XI. Drôle de ver luisant

« Le public commence à s’attrouper, dit Zoé. Il va falloir que je rejoue mon petit numéro. »

Les deux lycéens la saluèrent de la main et s’éloignèrent.

Ils trouvèrent une auberge à Saint-Aignan où ils passèrent la nuit. Ils s’arrêtèrent à la boutique d’un marchand de cycles afin d’y acheter les accessoires demandés. Tous deux auraient bien voulu savoir comment cette chambre à air pourrait aider Zoé à s’enfuir.

Le lendemain, Sigur se rendit au parc zoologique dès son ouverture, seul, car cette fois l’entrée était payante. Il pressa le pas jusque chez Zoé. À cette heure matinale, le parc était presque désert. Sigur s’assura que personne ne l’observait. D’un geste athlétique, il lança par dessus la clôture la pompe et la chambre, encore dans son emballage. Zoé courut les ramasser et les cacha dans sa cabane. Il était temps, car les premiers visiteurs commençaient à s’approcher. La belle petite fille parut à sa fenêtre, joignant ses doigts à ses lèvres, elle envoya un baiser à Sigur qui s’en retourna, le cœur serré.

Les deux adolescents, pour se changer les idées, passèrent la journée à Saint-Aignan, qui est un bourg bien sympathique à l’ombre de son château. Puis ils appelèrent un taxi motorisé qui les reconduisit à Blois.

La violence fait partie du quotidien des Ligériens. Ainsi nos émigrés malgré eux ne sortaient toujours que par nécessité, bien que Félixérie, dans la rue, se sentît plus en sécurité avec Sigur à ses côtés. Quel plaisir trouveraient-ils, d’ailleurs à pique-niquer au bord de l’eau dans un environnement aussi sombre ? Ils préférèrent terminer leurs congés à la maison. Quand ils ne jouaient pas de la musique ensemble, Félixérie lisait, Sigur, les écouteurs reliés à son bracelet, écoutait avec ravissement la musique, accompagnée de commentaires amicaux, que lui envoyait régulièrement Thanatos.

Bien qu’il soit devenu sensible à son charme, Sigur avait tenu sa promesse de ne pas toucher sa camarade.

Quelque chose grattait le parquet.

« Tu as entendu ce bruit ?

– Une souris, répondit Sigur. Attends un peu ! Je vais te l’aplatir à coup de charentaise.

– Pas de blague, dit une petite voix plaintive. C’est moi, Zoé. »

Nos deux amis se regardaient, effrayés.

« Zoé ? Où es-tu ? Montre-toi ! »

Une étrange créature phosphorescente apparut de sous le buffet : Félixérie poussa un cri aigu.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Ça ? C’était bien une petite fille, mais elle avait les mensurations d’un hamster.

Sigur la saisit par la taille, entre le pouce et l’index. Il la posa délicatement sur la paume de sa main. Il observa son visage minuscule et sa longue chevelure diffusant une blême lueur verte, qu’il caressa de ses doigts, ce contact lui procurait une chaleur agréable.

« Ne touche jamais à mes cheveux quand ils sont en pleine lumière. Tu serais cruellement brûlé.

– C’est bien toi ! Mais que t’est-il arrivé ?

– Je me suis évadée de ma prison de Beauval.

– On dirait la fée clochette, il ne lui manque plus que les ailes de libellule, » ironisait Félixérie.

Sigur la regardait avec attendrissement :

« Quel joli petit ver luisant !

– Ver luisant ! Attends un peu que j’aie retrouvé ma taille normale. Il va te faire ta fête, le ver luisant ! »

Détendant ses jambes en un superbe saut périlleux, Zoé s’échappa de la main du jeune homme et se posa gracieusement sur la table.

« Nous ne comprenons rien à la situation, dit Félixérie. Raconte-nous comment tu es arrivée ici, et pourquoi tu es toute petite.

– Je vous dirai tout ce que vous devez savoir, mais d’abord, il devient urgent que je retrouve une taille humaine, avant qu’un matou me croque. Laissez-moi un endroit pour m’étendre. Cela ne prendra pas plus de deux heures. »

Sigur conduisit jusqu’à sa chambre l’étrange créature, toujours blottie dans le creux de sa main, et la posa délicatement sur son oreiller.

« Repose-toi bien, joli ver luisant.

– Attends un peu ! » dit-elle en le menaçant de son poing gros comme un grain de poivre.

Zoé parut enfin dans le salon au bout d’un long moment, elle avait retrouvé sa taille d’adolescente, mais son visage trahissait quelque fatigue et sa chevelure avait perdu son éclat.

« J’ai besoin d’aller dormir un peu. Ces émotions et ce voyage inconfortable m’ont épuisée.

– Eh bien ! Prends mon lit. Je dormirai sur le divan, puisque Félixérie est une fille trop sérieuse pour m’autoriser à partager le sien.

– Et puis quoi encore ? »