Deuxième Tableau

Une salle de cours rudimentaire.

Scène première

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - VELOKIAN

BORIS

Toujours la même chose !

PAVEL

D’abord toutes les semaines, puis deux fois par semaine, et maintenant presque tous les jours !

IGOR

Cela devient intolérable.

VELOKIAN

Pourquoi croyez-vous qu’on vous envoie passer deux ans dans l’armée ?

ANTON

Pour servir le pays.

VELOKIAN

Et comment prétendez-vous servir votre nation si vous ne comprenez pas la pensée soviétique ?

IGOR

On commence à la connaître la pensée soviétique ! Nous allons bientôt pouvoir vous réciter les œuvres de Marx et de Lénine par cœur.

VELOKIAN

Vous n’en saurez jamais assez. « L’État et la révolution » devrait être votre livre de chevet, votre Bible. Tiens ! À ce propos, où est encore passé Moïsséiev ?

BORIS

Il a peut-être oublié de se lever.

IGOR

Pas étonnant, avec la nuit qu’il a menée.

PAVEL

Une nuit sulfureuse !

ANTON

Une nuit dantesque !

BORIS

Une nuit vésuvio-strombolienne !

IGOR

Et quel est le thème de cette conférence marxo-lénino-trotsko-stalino-khrouchtchevo-kossiguino-brejnievienne ?

VELOKIAN

« La publicité, fer de lance du capitalisme américain ». Elle devrait être déjà commencée depuis vingt minutes. Que fabrique ce commandant Leonov de malheur ? Les officiers devaient montrer le bon exemple à la troupe.

IGOR

Il attend Moïsséiev.

VELOKIAN

Celui-là, il va encore ramasser deux semaines de cachot, il ne les aura pas volées.

PAVEL

Le voici justement qui s’amène.

VELOKIAN

Leonov ?

IGOR

Mais non ! Moïsséiev.

(Entre Vania)

 

 

Scène II.

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - VELOKIAN - VANIA

VELOKIAN

Alors ? Soldat Moïsséiev ? On ne vous a jamais appris la ponctualité ? Où étiez-vous encore passé ?

PAVEL

Il était dans son lit.

BORIS

Mais non ! Il n’était pas dans son lit. Il s’est levé comme nous. Après la douche, il a filé en douce et on ne l’a plus revu.

VELOKIAN

Mais où étiez-vous donc ? Staline de Staline !

VANIA

Je suis infiniment confus, sergent. Je n’ai pas d’excuses. J’ai simplement oublié l’heure. J’ai même manqué le petit-déjeuner. Quand on est dans la présence de Dieu, on oublie le cours du temps.

VELOKIAN

Vous aimez vraiment les ennuis ! Bon ! Nous verrons cela plus tard. Asseyez-vous avec vos camarades et attendez, comme tout le monde.

ANTON

Qu’est-ce qu’on attend ?

BORIS

Ça ne sert à rien d’être à l’heure.

VELOKIAN

Silence ! Taisez-vous.

ANTON

Ce Leonov qui n’arrive toujours pas !

 

 

BORIS

Et Ivan qui nous raconte qu’il était dans la présence de Dieu ! Il était en dévotions ! Tu es vraiment un bel hypocrite.

VANIA

Pourquoi ça ?

BORIS

Où es-tu donc allé filer cette nuit ?

VANIA

Cette nuit ? Mais voyons, dans mon lit.

BORIS

Dans ton lit ? Tu nous prends pour des poires, où tu te fiches de la nôtre ?

VANIA

J’ai même fait un rêve merveilleux. Hélas, tous les beaux rêves se terminent en désillusion. Et l’on atterrit sans parachute sur la paillasse.

BORIS

Mais bien sûr ! Il n’y avait personne dans ton pucier pendant une bonne partie de la nuit. Tu étais peut-être caché dessous.

IGOR

Ne va pas nous raconter que tu es allé prêcher en ville, comme c’est ta coutume dès que tu as une heure de libre. À l’heure à laquelle tu es sorti, tous les prêcheurs sont couchés.

VANIA

Vraiment, je ne comprends pas.

BORIS

Tu n’es pas plus chrétien que nous autres.

IGOR

Tu es allé aux filles.

VANIA

Je ne suis pas sorti.

BORIS

Le sergent Velokian était justement de garde cette nuit. Il a forcément surpris tes allées et venues. À moins qu’il fût endormi.

