XIV. Parachute en torche

Le ciel était gris au-dessus d’Arklow, capitale de la Syldurie. L’atmosphère était calme au palais, non pas un calme agréable qui détend l’esprit, mais un calme pesant, insupportable. Lynda était absente, et si cette absence en réjouissait le plus grand nombre, ses éclats de voix, ses écarts de conduite, ses altercations avec les uns et les autres, ses bruits de pas dans l’escalier, les bruits de portes qui claquent, et surtout, les allées et venues de sa motocyclette, tout avait disparu avec elle, et il semblait que toute la vie et toute la joie avaient quitté le château. En définitive, tous regrettaient son départ ! Tous sauf Éva qui n’avait plus à craindre d’être à nouveau battue et qui, depuis cette fameuse empoignade avait chargé sa sœur d’une haine féroce.

Le roi s’était enfermé dans une profonde tristesse. Il passait la plus longue partie de sa journée dans le salon panoramique, debout devant la vitre, immobile des heures entières, il regardait au-dehors, espérant le retour de sa fille. Tous les jours il espérait, jamais elle ne venait. Pour comble de malheur, une hémiplégie avait paralysé la moitié de son corps. À force de soins, il put, au bout de quelques mois, recouvrer l’usage de la parole, mais sa jambe resta paralysée et sa constante mélancolie diminuait ses chances de guérison.

Son visage s’était ridé, ses cheveux avaient blanchi, il était rapidement devenu un vieillard en fauteuil roulant. Et il demeurait là, devant la verrière. Éva lui tenait compagnie et partageait son malheur. Wladimir, pour le réconforter avait, lui aussi, établi ses quartiers dans le salon. Assis à une table, il travaillait sans cesse, lisait, étudiait, corrigeait. Il avait toujours une parole amicale pour panser la blessure du pauvre roi. Le pasteur Périklès Andropoulos, par ses fréquentes visites, lui apportait, quant à lui, l’indispensable soutien spirituel qui lui donnait la force d’espérer.

Le roi, d’ailleurs, ne se préoccupait plus de politique, Éva, encore si jeune, n’avait que la volonté, mais pas l’autorité pour pallier la défection de son père. Les anciens privilégiés en prenaient à leur aise. Le Parlement, que le roi avait fait élire pour défendre les intérêts du pays était devenu une pétaudière où l’on se traitait, qui de phacochère, qui d’ornithorynque. Après avoir rattrapé son retard économique, le royaume s’appauvrissait de nouveau.

Revenons à Paris où, de bon matin, un hélicoptère survole la place Charles-de-Gaulle, rasant le sommet de l’Arc de triomphe et se pose finalement sur le toit en terrasse de l’hôtel Georges V. Le pilote coupe le moteur, la porte s’ouvre, nos inséparables amies en descendent et se dirigent vers l’escalier. Elvire soutient tant qu’elle peut sa complice qui a perdu à la fois la notion de la ligne droite et celle de la verticale.

Lynda avait décidé de ne pas aller voir la sortie de son film. Elle craignait les bains de foule, les embrassades, les milliers d’autographes à signer. Elle décida de fêter l’événement avec Elvire. Et cette fête avait surpassé toutes les autres, vue sous l’angle de la quantité de liquide ingurgité.

Les filles arrivèrent péniblement jusqu’à la suite impériale. Il restait heureusement à Elvire un peu de lucidité. Elle jeta Lynda sur le canapé tel un sac de ciment. Celle-ci resta un moment allongée, immobile, les yeux désolidarisés comme ceux d’un caméléon. Elle dit enfin d’une voix inarticulée, entrecoupée d’éclats de rire :

« Quelle folle nuit ! J’espère que tu ne t’es pas ennuyée.

– Pourrait-on s’ennuyer quand on fait la java avec toi ? Et cette idée de louer un hélicoptère pour rentrer à l’hôtel ! Incroyable !

– C’est une idée brésilienne. Les vieilles pies brésiliennes ont tellement peur de se faire enlever qu’elles prennent l’hélicoptère pour traverser la rue.

– Encore heureux que ce n’est pas toi qui le pilotais, cet hélicoptère. Tu en tiens une puissante !

– Oh ! N’exagérons rien. Je tiens très bien l’alcool. Je suis saoule, d’accord, mais je ne suis tout de même pas bourrée.

– Tiens-toi en équilibre sur un pied, pour voir. »

Lynda fit un effort désespéré pour s’extraire du canapé. Elle essaya de se tenir debout, mais tomba en avant, dans les bras d’Elvire qui la repoussa dans sa position initiale.

« Oups !

– Excellent !

– Veux-tu goûter à mon whisky ? C’est du quatre cirrhoses, et en plus il vient de chez Chauffon !

– Tu es vraiment bourrée comme une pipe !

– Comme une vieille pipe.

– Écoute mon conseil : évite les contrôles de police, ils seraient capables de trouver deux grammes de sang dans ton alcool.

– Raison de plus ! Un demi-litre de plus ou de moins, ils ne verront même pas la différence. Whisky ! À la santé du groupe Péchilaouanégaine ! À la santé de Gini Dulolo, et vive le cinéma ! Et à la santé de Cédric des Gaudillots, mon fiancé. »

Lynda s’effondra sur le canapé. Cette dernière rasade de whisky l’avait terrassée. Elvire n’avait pas la force de rejoindre sa chambre. Les deux filles dormirent l’une sur l’autre.

Au bout de deux ou trois heures, on frappa. Ce fut Elvire qui eut le courage de se lever pour ouvrir. Quelqu’un leur apportait le courrier et la presse. Lynda se réveillait péniblement. Quand elle se redressa, elle eut l’impression que sa tête était enfermée dans un casque de plomb. Néanmoins, elle eut le courage de tendre la main vers l’un des journaux qu’Elvire avait posés sur une table basse, près d’elle. Elle s’assit, regarda les grands titres. À ce moment, un effet de stupeur la délivra brusquement de son ivresse et de tous ses effets secondaires.

« Oh ! là ! là !

– Quoi ?

– Oh ! là ! là ! là ! là !

– Qu’y a-t-il ?

– “Le fiasco de Lalabrigido” ».

Elle prend un autre journal, puis un autre, puis un quatrième, mais les titres de première page évoquent la même catastrophe :

« “Lalabrigido : un désastre financier”.

“Lalabrigido a misé sur un tocard”.

“Le suicide de Lalabrigido” ».

Elle prend le temps d’en lire davantage :

« Il s’est tiré une balle dans la tête.

– Pauvre Gino !

– Par Sainte Fédorova ! Mes 400 000 euros !

– Par la Sainte Vierge ! Ta Porsche !

– Envolés. C’est la Bérégovoy !

– Bérézina ! Ne t’affole pas. Il te reste des actions.

– Péchinavey ! Vite ! La page boursière ! »

Elle tourne fébrilement les pages du journal, les froissant de ses mains agitées, finit par trouver le feuillet recherché.

« De toute façon, je n’y comprends rien. »

Sans titre 1