III. Retour sur Terre

Dimitri observe attentivement la chambre où Lynda, après avoir été cruellement battue, était retenue prisonnière. Il inspecte la fenêtre, ouvre les placards, et même les tiroirs.

« Comment cette garce a-t-elle fait pour s’enfuir ? »

Il regagne son bureau d’où il convoque son complice, le duc de Baffagnon. Celui-ci se présente avec célérité.

« Asseyez-vous, Excellence. »

Peu habitué à tant de politesse, le duc s’exécute.

« J’ai une mission particulière à vous confier : notre bien-aimée reine Lynda a disparu, je vous charge de me la retrouver.

– Ah ! Et à propos de disparition, vous n’auriez pas vu Xanthia, par hasard ? Je n’arrive pas à la joindre.

– Permettez-moi de vous offrir un excellent whisky dont vous me direz des nouvelles.

– Vous êtes trop aimable, mais je voudrais d’abord une réponse à ma question : savez-vous où est Xanthia ?

– Je vous répondrai quand vous aurez bu. »

Dimitri sert un grand verre à Alphonse, puis un deuxième. Quand le buveur est bien gris. Il dit enfin :

« J’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer : Xanthia est morte. Elle a été lâchement assassinée d’une balle dans le dos. Mais croyez bien que je ferai tout mon possible pour retrouver le coupable et le châtier. »

L’alcool aidant, Alphonse accuse le choc provoqué par l’annonce de la mort de la femme dont il est si éperdument amoureux. Il ne dit rien.

« Ne prenez pas cette affaire trop à cœur. Xanthia était une créature extrêmement perverse. Elle vous a manipulé pour parvenir à ses fins diaboliques, mais elle ne vous aimait pas. »

Dimitri a décidé de garder son subalterne à dîner. Tout en mastiquant, ils regardaient d’un œil distrait les informations du jour à la télévision.

« Eh ! Regardez-moi ce bronx ! C’est en Syldurie ?

– Chut !

– Ça s’est passé en Amérique ! Ce n’est pas possible ailleurs, un truc pareil !

– Non ? C’est chez nous. »

L’image télévisée montrait, vu d’hélicoptère, un carambolage tel qu’on n’en avait jamais vu depuis l’invention de l’automobile. Sur l’autoroute reliant Thessalonique à Istamboul, laquelle traverse la Syldurie de part en part et contourne Aklow, un ruban ininterrompu de camions et voitures, encastrés les uns dans les autres, carbonisés pour la plupart, s’étalait sur plusieurs centaines de kilomètres, dans les deux sens de circulation. Les chaînes d’information du monde entier faisaient état de catastrophes du même type, mais c’est en Syldurie que la situation était la plus grave. À l’aéroport Charles-De-Gaulle, un avion de ligne s’était écrasé au décollage. Sur la Schwarzwaldbahn, la ligne ferroviaire la plus sinueuse du monde, un train, pour une raison inconnue, avait pris une vitesse excessive et s’était précipité dans l’abîme. Aucun passager n’y a survécu, et le conducteur n’a pas été retrouvé.

Comme si cette série de malheurs ne suffisait pas, les polices du monde entier devaient faire face à de nombreuses disparitions inexpliquées.

« Il semblerait, disent les commentateurs, que la Syldurie soit le pays le plus touché par ce désastre et que plus de la moitié de la population ait disparu en un clin d’œil. »

« En un clin d’œil ! s’écrie Dimitri en sautant de joie et renversant sa chaise. Bon sang ! Mais c’est bien sûr ! Champagne, mon ami, champagne ! Et du meilleur !

– Je ne vois pas ce qu’il y a de si réjouissant.

– Tu ne comprends donc pas ? C’est arrivé ! C’est arrivé !

– Qu’est-ce qui est arrivé ?

– Prends ma Bible et trouve-moi la première épître de Saint-Paul aux Thessaloniciens.

– J’y suis.

– Lis-moi au chapitre quatre.

– Au reste, frères, puisque vous avez appris…

– Plus loin.

– Nous ne voulons pas, frères, que vous soyez dans l’ignorance au sujet de ceux qui dorment, afin que vous ne vous affligiez pas comme les autres qui n’ont point d’espérance. Car, si nous croyons que Jésus est mort et qu’il est ressuscité, croyons aussi que Dieu ramènera par Jésus et avec lui ceux qui sont morts. Voici, en effet, ce que nous vous déclarons d’après la parole du Seigneur : nous les vivants, restés pour l’avènement du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui sont morts. Car le Seigneur lui-même, à un signal donné, à la voix d’un archange, et au son de la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts en Christ ressusciteront premièrement. Ensuite, nous les vivants, qui serons restés, nous serons tous ensemble enlevés avec eux sur des nuées, à la rencontre du Seigneur dans les airs, et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur. Consolez-vous donc les uns les autres par ces paroles.

– Et alors ?

– Continue : première épître aux Corinthiens, chapitre quinze, versets… voyons… cinquante et un et cinquante-deux.

– Voici, je vous dis un mystère : nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons changés, en un instant, en un clin d’œil, à la dernière trompette. La trompette sonnera, et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons changés.

– Tu ne vois toujours pas ? C’est arrivé ! L’enlèvement de l’Église, que prêche, je veux dire, que prêchait cet Andropoulos de malheur. De deux qui seront aux champs, de deux qui moudront le grain, de deux qui seront au lit, l’un sera pris et l’autre laissé. Ça, c’est dans l’Évangile selon Saint-Luc, chapitre dix-sept.

– Quel bon prédicateur vous feriez !

– Vous voilà débarrassé de votre Susanne, et moi je suis débarrassé de Lynda, cette peste à nulle autre pareille. Il n’y a plus un seul chrétien sur terre, ce qui ne veut pas dire que les églises sont vides. »