VELOKIAN

Je ne dors jamais quand je suis de garde, et je suis frais comme une bonne bière le matin pour assister au cours d’instruction politique. Si quelqu’un avait voulu entrer ou sortir, que ce soit par la porte, par la fenêtre, par la cheminée ou par les gouttières, je l’aurais intercepté. Personne n’est entré, personne n’est sorti. Ni Moïsséiev, ni personne d’autre.

BORIS

Vous en êtes bien certain ?

VELOKIAN

Vous me prenez vraiment pour une cruche ? Ferez quatre jours !

BORIS

Mais ce n’est pas juste !

IVAN

J’ai compris ! J’ai cru voyager en rêve. Mais je suis réellement parti en voyage. Pas en bateau, ni en avion, ni même en Spoutnik. C’était beaucoup plus rapide que cela.

IGOR

Es-tu parti en Amérique, voir ton copain Billy Graham ?

VANIA

Bien plus loin que l’Amérique.

VELOKIAN

Et Leonov qui n’arrive pas !

IGOR

Il ne viendra plus.

 

 

ANTON

Alors, allons-nous-en.

VELOKIAN

Pas question ! Nous devons rester ici pour l’instruction. Quand même nous n’avons pas d’instructeur pour nous instruire.

BORIS

Dans ce cas, nous pourrions nous instruire les uns les autres.

PAVEL

Choisissons un thème.

BORIS

L’influence du capitalisme sur les comportements bourgeois.

PAVEL

Oh ! Non ! Assez ! On nous en rebat les oreilles tous les jours, du capitalisme.

IGOR

L’influence du marxisme sur la classe prolétarienne.

PAVEL

C’est pareil ! On en mange à tous les repas : Borchtch au Marx, rôti de Lénine à la sauce Trotski, tarte à la Staline, et dans ton café, un ou deux morceaux de Brejniev.

IGOR

Alors ? Qui propose un thème original ?

ANTON

Le dieu des communistes et le Dieu de Vania.

VELOKIAN

Ça, c’est un bon sujet !

IGOR

Et d’abord, qui est le dieu des communistes ?

 

 

BORIS

Staline, évidemment. Il est digne de louanges, on lui adresse des prières, on lui chante des cantiques :

Nous recevons notre soleil de Staline,
Nous recevons notre vie heureuse de Staline...
Ô maître sage ! Génie des génies !
Soleil des ouvriers, Soleil des paysans, Soleil du monde !

IGOR

C’est vrai. On lui adresse même des jurons.

ANTON

Oui, quand le sergent s’énerve : « Staline de Staline ! »

VELOKIAN

Assez de bêtises ! Stal… ! Euh ! Et qui est le Dieu de Vania ?

VANIA

Il n’a pas seulement donné le soleil, il l’a créé. Ainsi que le reste de l’univers. Staline est mort, l’Éternel est vivant.

PAVEL

Raconte-nous ton escapade de cette nuit. Ta promenade entre les galaxies.

VANIA

Les feux étaient éteints, les soldats dormaient, je dormais, tout le monde dormait. J’entends une voix qui m’appelle : « Ivan. » Je me retourne dans mon lit. Je me rendors. La voix m’appelle de nouveau : « Ivan, lève-toi. » Alors je me réveille tout à fait. Quel émerveillement ! Il était ici face à moi. Un ange. « Habille-toi » – me dit-il – « nous partons. »

PAVEL

Un ange ? Es-tu sûr que ce n’était pas le sergent ?

VANIA

Ce n’était pas le sergent. Il était beau, très beau.

VELOKIAN

Merci pour moi.

ANTON

Quelle était l’envergure de ses ailes ?

VANIA

Il n’en avait pas.

VELOKIAN

Alors comment sais-tu que c’était un ange, hormis le fait qu’il était plus beau que moi ?

VANIA

Il n’avait pas une apparence humaine, il était limpide comme un diamant, pur comme du cristal.

IGOR

Tu pourrais écrire des contes fantastiques. Et après ?

VANIA

Après. La pesanteur a brusquement disparu. Nos pieds se sont détachés du sol. Le plafond de la chambrée et le toit de la caserne se sont ouverts. Nous nous sommes envolés vers une planète inconnue.

BORIS

Alors là ! Tu nous prêches des inepties. Tout le monde sait qu’il n’y a pas d’air dans l’espace.

