XI. Cours de Vincennes

Accompagnée, comme il se doit, de son inséparable Elvire, Lynda avait décidé de passer ce dimanche à la foire du Trône. Ce n’étaient plus les distractions mondaines auxquelles elles s’étaient habituées, mais plutôt le genre de divertissement roturier qui leur assure autant de plaisirs. Et puis, comme nous l’avons vu, en fréquentant bals populaires, fêtes foraines et autres rassemblements moins bien fréquentés que le Rotary club, Lynda espère toujours y trouver l’occasion de rosser quelques blousons noirs.

L’auteur de ce livre ne garde qu’un seul souvenir d’une sortie à la foire du Trône avec son père : c’est une sorte d’immense balancier articulé sur un axe qui exécutait des révolutions complètes. À l’extrémité de chaque branche, il y avait une cabine cylindrique dans laquelle les audacieux s’engouffraient et qui paraissait minuscule lorsqu’elle atteignait le sommet de sa course. Comme si ce n’était pas suffisant, la cabine, telle notre belle planète, associait rotation et révolution. De quoi

 

vous mettre l’estomac à la place du cerveau. Je regardais cet engin avec angoisse : « Pourvu que Papa n’ait pas la bonne idée de me faire monter là-dedans ! »

Les émotions fortes, tout comme les bagarres faisaient partie des plaisirs de Lynda. Elvire suivait le mouvement pour ne pas passer pour une poule mouillée devant sa copine. Aucune d’elles n’étant cardiaque ni enceinte, rien ne s’opposait à ce qu’elles aillent chercher terreur et régurgitation dans cette machine infernale.

Le temps avait été agréable toute la journée, elles décidèrent de rentrer tranquillement et de marcher un peu dans Paris avant d’appeler un taxi. Elles étaient parvenues sur le cours de Vincennes, en face du Lycée Maurice Ravel, quand un jeune homme les interpella :

« Mesdemoiselles, mesdemoiselles ! »

Les jeunes filles se tournèrent vers lui. Il tenait quelques volumes dans une sacoche. Il en tendit un à Lynda.

« Permettez de vous offrir ce petit livre, s’il vous plaît, ce n’est pas long à lire et il peut changer votre vie.

– Changer ma vie ? répondit Lynda, mais celle que j’ai me convient. »

Elle tendit néanmoins la main et prit l’opuscule. C’était en effet un livre ténu, son titre : Un Seul Chemin, son auteur, Alain Chouaquier.

Elle le rendit, avec un air dédaigneux, à celui qui le lui avait si gracieusement offert.

« Non merci.

– C’est gratuit, vous savez, et c’est donné de bon cœur.

– J’ai dit : non merci.

– Et ça ne vous engage à rien.

– Encore heureux !

– Vous êtes sûre que vous n’en voulez pas. Si vous n’avez pas l’esprit disposé pour le moment, vous pourrez le lire plus tard, à tête reposée.

– Vous ne devriez pas insister, intervint Elvire, vous allez réussir à l’énerver.

– Pas le temps ! dit Lynda.

– Pas le temps ! Pas le temps ! Vous avez bien le temps pour boire et pour manger, et pour toutes les futilités de la vie, mais quand il s’agit des vérités fondamentales, vous n’avez pas le temps.

– Oh ! Mais c’est qu’il commence à me plaire, moi, ce petit bonhomme !

– Vous aurez bien le temps de mourir, et alors, vous aurez toute l’éternité pour vous poser les bonnes questions, mais il sera trop tard. »

Lynda en avait assez entendu, elle enchaîna une rafale de gifles sur le visage du courageux missionnaire qu’elle laissa tout abasourdi.

« Et maintenant, tu me lâches, parce qu’après l’averse de gifles, c’est une grêle de coups de poing qui pourrait tomber.

– Je vous avais prévenu, » dit Elvire, narquoise.

Lynda tira son téléphone de sa poche et appela un taxi.

L’incident fit souffler un blizzard entre les deux amies.

« Tu tires une de ces lippes ! » dit enfin Elvire.

Lynda ne répondit pas. C’est vrai qu’elle tirait une tête de phacochère.

« En descendant, fais gaffe à ta lèvre inférieure, tu pourrais marcher dessus.

– Et toi, fais gaffe à ton nez, il pourrait bien rentrer dans ta figure.

– Bon, bon, ça va ! Son Altesse fait la tronche !

– Tu sais ce qu’elle te dit, Son Altesse ? »

On n’entendit pas un mot depuis la Bastille jusqu’au Châtelet.

Elvire ouvrit à nouveau la bouche :

« N’empêche qu’il t’a cassé ton humeur, ce témoin de Jéhovah.

– C’est pas un témoin de Jéhovah. »

Un silence antarctique envahit à nouveau le taxi. Ce n’est qu’arrivé à l’hôtel que les bouderies cessèrent. Lynda reprenait enfin goût à la parole :

« Je ne comprends pas pourquoi j’ai frappé ce type.

– C’est pourtant facile à comprendre : ce type t’a vénéré, et quand tu es vénère, tu lâches les claques.

– Ce n’est pas dans mes habitudes. Chez moi, les beignes, c’est pour les voyous, pour les professeurs de grec, ou pour ma sœur. Pour le reste, je suis tolérante. Quand on me branche sur la politique ou sur la religion, même si on me raconte des âneries, j’analyse, je discute, je réfute, je disserte, j’argumente.

– Moi je trouve que tu as très bien développé ton argumentation. Je dirais même que tu as employé des arguments percutants. »