XIII. Félixérie n’a pas la cote

L’extraordinaire fillette qui se croyait capable de terrasser le géant alimentait encore des heures de conversation.

Après le dîner, Sigur relut son dernier message : « Connaissez-vous Scriabine ? »

Il dut admettre qu’il ne connaissait rien de ce compositeur illustre, sinon qu’il était russe.

Le message de son copain l’empereur était accompagné de trois pièces jointes. Il se coiffa de ses écouteurs. Félixérie se remit à lire.

Au terme d’une heure d’audition, Sigur se reconnecta avec son environnement.

« Alors, mon grand, comment trouves-tu Scriabine ?

– Barbant !

– Aïe ! Aïe ! Aïe ! Tu ne peux tout de même pas avouer à ton ami Thanatos que sa musique te barbe. Ça pourrait le vexer. Et vexer un empereur de trois mètres cinquante de haut, ce n’est pas très bon.

– Bien sûr que non ! Je vais lui dire que c’est le genre de musique que j’ai besoin d’écouter plusieurs fois avant de comprendre... »

La sonnette retentit. Sigur se leva pour aller ouvrir. Une furie en uniforme le bouscula et se précipita dans la maison.

« Où est ta sauterelle ?

– Mais je suis là ! Qu’est-ce qui se p... ?

– Ping ! »

Félixérie s’étala lourdement sur le divan. Laure venait de lui asséner un coup de poing en pleine figure.

« Mais qu’est-ce que j’ai fait ?

– Félixérie Granger, vous êtes en état d’arrestation.

– C’est sûrement une erreur !

– Je vous arrête pour complicité d’évasion.

– C’est la meilleure !

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Je n’en sais rien. »

Une gifle.

« Je repose ma question : qu’est-ce que c’est que ça ?

– Une chambre à air.

– Et sais-tu où on l’a trouvée, cette chambre à air ?

– Aucune idée. »

Nouvelle gifle.

« Alors je vais te le dire, espèce de cruche : cette chambre à air a été trouvée au parc de Beauval, coincée dans la clôture électrique, après l’évasion de la fille aux cheveux de lumière.

– Je ne vois pas le rapport. »

Troisième gifle.

« Nous n’avons toujours pas compris comment elle s’y est prise, mais elle s’en est servie d’isolant pour franchir la clôture. Un commerçant de Saint-Aignan a reconnu vous avoir vendu une chambre à air et une pompe.

– Mais pourquoi vous vous en prenez à elle ? intervint Sigur, exaspéré. C’est moi qui ai acheté la chambre à air. Je suis retourné seul au parc, et je l’ai balancée par-dessus la clôture. Félixérie n’y est pour rien dans cette affaire. C’est moi que vous devriez arrêter.

– Toi ? répondit Laure Anjade sur un ton lourd de mépris, on ne peut rien te dire, on ne peut rien te faire, tu es le chouchou de l’empereur. Alors, profites-en bien, et prends patience. La faveur est versatile. Quand tu seras tombé en disgrâce, je te promets que nous allons jouer à un jeu très amusant, tous les deux.

– Les gnons, c’est toujours pour ma pomme, de toute façon.

– Arrête de pleurnicher et amène tes avant-bras. »

Alors qu’elle s’apprêtait à menotter sa prisonnière, elle reçut le talon de Félixérie dans l’estomac. Celle-ci s’enfuit. Laure, très vite requinquée, la poursuivit dans la cuisine. Sigur entendit le son d’une cloche mal timbrée. Il se précipita dans ladite cuisine, y trouva la policière étalée, le nez contre le carrelage. Félixérie, contemplant son ouvrage, tenait à deux mains une lourde poêle de fonte.

« Là, il va falloir que je me sauve avant qu’elle sorte du cirage. Le pire c’est que je n’ai nulle part où aller. Elle va me rattraper, c’est sûr.

– À Chambord ! Va te planquer à Chambord ! Dis-leur que tu viens de la part de Django. Tu t’en souviendras ? Django Reinhardt !

– Django Reinhardt ! Comme le guitariste ! Prends la poêle, et dès qu’elle se réveille, tu lui en remets un coup sur le crâne. Ça fera gagner du temps. »

Félixérie baisa les joues de son compagnon, sauta par la fenêtre et disparut en courant.

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