VANIA

Je le sais aussi, mais pourtant, je respirais.

BORIS

Arête de mentir, Gagarine. Si on lance un ballon de football dans l’espace, il explose.

VANIA

C’est exact, mais il ne m’est rien arrivé.

BORIS

Ensuite ?

 

 

VANIA

Sur cette planète, j’ai vu d’impressionnants personnages voler à notre rencontre : l’apôtre Jean, le prophète Jérémie, le prophète Daniel. J’ai vu aussi Moïse et Josué. Puis, l’ange me fit voir de loin les lumières de la cité céleste. Oh ! Mes chers camarades. Si vous saviez quelle cité radieuse est réservée aux élus ! Si seulement vous acceptiez de croire ! Je sais que dans peu de jours, je pourrais enfin pénétrer cette ville merveilleuse que je n’ai qu’entrevue, et dont Christ est le prince !

BORIS

Tu nous en as assez décrit. Tu es un illuminé, comme Thérèse de Lisieux.

IGOR

Il n’y a pas de Dieu. Popes et évêques sont des manipula-teurs.

PAVEL

Mais tout de même. L’univers est bien venu de quelque part. Même Voltaire, philosophe athée, ne comprenait pas qu’une horloge ait pu se concevoir sans horloger.

ANTON

Mais bien sûr ! L’horloger, c’est la matière. La matière a surgi du néant et du hasard. Elle s’est mise à créer des cellules vivantes, qui par un prodigieux hasard se sont multipliées durant des milliards d’années jusqu’à la production d’une humanité intelligente.

VANIA

N’as-tu pas entendu parler de cet événement fabuleux qui s’est produit à Moscou ?

ANTON

À Moscou, il se produit un événement fabuleux tous les jours.

VANIA

Oui, mais celui-là mérite notre attention. La semaine dernière, une explosion s’est produite dans une imprimerie.

ANTON

Il y a toujours quelque chose qui explose à Moscou.

VANIA

Certes. Mais quand c’est une imprimerie qui explose, les caractères, les ramettes et les bouteilles d’encre volent dans tous les sens. Or, cette fois-ci, toutes ces choses en retombant, par un hasard remarquable, ont produit les œuvres complètes de Tolstoï, en dix-huit volumes, le tout mis en pages et sans coquilles. Il ne restait plus qu’à relier.

ANTON

L’imprimeur y a trouvé son compte.

BORIS

Ce n’est pas possible, une histoire pareille !

ANTON

Tu nous racontes des billevesées !

VANIA

Tu ne lis pas la Pravda ?

BORIS

Moi je n’y crois pas.

VANIA

Tu as bien raison de ne pas y croire. Ce n’est pas vrai.

BORIS

Mais alors pourquoi nous dis-tu ça ?

VANIA

Vous êtes suffisamment intelligents pour ne pas croire cette histoire invraisemblable, et vous avez assez peu de discernement pour croire que l’univers, infiniment plus complexe que la science de Tolstoï, s’est créé lui-même par hasard.

IGOR

Celle-là, tu nous la copieras !

VELOKIAN

Tu prétends que ton Dieu est tout puissant. Il est donc plus puissant que notre chef, le capitaine Platonov.

VANIA

Ça, c’est évident !

VELOKIAN

Alors, écoute-moi bien. J’ai absolument besoin d’une permission cette semaine pour retourner chez moi, à Erevan. C’est pour une raison privée, mais elle m’est absolument nécessaire, et cet âne de Platonov refuse totalement de comprendre, et par la même occasion, refuse aussi de me laisser partir. Si ton Dieu est capable de tirer cette mule et me faire obtenir cette permission, je te le promets, je croirai en lui. Je deviendrai chrétien.

VANIA (à part)

Seigneur ! Quel piège !

Voix de DIEU

Dis-lui que je peux le faire.

VANIA (à part)

Oh ! Alléluia !

(À Velokian)

Eh bien, oui. Rien n’est impossible à Dieu. Tu auras ta permission.

VELOKIAN

J’ai lancé un défi à ton Dieu. Il a intérêt à répondre.

 

 

VANIA

Seulement, il y a une petite condition.

VELOKIAN

Laquelle ?

VANIA

Éteins ta cigarette.

VELOKIAN

Voilà.

