extérieure. Une caserne est entourée de hauts murs, s’il s’y produisait un accident, mortel celui-ci, nous pourrions facilement expliquer les faits et circonstances selon nos désirs.

BORIS

Enfin, de l’action !

MALCINE

J’ai donné à Moïsséiev un ultimatum. Je lui ai donné jusqu’au quinze juillet pour se rétracter. Il ne se rétractera pas. Nous sommes le six juillet. Ayons un peu de patience et dans quelques jours, nous lui réglerons sa facture.

BORIS

Voilà un projet qui me convient.

MALCINE

Pour cela, j’aurais besoin de deux ou trois hommes comme vous. Des hommes, pas des mauviettes. Des hommes dévoués à la cause de la Révolution et que la vue du sang n’effraie pas.

BORIS

Mon colonel, je suis votre soldat, j’attends vos ordres.

MALCINE

Je le savais, Boris. Je compte sur vous. Le seize juillet, Ivan Moïsséiev sera communiste ou il sera mort.