VANIA

Ensuite, prends ton paquet et détruis-le. Tu verras, tu n’en respireras que mieux.

VELOKIAN

Tu crois ? Bon !

(Il brûle son paquet de cigarettes.)

Et c’est tout ?

VANIA

C’est tout.

(Entre Platonov.)

Scène III

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - VELOKIAN - VANIA - PLATONOV

PLATONOV

Sergent Velokian !

VELOKIAN

Présent !

PLATONOV

Alors, mon gaillard ! Vous ne m’aviez jamais dit que vous étiez un ami intime du général Garolavski.

VELOKIAN

Du général Garolavski ? Moi ? Première nouvelle ! Je n’ai pas cet honneur. Je ne l’ai jamais vu et je ne le connais pas.

PLATONOV

Le général vous connaît bien, en tout cas. Il vient de me téléphoner d’Odessa rien que pour me demander de vous envoyer en permission.

VELOKIAN

C’est un rêve ! Je n’y crois pas ! Merci mon capitaine.

PAVEL

Hum…

VELOKIAN

Et merci Vania.

VANIA

Et merci Seigneur. En premier lieu. Et n’oublie pas ta promesse.

PLATONOV

Mais filez donc, Velokian. Vous devriez déjà être dans le train.

VELOKIAN

Staline de Staline !

(Il sort.)

Scène IV

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - VANIA - PLATONOV

PLATONOV

Dites-moi : comment s’est déroulé votre cours d’instruction politique ?

IGOR

Plutôt tranquille.

PLATONOV

Tranquille ?

BORIS

Votre commandant ne s’est pas pointé.

PLATONOV

Alors qu’avez-vous fait ?

ANTON

Nous nous sommes instruits tous seuls.

PAVEL

Nous avons parlé de religion.

PLATONOV

J’espère que ce prophète de malheur ne vous a pas influencé.

PAVEL

Tout ce qu’il nous a dit s’est réalisé. C’est peut-être un prophète de bonheur.

BORIS

Il voyage dans l’espace avec des anges.

IGOR

Il entend la voix de Dieu lui parler.

PAVEL

Il aurait dû être mort de froid. Et il tient une forme athlétique.

IGOR

J’aimerais bien connaître son secret.

ANTON

En tout cas, jamais plus je ne moquerai de sa foi.

PLATONOV

Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vous avez encore fait du beau travail, Moïsséiev !

PAVEL

Ce n’est pas sa faute. C’est nous qui l’avons provoqué.

PLATONOV

Nous reparlerons de tout cela plus tard. En attendant, allez travailler. Quant à vous, Moïsséiev, attendez-vous encore à bivouaquer quelques nuits sans bivouac.

VANIA

C’est le printemps, ça ne me dérange pas.

PLATONOV

Oui, bon, ça va !

(Les soldats sortent, reste Platonov.)

Scène V

PLATONOV - MALCINE

PLATONOV

On nous envoie ces gars-là pour en faire des héros ! Nous sommes censés les éduquer, les rééduquer, et leur inculquer la pensée de Lénine, et les voilà embarqués dans de puériles histoires de miracles et de prophéties ! Il va être fier de nous, le général ! Et moi je vais pouvoir dire adieu à mon quatrième galon. À moins que ce Moïsséiev m’en fasse un beau, de miracle.

(Entre Malcine.)

MALCINE

Capitaine Platonov ! Je viens d’entendre le général Garolavski au téléphone. Il est furieux. Qu’est-ce encore que cette affaire de permission au sergent Velokian ?

PLATONOV

Mais mon colonel ! Je n’ai fait qu’obéir à son ordre.

MALCINE

Et vous ne trouvez pas cela curieux ?

PLATONOV

Que Velokian ait des amis à l’état-major ? Évidemment, cela me surprend. D’autant plus que lui-même n’avait pas l’air de le savoir.

 

 

MALCINE

Le général n’a jamais donné cet ordre. Et il n’apprécie pas du tout qu’on se serve de son nom à son insu. Allez me chercher Velokian. Sa permission est suspendue.

PLATONOV

Il est déjà loin.

MALCINE

Vous pouvez dire adieu à votre quatrième gallon, c’est moi qui vous le dis, à moins d’un miracle. À ce propos, allez me chercher Moïsséiev.

PLATONOV

À vos ordres, mon colonel.

(Sort Platonov.)

Scène VI

MALCINE

C’est encore un coup de ce Moïsséiev ! Qu’a-t-il encore inventé ce bougre-là ? J’aimerais être en aussi bon terme avec Brejniev que lui avec son bon Dieu. Il a encore fait une incantation, et son Dieu est allé dire deux mots au général qui s’est subitement pris pour Jeanne d’Arc, et s’est aussi subitement ressaisi. Nous voilà propres ! Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, à Garolavski ? Platonov va être promu sous-lieutenant et moi capitaine. Ça ne peut plus durer. Il va falloir sévir. Ah ! Voilà notre saint auréolé.

(Entrent Platonov et Vania.)

 

 

Scène VII

MALCINE - PLATONOV - VANIA

MALCINE

Soldat Moïsséiev ! Vous êtes la honte de ce régiment ! Vous êtes la honte de l’Armée rouge ! Vous êtes la honte de l’Union Soviétique !

VANIA

Mon colonel, en quoi ai-je manqué à mon devoir de soldat ?

MALCINE

Pas d’insolence ! Et parlez-moi de la permission de Velokian. Vous êtes dans le coup, bien entendu !

VANIA

Mais mon colonel, je n’ai été complice en quoi que ce soit dans cette affaire.

MALCINE

N’essayez pas de me faire retomber la faute sur le diable ou le bon Dieu.

VANIA

Je n’ai guère d’autre explication. Le sergent Velokian m’a dit comme ça : « Si ton Dieu est aussi puissant que tu l’affirmes, peut-il me faire accorder une permission ? » J’ai d’abord posé la question à mon Père.

MALCINE

Parce que votre famille est dans la combine ?

PLATONOV

Son Père céleste.

MALCINE

Bien. Continuez.

VANIA

Les réponses du Père céleste sont souvent plus rapides que les circulaires de l’état-major. Alors j’ai répondu par l’affirmative. À peine avais-je fini de parler que le capitaine Platonov avait reçu un appel d’Odessa. Et le sergent partait en permission.

MALCINE

Qui a appelé d’Odessa ?

PLATONOV

Le général Garolavski.

MALCINE

Ne me prenez pas pour un idiot, Platonov. Le général ne vous a jamais appelé, encore moins pour offrir sur un plateau une permission à cet imbécile. Alors qui vous a appelé ?

PLATONOV

Je ne sais pas.

MALCINE

C’est un canular de bidasse !

PLATONOV

Je ne sais pas.

MALCINE

Et vous avez couru comme un bleu !

PLATONOV

Je ne sais pas.

MALCINE

Vous n’êtes pas loin de la cour martiale.

PLATONOV

Je suis confus.

MALCINE

À moins que ce ne soit signé Céleste. Le père de Moïsséiev.

PLATONOV

Je ne sais pas.

MALCINE

Eh bien ! Répondez, Moïsséiev ! C’est à vous que je m’adresse.

VANIA

Sauf le respect que je vous dois, mon Colonel, cela me paraît possible.

MALCINE

Cela vous paraît possible ! Tout est possible à celui qui croit.[1] C’est ce que vous dites tous les jours. Dieu vous parle ! Dieu parle à Platonov, en contrefaisant la voix du général. Votre Dieu est un drôle de farceur.

VANIA

Mon colonel, quand vous entendrez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur.

MALCINE

Arrêtez, Moïsséiev ! Je suis las de vous entendre prêcher. Nous savons ce que vous faites lorsqu’on vous donne quartier libre. Au lieu de vous remplir de vodka avec vos camarades, ou de vous donner du bon temps avec les filles, vous allez rejoindre en ville une église souterraine : une communauté non enregistrée, et vous y chantez des cantiques, vous y lisez l’Ancien et le Nouveau Testament, vous y priez, vous y louez, vous y prêchez.

VANIA

J’y prends beaucoup plus de plaisir que pourraient m’en donner les filles et la vodka, mon Colonel.

MALCINE

Eh bien ! Ce plaisir vous est interdit. Et nous y veillerons. Nous ne tolérerons aucun écart. J’ai par ailleurs appris des choses très graves : vous prêchez à des gens qui viennent dans votre secte par goût du risque ou par curiosité, et vous en avez persuadé un certain nombre d’abandonner le communisme pour devenir chrétiens.

VANIA

« Proclame la Parole, insiste, que l’occasion soit favorable ou non, convaincs, réprimande, encourage par ton enseignement, avec une patience inlassable. »[2]] C’est ce que dit Paul de Tarse, mon maître en la matière. Il dit aussi : « Malheur à moi si je n’annonce pas la Bonne Nouvelle ! »[3]]

MALCINE

Malheur à toi si tu en fais de nouvelles !

PLATONOV

Il paraît qu’il voyage dans le cosmos à dos d’ange, sans scaphandre.

MALCINE

Sornettes, balivernes, calembredaines et billevesées ! Écoutez-moi bien, Moïsséiev ! Nous ne pouvons plus tolérer vos écarts. Maintenant nous allons sévir. Notre principal souci, c’est que nous avons usé envers vous de toutes les stratégies possibles. Nous avons d’abord chargé vos camarades de chambrée de vous rééduquer, à coups de poing si nécessaire. Non seulement ils ont manqué leur mission, mais vous êtes plus ou moins parvenu à les endoctriner. Nous avons employé les moyens psychologiques : nous vous avons convoqué sans répit à des entretiens et à des interrogatoires. En pure perte. Vous nous avez épuisés. Vous avez subi des châtiments corporels. Vous avez subi la pression de l’air, la pression de l’eau, la chaleur en été, le gel en hiver. Vous résistez à tout cela, mais vous n’êtes à l’épreuve des balles.

PLATONOV

Qui sait ! Il est indestructible.

MALCINE

Indestructible ! L’empire romain se croyait indestructible. L’empire tsariste également.

PLATONOV

Et pourtant, mon colonel. Si l’armée disposait d’hommes comme lui, résistant à toutes les souffrances morales et physiques, elle pourrait gagner bien des guerres.

MALCINE

Si tous les dissidents religieux sont comme lui, le Vatican va bientôt investir le Kremlin.

PLATONOV

Moscou, ville éternelle !

MALCINE

Approchez-vous donc, Moïsséiev, que je tâte un peu vos muscles… Vous n’avez rien de l’haltérophile.

PLATONOV

Mon colonel, n’avez-vous jamais entendu parler des martyrs de Lugdunum ?

MALCINE

Non.

PLATONOV

Parmi ces Gaulois livrés aux fauves se trouvait une jeune fille si fragile ! Elle a subi tous les outrages, les pires tortures, le fouet, le fer rouge. Aucune de ces souffrances ne la fit renier sa foi. Et quand le taureau lui a porté le coup de corne mortel, elle était encore en louange. Elle était si fragile…

MALCINE

Dommage que nous n’ayons plus ni lions ni arènes ! Alors voici ce que j’ai décidé pour vous, soldat Moïsséiev. Étant donné que nos moyens de pression sont inefficaces et que vous persistez insolemment dans vos convictions, nous allons relâcher cette pression. Plus d’interrogatoires, plus de combinaisons de caoutchouc, plus de nuits passées dans la neige en bras de chemise. En bref, nous vous accordons une trêve. Êtes-vous content ?

VANIA

Oui, mon colonel.

MALCINE

Comme vous vous en doutez, il y aura une contrepartie. Nous sommes aujourd’hui le quinze avril, dans trois mois, nous serons le quinze juillet.

VANIA

Excellent calcul.

MALCINE

Donc, jusqu’au quinze juillet, vous ne sortirez pas d’ici. Pas de quartier libre, encore moins de permission. Nous n’avons aucune envie d’entendre dire que toute la ville de Kertch a été christianisée par un élément de notre unité que nous sommes incapables de contrôler. D’autre part, je vous impose un ultimatum. Vous avez trois mois pour réfléchir. Nous nous rencontrerons une fois par semaine pour faire le point de votre réflexion. Si le quinze juillet vous n’avez pas pris la bonne décision, si vous n’avez pas rejoint le bon troupeau, celui des serviteurs de Lénine, nous sévirons contre vous de la manière la plus répressive. M’avez-vous bien compris ?

VANIA

Mon colonel. Toutes les bombes et toutes les armes de l’armée soviétique ne pourront détruire ma foi.

MALCINE

J’ai dit trois mois, camarade Moïsséiev. Pas un jour de plus. Le quinze juillet, vous me donnerez votre réponse. Le seize juillet, vous serez communiste, ou vous serez mort.

 

[1] Marc 9.23

[2] 2 Timothée 4.2

[3] 1 Corinthiens 9.16